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1300 (c) - 1789 - Histoire des moulins à papier d’Angoumois - 1ère partie

D 4 septembre 2009     H 15:23     A Pierre     C 0 messages A 1470 LECTURES


La fabrication de papier à Angoulême est née au début du 14ème siècle. Son développement va naturellement de pair avec celui de l’imprimerie. En connaisseur, l’auteur de cette étude montre comment la législation et les responsables locaux ont tour à tour encouragé ou freiné son développement. Il nous fournit aussi le compte d’exploitation prévisionnel d’un moulin à papier au XVIIIème siècle. Vous avez tous les éléments pour décider d’investir ou non.

Source : Historique de la papeterie d’Angoulême, suivi d’observations concernant le commerce des chiffons en France - Auguste Lacroix, fabricant de papier - Paris - 1863 - archive.org

2ème partie de cet article

Les papeteries de l’Angoumois avant 1789

Faire l’histoire du papier dans l’antiquité, ce serait tomber dans des redites que nous voulons épargner au lecteur. Chacun sait, au surplus, que les Égyptiens faisaient dans tout le monde un grand commerce de leur papyrus, et que ce papyrus, travaillé ensuite à Rome, lavé, battu au marteau, collé avec la farine ou la gomme, mis sous presse et poli avec la pierre ponce, continua d’être l’objet de la fabrication la plus étendue jusqu’au moment où le papier de coton devint d’un usage général. Ce fut vers le onzième siècle que fut faite cette importante découverte. Tous les États du midi avaient alors des papeteries où l’on faisait le papier avec du coton pilé et réduit en pâte, papier solide, capable de soutenir la plume, et propre à former un livre sans qu’il fut besoin d’en entremêler les feuillets de feuilles de parchemin, comme on était obligé de faire pour les livres de papier égyptien.

L’invention du papier de coton était due aux Chinois, qui en fabriquaient dès le deuxième siècle de notre ère. Importée en Espagne par les Arabes » répandue peu à peu en Italie, en Grèce, en Orient, elle fit tomber partout le produit contre lequel elle rivalisait, et tomba à son tour dès qu’on eut découvert le moyen de fabriquer le papier avec de vieux chiffons de chanvre ou de lin. Il est fort difficile d’établir le temps et le lieu où fut faite cette découverte ; tout ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il existait des moulins à papier au commencement du quatorzième siècle, notamment à Padoue, à Colle, à Florence, à Fabriano, et que, sous le règne de Philippe de Valois, les papeteries d’Ambert, de Troyes et d’Essonne jouissaient d’une certaine réputation. L’Angoumois avait aussi les siennes sur la rivière des Eaux-Claires et sur la Grande-Boëme.

Selon quelques auteurs, les premières manufactures qui furent établies en France le furent sous le règne de saint Louis, au temps des croisades, par trois habitants de l’Auvergne qui, pendant une longue captivité, apprirent les procédés employés par les Arabes pour faire le papier et les rapportèrent dans leur pays natal. On va même jusqu’à citer leurs noms. Ils s’appelaient Montgolfier, Malmenaide et Falguerolles.

Quoi qu’il en soit, le nombre des papeteries ne commença à prendre une certaine importance qu’après l’invention de l’imprimerie ; ce qui le démontre, c’est que la classe des ouvriers papetiers s’était tellement accrue que, dès cette époque, ils formèrent des associations redoutables. L’inquiétude des propriétaires de fabriques devint telle, en 1539, qu’il ne fallut rien moins que l’intervention du roi pour les rassurer. Un compromis régla les droits des maîtres et des ouvriers, et ces droits furent sanctionnés par un édit de François Ier, qui, en échange des concessions auxquelles se soumirent ceux-ci, leur accorda le privilège de porter des armes, privilège que leur retira Charles IX en 1571. Mais les papetiers étaient trop jaloux de cette prérogative pour se conformer docilement aux ordonnances qui la révoquaient, et longtemps encore ils continuèrent à l’exercer, ainsi que le prouve une sentence d’Angoulême, rendue sous Louis XIV, qui punit plusieurs compagnons pour avoir fait usage de leurs armes dans une querelle.

Dès 1552, la fabrication du papier avait pris à Troyes un si rapide accroissement que la ville, dans le but d’augmenter ses revenus, frappa le papier d’une taxe considérable. Les fabricants alarmés se plaignirent au roi Henri II, qui non-seulement les déchargea de cet impôt, mais ordonna que le papier fut exempt à l’avenir de tous péages et subsides.

Douze ans plus tard, Charles IX signa les premières lettres patentes qui établissaient une imposition sur chaque rame de papier. Cette mesure fut vivement attaquée par l’Université, qui soutint que la maintenir, c’était vouloir mettre obstacle au développement de l’instruction. Il en résulta un procès fameux, dans lequel plaidèrent les avocats de Thou et de Montholon. L’Université gagna sa cause, l’impôt fut révoqué, et, le 14 août 1565, un arrêt royal maintint les manufactures de papier dans leurs anciens droits de franchise. La marche progressive de cette nouvelle industrie, qui devait fournir ses produits à toute l’Europe jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, fut un moment arrêtée par l’édit du 21 février 1581, qui fit défense de transporter aucune sorte de papier hors du royaume sans payer un droit de traite. Henri IV, renouvelant les déclarations de Charles IX, affranchit, en 1595, la fabrication et la vente du papier de toutes taxes et impôts. Cependant de nouveaux droits durent être établis dès le commencement du dix-septième siècle ; c’est du moins ce que nous fait présumer un arrêt du Conseil du 6 mars i63o, par lequel Louis XIII déchargea le papier de toute imposition quelconque, et fit défense de « prendre ni de lever le droit de dix sous huit deniers sur chacun cent pesant venant du Limousin, ni autres droits généralement quelconques, sur le papier qui se fera tant audit lieu qu’autres lieux, provinces et endroits du royaume. »

Mais ce privilège fut de courte durée, puisque les ordonnances de 1635 créèrent une taxe qu’on régla à proportion du poids et de la qualité du papier. Le gouvernement, pour prévenir cette fois l’opposition de l’Université, n’imagina rien de mieux que de lui accorder une indemnité de dix mille livres, avec laquelle somme elle pouvait acheter le papier nécessaire aux écoles. Un autre arrêt convertit cette allocation en un don de trente mille rames de papier, dont la distribution fut laissée aux soins du recteur. Cependant, sur les remontrances réitérées des. fabricants,, dont la plupart ne se soutenaient qu’avec beaucoup de peine, l’État se vit forcé de supprimer son dernier impôt. A partir de cette époque jusqu’au jour où furent signés les désastreux édits de 1655 et 1656, dans la période de seize à vingt années, le nombre des papeteries augmenta avec une telle rapidité qu’il arriva même à quadrupler dans plusieurs provinces.

Comme il n’y avait encore aucun établissement de ce genre en Hollande et en Angleterre, la suppression des droits, l’abondance des matières que les étrangers n’avaient aucun intérêt à détourner, et, par suite, la diminution du prix des papiers, attirèrent parmi nous une affluence considérable de marchands de toutes les nations. Ce fut l’époque la plus florissante de notre industrie. Les moulins travaillaient continuellement. La perfection du papier croissait avec la consommation qu’on en faisait. Les fabricants, stimulés par la protection que Colbert ne cessait d’étendre sur cette branche de notre industrie nationale, augmentaient leurs manufactures et se disputaient la gloire de faire le meilleur papier. On peut juger de l’étendue de ce commerce par le nombre des moulins : dans le simple rayon de six lieues, aux environs d’Angoulême, il y en avait quatre vingts, et trente autres

Léonard, près de Limoges, où il ne se fabriquait que du papier d’impression, dont la consommation se faisait en partie dans les imprimeries de Limoges et de la Guyenne.
Le Languedoc fournissait aussi une grande quantité de papier pour les provinces méridionales de la France et pour le commerce maritime.

Pour les papiers de Casteljaloux, on les envoyait en Hollande pour l’imprimerie. Ceux qui étaient consommés dans le pays arrivaient de l’Auvergne.

Il y avait encore plusieurs belles fabriques à Annonay, sur les confins du Vivarais et de l’Auvergne, dont les papiers d’écriture étaient fort estimés.

La Franche-Comté commençait à établir les siennes, où devaient s’approvisionner le Lyonnais et la Suisse.

La France, on le voit, faisait un grand commerce d’exportation. Nos papiers étaient expédiés à Saint-Malo, au Havre, à Nantes, à la Rochelle, à Bordeaux. De ces ports on les embarquait pour la Grande-Bretagne et notamment pour la Hollande, qui n’était, pour ainsi dire, qu’un entrepôt où nos marchandises arrivaient pour être exportées dans tous les pays du monde.

Mais les arrêts de 1655 et 1656, en établissant un impôt sur les papiers destinés aux actes de justice et de commerce, en rétablissant avec une augmentation les droits de contrôle et de marque, en rétablissant aussi les droits de traite foraine sur la colle et le vieux linge, amenèrent le déclin’ rapide de la prospérité de la papeterie, que le règlement de 1671, la guerre avec la Hollande et la révocation de l’édit de Nantes ruinèrent presque totalement. Depuis maintes années, les étrangers, ne trouvant plus les papiers à aussi bon compte que par le passé, avaient profité du nombre d’ouvriers que la diminution du commerce laissait inoccupés, pour établir par leur moyen des manufactures de papiers blancs dans leur pays. En 1686 et 1687, à la suite des persécutions religieuses, ce fut bien pis ; les Hollandais et les Anglais qui s’étaient fixés à Angoulême réclamèrent leurs passe-ports pour retourner dans leur patrie. Les ouvriers papetiers les suivirent, les uns par intérêt, les autres par sympathie religieuse. Un seul marchand d’Amsterdam, le nommé Vincent, qui avait établi des moulins dans l’Angoumois, sortit de France avec cinq cents ouvriers environ. D’autres passèrent en Angleterre, de sorte qu’en 1688 il n’existait au plus que cinquante moulins aux alentours d’Angoulême, et ils se trouvèrent réduits à douze au mois de juillet 1697, le reste des fabricants ayant fait faillite ou étant morts insolvables.

On peut dire la même chose des autres provinces.

Dans le mémoire qu’il envoya en 1701 au conseil d’État, l’intendant de la généralité de Limoges, dont la province d’Angoumois dépendait, proposa divers expédients pour rétablir la papeterie sur son ancien pied.

Si les manufactures sont tombées au point où on les voit aujourd’hui, disait-il, on n’en peut attribuer la cause qu’au peu de débit qui se fait de nos papiers, à cause de la quantité de moulins qui se sont établis dans les pays étrangers. Pour engager les propriétaires des moulins à continuer à les faire travailler, il serait à propos de faire exempter le maître papetier, c’est-à-dire celui qui conduit le moulin, de collectes, tutelle, curatelle et autres charges publiques, et d’ordonner que les intendants taxeront d’office modérément les moulins, de laquelle taxe les propriétaires seront responsables, et, pour engager les propriétaires des moulins qui sont en chômage ou abandonnés à les rétablir, il faudrait ordonner la même chose à l’égard des maîtres papetiers, et les taxer d’office sans que les uns et les autres pussent être augmentés pendant les trois premières années à compter de celle où ils auront commencé à mettre leurs moulins en état. Il faudrait enfin Supprimer sur le papier le plus dé droits qu’il sera possible, ou tout au moins les diminuer de moitié, et supprimer le droit de traite foraine sur la peille [1].
Ces droits furent maintenus, et pourtant, à la faveur de la paix qui venait d’être signée avec la Hollande ; et de l’édit de 1697 V1* diminuer le prix des chiffons en en prohibant la sortie, vingt cuves furent remises en activité dans un court espace de temps, ce qui éleva à trente-cinq le nombre de celles qui travaillaient, savoir : quatorze sur la Grande-Boême, dix sur la Petite-Boéme, deux sur la rivière des Eaux-Claires, une sur la Touvre, deux sur la Charente, six sur la Lizonne. Mais la fabrication , qui avait paru se ranimer, ne put se soutenir contre les droits de sortie.

Vers 1720 il ne subsistait plus en Angoumois que vingt-quatre papeteries, ayant une dizaine de cuves en état de marcher. « Les choses sont à présent en cet état, raconte un contemporain, que les moulins à papier qui s’affermaient autrefois jusqu’à 1,800 livres ne s’afferment à présent que 5oo livres au plus, sur quoi le propriétaire est tenu des grosses réparations qui consomment souvent ce revenu, en sorte qu’après le cours de plusieurs années il se trouve quelquefois n’avoir aucun produit net. Cette cruelle expérience a découragé tout le monde de bâtir ces sortes de moulins. Personne n’en construit plus ; le peu de profit que font les maîtres papetiers, joint aux grandes dépenses dont ils sont chargés pour les salaires et la nourriture des ouvriers, depuis que les gens de main-d’œuvre sont devenus plus rares et les choses nécessaires à la vie plus chères, est peut-être cause qu’ils se sont relâchés de leur application à ce travail, ou peut-être aussi que l’augmentation du prix de la peille et de la colle est cause que ces matières y sont épargnées ou de moins bonne qualité. Quoi qu’il en soit, le papier qu’on fabrique à présent n’a plus la même fermeté ni la même netteté et n’est plus si bien collé qu’au passé, ce qui, tendant à le confondre avec tout autre, fera éclipser cette singularité et cette préférence qui le faisaient si fort rechercher dans ce pays. »

Louis XV, pour redonner l’impulsion au commerce de plus en plus languissant de l’Angoumois, se vit forcé d’accorder quelques privilèges aux négociants de cette province, et, lorsqu’en 1723 il régla les droits que tous les papiers du royaume devaient payer à l’entrée des cinq grosses fermes [2], il en exempta seulement ceux d’Angoulême.

En 1727, 1730, 1732 et 1739, temps où l’industrieuse liberté des Hollandais et leur concurrence ruinaient les manufactures françaises, on ne trouva d’autres moyens de remédier à un si grand mal qu’en renouvelant les règlements de 1671.

L’arrêt de 1730 avait été fait pour le Limousin et l’Angoumois ; celui de 1739, applicable à toutes les papeteries de la France, fut complété en 1741 par des articles additionnels qui déterminaient la longueur et la largeur du papier, afin que chaque espèce ayant un prix connu eut aussi une qualité et une forme constantes. Quelques années plus tard, les besoins de la guerre mirent le gouvernement dans la nécessité d’ordonner la perception, pendant douze années, de droits sur le papier, les cartons et différentes marchandises, et d’établir un nouveau droit de marque sur le papier et le parchemin destinés à être employés pour les actes de justice et de commerce. C’était un retour à la législation de 1674* Mais, en 1748 comme en 1674, cette augmentation d’impôts jeta le trouble dans l’industrie. On fut obligé de faire cesser ces droits, dont la levée demeura suspendue en vertu de l’arrêt de 1749- Mais il était déjà trop tard. Plusieurs fabricants de Rouen, alarmés par cette mesure financière, avaient suspendu leurs travaux » et, avant qu’elle fut révoquée, leurs ouvriers avaient passé à l’étranger. La perte était irréparable.

En Angoumois, l’industrie courait à sa ruine. L’ignorance, les préjugés, le découragement, les vexations des commis visiteurs, les entraves apportées par les nouveaux règlements qui assujettissaient le fabricant à produire des sortes de papier dont on n’avait pas besoin, tandis qu’il en aurait écoulé d’autres qui lui manquaient, enfin les enlèvements en fraude des chiffons, la rareté des ouvriers, l’insubordination de ceux qui restaient et leurs coalitions incessantes, avaient amené la destruction du plus grand nombre des fabriques qu’il était trop coûteux d’entretenir et qu’on transformait en métairies. Celles qui pouvaient encore servir à la fabrication, à moitié dégradées, étaient toutes arrêtées au mois de décembre 1750.

Une autre cause qui contribuait à y ralentir l’émulation et à prolonger le malaise du commerce, c’étaient les prérogatives qui avaient été accordées à la manufacture de Colas, exploitée par le sieur Henri père, et qui lui facilitaient le moyen de donner ses marchandises à meilleur prix que les autres fabriques du pays. En 1740, une société de négociants habitant Paris avait obtenu le titre de manufacture royale pour ce moulin et pour d’autres qui lui appartenaient aux environs d’Angoulême. Outre les privilèges attachés à ce titre, on leur accorda, sous certaines conditions, l’affranchissement, pour dix années, du droit que payaient les autres négociants pour les papiers sortant de la province. Cette société, ayant besoin de quelqu’un d’entendu pour ménager ses intérêts et veiller aux travaux, jeta les yeux sur le sieur Henri père, en faveur duquel elle obtint le titre d’inspecteur général des manufactures royales des papiers d’Angoumois. Peu d’années après, fatigués des détails de leur commerce, les sociétaires firent un arrangement avec le sieur Henri et s’obligèrent à lui payer un prix fixe tous les papiers qu’il leur expédierait. Dès lors il se chargea de certaines dépenses et travailla pour son compte.

Dix années s’écoulèrent, le privilège de la société cessait d’exister. Cependant, le sieur Henri étant mort très-peu de temps après l’expiration de ce privilège, le sieur Dervaud, son principal commis, qui fut nommé curateur de ses enfants, continua le commerce sur l’ancien pied, comme si ce privilège subsistait encore. Il fit l’acquisition de plusieurs moulins, auxquels il donna aussi le titre de Manufacture royale.

Les fabricants de la province demandèrent aussitôt l’annulation de ce titre, en remontrant que le privilège n’était pas personnel, que d’ailleurs il était éteint et que les successeurs du sieur Henri n’avaient pas le droit de s’en servir au détriment des autres papetiers. Au mois de septembre 1753, les sieurs Henri fils et Dervaud présentèrent une requête à M. Machault, ministre d’État, aux fins d’obtenir le renouvellement du privilège avec extension de prérogatives. Leur requête fut renvoyée à M. delà Millière, alors intendant, pour prendre connaissance de la force de leur fabrique et pour savoir s’ils avaient rempli les anciennes conditions.

L’intendant s’assura que ces conditions n’avaient pas été entièrement exécutées, et, dans son rapport, il représenta au conseil d’État qu’il était nécessaire, dans l’intérêt des autres manufactures, de différer d’accorder aux requérants le renouvellement qu’ils demandaient jusqu’à ce qu’ils eussent rempli toutes les clauses de leur traité. Le conseil d’État ne répondant rien, MM. Trémeau frères commencèrent à se servir de la même empreinte et adressèrent une requête au conseil pour qu’il fût défendu à MM. Dervaud et Henri frères de marquer leurs papiers de la marque Manufacture royale. Pour eux, ils consentaient à la supprimer, n’en ayant fait usage que pour s’assurer de la sensation qu’elle pourrait produire dans l’esprit des négociants du royaume. Le privilège concédé au sieur Henri père, disaient-ils, était éteint. L’extension que lui donnaient ses successeurs était une usurpation. Il serait injuste de rendre ce privilège perpétuel.

En l’accordant au sieur Henri, on l’avait limité à dix ans, et l’on avait obligé la compagnie à envoyer au nord de la France tous les papiers qui seraient far briqués d^ns sa manufacture obligation qui n’avait point été remplie, puisque le plus grand commerce de cette manufacture se faisait toujours dans la ville de Bordeaux. De plus , l’ancien inspecteur avait pro

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sur le modèle qu’en donna Duponty, et, après l’avoir fait monter avec sa platine au moulin de Puymoyen, on fît un premier essai en broyant les matières par le moyen d’une manivelle qui faisait tourner le cylindre avec la main. Le papier ainsi fabriqué fut envoyé à M. Bertin, contrôleur général des finances, qui le trouva bien collé, bien égal, mais manquant d’une certaine finesse, et d’un bleu azuré aussi, qui était une des qualités du papier de Hollande. Du reste, la méthode de Duponty ne lui semblait pas mériter beaucoup d’attention, attendu qu’elle avait éprouvé déjà les bontés du Conseil.

Une seconde expérience fut faite en présence de Turgot, alors intendant de la province, et de MM. Dutillet et Duhamel, de l’Académie des sciences. Les échantillons furent encore expédiés au contrôleur des finances. Le papier se trouva de toute beauté. Après une troisième expérience, aussi satisfaisante que les précédentes, une Société se forma, le 17 septembre 1762, pour la fabrication du papier à l’imitation de celui de Hollande, sans qu’il fut question de privilège exclusif. Duponty étant fort avancé en âge, la Société lui donna pour suppléant le fils dè M. Duponneau, et fit ensuite l’acquisition du moulin de Montbron, situé dans la paroisse Saint-Martin d’Angoulême, où l’on fabriquait avec des pilons qui entretenaient à peine une cuve six mois. Comme les bâtiments n’étaient ni disposés, ni assez étendus pour y placer des cylindres, on fit construire un nouveau moulin à côté de l’ancien ; en même temps, on détourna l’eau de la rivière pour obtenir une chute de dix-huit pieds. Deux grandes roues furent exécutées sur les modèles qu’en proposa le marquis de Montalembert, un des associés. La machine fut mise définitivement en activité. Plusieurs fois Turgot la vit marcher, et chaque fois il parut content des produits fabriqués. Il en envoya lui-même des spécimens au ministre, lui signalant les perfectionnements que le sieur Duponty avait tenté d’introduire dans les manufactures d’Angoumois. Ce fut en vain que les entrepreneurs de la papeterie à cylindre de Montbron espérèrent recevoir des secours qui les missent à même d’améliorer et d’étendre leur établissement. Ils furent abandonnés à leurs propres ressources, et nul document ne nous indique qu’ils se soient longtemps soutenus.

Contraste étrange : la France, qui, dans la première moitié du dix-septième siècle, avait porté si haut l’art de fabriquer le papier, se trouvait maintenant, sous ce rapport, la plus arriérée des nations. L’État se chargeait de juger quel était le meilleur mode de fabrication, il imposait son choix comme il défendait l’introduction dans les moulins de tout instrument de travail dont il avait, à tort ou à raison, déclaré l’emploi impraticable. La routine se perpétuait, maîtres et ouvriers y obéissaient aveuglément. Pas un procédé, pas un système nouveau, qui ne fut suspect et d’avance banni des manufactures. Il ne faut donc pas s’étonner de l’infériorité de la papeterie française à cette époque. Une législation défectueuse, à laquelle on avait dû se plier depuis cent ans (de 1671 à 1771), avait seule créé cette situation précaire de notre industrie en entravant toutes les tentatives d’amélioration. Les papiers des plus charmantes, des plus belles éditions qu’eussent publiées naguère les Elzevier, étaient sortis des manufactures de l’Angoumois ; et, en plein dix-huitième siècle, l’Angoumois était condamné à ne fabriquer, le plus souvent, que du papier impropre à l’impression. La France, qui avait fourni tant de beaux papiers aux pays étrangers, était réduite à leur acheter leurs qualités supérieures, ou tout au moins à les imiter. Ce développement redoutable de la papeterie étrangère, et les innovations ingénieuses que la Hollande et l’Angleterre ne cessaient d’introduire dans la manière de triturer le chiffon, d’apprêter et de coller le papier, décidèrent à la fin le gouvernement de Louis XV à permettre à tous les fabricants du royaume l’usage des instruments ou des machines qu’ils croiraient les plus utiles. Une fois engagé dans la voie des réformes, il était impossible de s’arrêter à ce premier pas. 11 devenait évident que le progrès de nos papeteries ne pouvait être l’effet que d’une loi assez puissante pour mettre nos chiffons à l’abri des détournements opérés de jour en jour par nos habiles voisins.

A quoi eût servi de conseiller l’adoption de nouveaux engins de travail aux fabricants ; à quoi bon les encouragements qu’on leur prodiguait ; à quoi bon l’accroissement du nombre des moulins, si l’on n’eût cherché à accroître la quantité de matière suffisante à les alimenter ? D’un moment à l’autre, la prohibition de la sortie des chiffons devait reparaitre. De tous côtés, les fabricants la réclamaient. « Nous ne trouvons de remède à nos maux présents que dans une loi prohibitive, écrivaient les fabricants d’Angoulême au ministre de l’intérieur. Nous la demandons avec confiance, parce qu’elle n’est pas gênante pour les fabricants des autres provinces, qui la demandent comme nous. » Il fallut pourtant encore huit années pour accomplir ce progrès, ou plutôt pour revenir à la législation de 1697. La prohibition fut décrétée le 21 août 1771. Libres de se livrer à tous les essais dont ils pouvaient tirer profit, et assurés qu’ils étaient de ne plus manquer de chiffons, les fabricants se relevèrent bientôt du découragement dans lequel ils étaient tombés. 11 est vrai qu’il existait toujours des droits de traite sur la colle et les peilles dans l’intérieur du royaume, et que l’édit du 1er mars 1771 avait rétabli sur les papiers et sur les cartons un impôt pareil à celui qui les avait grevés en 1748 ; mais nos chiffons nous restaient, et les papiers étrangers, outre le droit d’entrée dans le royaume, payaient les mêmes droits que le papier français à l’entrée des cinq grosses fermes. La concurrence redevenait possible. Un obstacle s’opposait encore à ce que nos produits pussent rivaliser de qualité avec les produits de nos concurrents, c’était l’arrêté du 18 septembre 1741. Les producteurs de l’Angoumois ne se firent aucun cas de conscience de l’éluder, puisque le consommateur lui-même trouvait avantage aux contraventions qu’ils se permettaient. I^ps observations de l’inspecteur des papeteries, Desmarest, sur ce funeste arrêté, trouvent naturellement leur place ici. Écoutons son rapport :

« La première année que je fis l’inspection des moulins à papier de l’Angoumois, je portais dans cette visite lé désir de reconnaître toutes les sortes de papiers qui s’y fabriquaient et d’étudier en même temps tous les différents procédés de l’art. Mais je fus très-surpris de ne me pouvoir satisfaire sur le premier article, je ne trouvai que très-peu de papier dans les moulins. Cette soustraction était l’effet de la crainte des saisies que les fabricants redoutaient. Ne connaissant pas les principes que j’avais sur la liberté qu’on doit laisser à l’industrie, ils avaient cru prudent de mettre à l’écart tout leur papier qui n’avait ni le poids ni les dimensions prescrites par le tarif de 1741. J’eus la facilité de m’en convaincre en examinant les formes. Depuis, étant parvenu à rassurer les fabricants et à gagner leur confiance, ils m’ont procuré d’eux-mêmes toutes les preuves que je pouvais désirer d’une contravention presque générale. Je pus voir que les espèces de papier le plus en usage n’étaient point conformes au tarif, et que les débitants et les consommateurs spécifiaient exactement les dimensions prohibées ou non prévues par l’arrêt, dans les demandes qu’ils faisaient aux fabricants de telle ou telle sorte de papier.

« Pour me mettre en état de connaître toutes les sortes qui s’écartaient du tarif, ils me firent une collection d’échantillons de ces papiers, et y joignirent un parallèle de leurs dimensions avec celles prescrites par la loi. Enfin ils me représentèrent avec force la gène et les entraves où ils languissaient depuis longtemps , et ils m’avouèrent que, dans l’alternative d’être punis ou de ne pas suivre le goût des consommateurs, ils avaient préféré se trouver plutôt en contradiction avec la loi qu’avec leurs intérêts et celui de la fabrique.

« Un des plus grands motifs qui les ont déterminés d’abord à s’écarter des règlements quant aux dimensions, aux poids et même aux marques, c’est que la plus grande partie qu’ils fabriquaient passait à l’étranger, comme elle y passe encore. Les demandes de leurs correspondants, qui les avaient enhardis et qui leur avaient fait naître l’idée de plusieurs innovations heureuses, les engagèrent à hasarder, pour la consommation extérieure, des sortes prohibées qui se débitaient avec faveur sous le nom de papiers étrangers. Ils y furent d’ailleurs forcés par la nécessité de concourir avec les Hollandais dans nos provinces septentrionales. Les Hollandais, toujours libres de varier leurs formes et surtout les poids, qu’ils proportionnaient aux besoins, auraient écarté nos fabricants d’un commerce qu’ils faisaient seuls autrefois, s’ils n’eussent contrevenu aux règlements. On sent aisément que l’un des grands torts du tarif est d’avoir prétendu rendre fixes des formes qui doivent naturellement être assujetties au caprice de la mode et des besoins qu’elle fait naître.

« La connaissance des inconvénients du tarif actuel fait présumer qu’il n’a pas été rédigé avec toutes les précautions qu’on aurait dû apporter dans une opération aussi délicate. Toutes les personnes que j’ai consultées, tant fabricants que consommateurs, les imprimeurs surtout qui ont à cœur les belles éditions, conviennent que plusieurs sortes de papiers sont indiquées dans le tarif avec une proportion de pâte trop faible. Ainsi les carrés et raisin, le cornet et la couronne sont trop faibles pour l’impression.

« L’arrêt de 1741 assujettit aussi les fabricants à mettre sur chaque forme : leurs noms, l’année 1742 » époque de l’introduction du tarif, la note de la province où le papier se fabrique, et la qualité du papier, comme fin, moyen et bulle. Je ne vois aucune raison de laisser subsister l’époque 1742 ; mais les autres dispositions sont fort indifférentes, si l’on permet à tous les fabricants de supprimer les marques qu’ils jugeront à propos de faire disparaître pour imiter les papiers étrangers et satisfaire aux demandes de leurs correspondants ; enfin , si l’on accorde aux fabricants la liberté de fabriquer avec les formes et les marques d’un autre fabricant, pourvu que ce soit de son aveu et par ses ordres, liberté qui est interdite par l’article vu de l’arrêt du conseil du 12 décembre 1730 et que j’ai cru devoir rétablir pour procurer de l’ouvrage à quelques moulins de Limoges.

« Je ne vois qu’un parti à prendre, celui de la suppression pure et simple d’une loi à laquelle succéderait l’ancienne liberté. Cette suppression du tarif de 1741 sera une action courageuse. Elle rétablira les choses sur le même pied où elles étaient avant 1730, époque d’un premier tarif particulier au Limousin et à l’Angoumois, ou plutôt elle mettra tout dans l’état où l’industrie se trouvait en 1671, première époque des règlements sur la papeterie en France. Avant 1671, la fabrication du papier était très-animée dans le royaume, ainsi que son exportation à l’étranger, sans le secours d’aucune législation. »

Malgré le maintien de ce tarif, qui subsista jusqu’à la révolution, malgré les charges qui pesaient sur les marchandises, l’impulsion était donnée, la vie était rendue à l’industrie qui, forte de la tolérance de l’inspecteur et stimulée par ses soins actifs, reprit une marche de plus en plus prospère.

Une discussion s’engagea entre les négociants d’Angoulême et le directeur des aides à l’occasion de la liberté d’entrepôt qui venait d’être donnée à plusieurs villes dénommées au tarif du 1er mars 1771, c’est-à-dire que les papiers destinés à l’exportation qui arrivaient dans lesdites villes y entraient en franchise. Angoulême réclama le même privilège pour les papiers conduits ou emmagasinés dans ses faubourgs. Elle perdit son procès. Cependant, pour ne pas gêner le commerce, le régisseur jugea qu’on pouvait accorder aux fabricants un délai de six mois pour payer les droits des papiers qu’ils expédieraient de leurs magasins à la destination de tout autre lieu que la ville et les faubourgs de la ville.

En outre, l’arrêt du 21 août 1771 avait décidé que les matières premières envoyées par mer d’une province à une autre dans le royaume, ne pourraient être embarquées que dans les ports de Boulogne, Calais, le Havre. Rouen, Caen, Saint-Malo, Nantes, la Rochelle, Bordeaux, Agde, Cette et Toulon. Les négociants de la Charente exposèrent au conseil d’État que le port de la Rochelle, affecté à l’Aunis pour le débarquement des peilles qui leur venaient par mer, ne présentait nulle commodité pour l’approvisionne-ment de leurs papeteries. Les peilles, qui sont une marchandise de vil prix, ne pouvaient pas supporter de gros frais de transport, et il était nécessaire d’économiser sur ces frais. Or, les peilles étant déchargées à la Rochelle et ne pouvant plus être rembarquées, ils étaient obligés de les faire transporter par terre à Rochefort, où ils les faisaient charger sur la Charente pour les remonter par eau jusqu’à Angoulême. En conséquence ils demandèrent qu’on substituât le port de Rochefort à celui de la Rochelle. Comme il était parfaitement égal que les peilles fussent conduites directement à Rochefort, où l’on pouvait prendre les mêmes sûretés qu’à la Rochelle pour empêcher qu’elles ne fussent transportées à l’étranger, le gouvernement ne fit aucune difficulté d’accorder aux négociants ce qu’ils avaient demandé. Enfin, le 22 décembre 1775, il fut permis aux négociants de Rochefort de faire directement, par le port de cette ville, le commerce des îles et colonies françaises de l’Amérique, en se conformant aux dispositions dès lettres patentes du mois d’avril 1717.

Tant de concessions accordées aux fabricants de papier, tant de corrections faites aux lois et règlements qui régissaient leur industrie, la liberté du travail assurée, et les nouveaux débouchés obtenus au dehors excitèrent le courage et l’émulation des manufacturiers, à tel point que le relevé des papeteries, fait avant la Révolution, porte à plus de 1,050 le nombre des cuves existantes en France à cette époque.

L’Angoumois seul avait vingt-cinq papeteries en activité, qui formaient ensemble trente-trois cuves, dont voici la nomenclature :

Sur la Boéme : Forges, deux cuves ; Larochandry, une ; Tutebeuf, une ; Lacourade, deux ; les Beauvais, deux ; les Martins, une ; Collas,deux ; Barillon, deux ; Nersac, deux ; l’Abbaye (ancienne), une.
Sur le Charraud : Bourisson, une ; Poulet, une ; Moulin - Neuf, une ; Cottier, une ; Vœuil, une ; Breuty, deux ; Girac, deux ; le Martinet, une ; Saint-Michel, une.
Sur les Eaux-Claires : Montbron, une ; Chantoiseau, une.
Sur la Lisonne : les Marchais, deux ; La barde, une ; la Palurie, une ; Pisseloube, une.

Nous ne donnerons pas ici les noms de tous les propriétaires de fabriques ; il nous suffira sans doute de faire connaître ceux qui occupaient alors à Angouléme le premier rang comme négociants. C’étaient MM. Sazerac de Forge, propriétaires de Forge ; M Henry Villarmain, propriétaire de Lacourade et de Collas ; MM. Tremeau-Rochebrune , propriétaires de Nersac ; M. Simon Sazerac, propriétaire de Barillon, du Martinet et Saint-Michel ; M. Derveaud, propriétaire de Poulet ; M. Clavaud , propriétaire de Bourisson ; M. Henry aîné, propriétaire de Tutebeuf ; M. Bassuet, propriétaire des Marchais et Pisseloube.

Parmi les familles des maîtres-fabricants qui se distinguèrent le plus dans ces derniers temps, nous citerons les noms des Laroche, des Pépin, des Lacroix, des Gaillard, des Godichaud, des Desmichel, des Durandeau, dont quelques-uns étaient fermiers des fabriques qu’ils exploitaient.

La révolution de 1789 éclata ; il serait difficile d’entreprendre de raconter ce qui se passa alors. Mais, avant de faire connaître les principaux faits qui concernent la papeterie, nous allons achever le tableau de la situation où elle se trouvait à ce moment.

C’étaient donc trente-trois cuves qui étaient en pleine activité au moment où éclata la révolution. Six cents ouvriers y étaient occupés. Chaque cuve donnait environ soixante-dix kilogrammes de papier par jour, soit un produit annuel d’environ sept cent mille kilogrammes dans l’Angoumois ; c’est-à-dire qu’en estimant à un franc le kilo les diverses espèces l’une dans l’autre, nous obtiendrons un résultat de 700,000 fr. de papier par an. Toutes ces fabriques étaient au système à bras, et n’avaient encore aucun autre moyen de trituration que des maillets qui furent employés dans nos papeteries tant qu’elles eurent des cuves, c’est-à-dire jusqu’en i845, où les dernières disparurent complètement à Angoulême.

Parlerons-nous de la qualité des papiers qu’on y fabriquait alors ? Ils étaient en blancheur et en pureté très-inférieurs à ce que sont les nôtres aujourd’hui, et, si nous en faisions la comparaison, nous trouverions qu’ils vaudraient à peine, sous ce rapport, nos n° 4 d’à présent, qui passent pour être de la pâte la plus commune. Le grain en était extrêmement rude et n’eût point permis l’usage de nos plumes de fer ; mais ils étaient très-nerveux et fort solides. Par exemple, il est certain qu’ils étaient composés de chiffon de toile de fil de chanvre pur, et exempts de toute matière minérale capable de nuire ou à leur emploi ou à leur solidité. Quelquefois on en fabriquait d’une teinte azurée, à l’instar des Hollandais, mais cette teinte était tellement verdâtre qu’elle était plus désagréable qu’avantageuse. En général, c’était plutôt des papiers d’un blanc mat qu’on fabriquait, et jamais autrement que vergés. On s’adonnait, dans la Charente, plus spécialement à la fabrication des papiers à lettres et à registres pour administration, c’est-à-dire aux papiers collés. Cependant il s’en faisait beaucoup pour l’impression, et ils étaient fort recherchés des Didot, des Crapelet et des imprimeurs étrangers, qui leur accordaient une préférence marquée sur tous les autres.

Quant au prix du chiffon, il pouvait être alors de 16 à 18 fr. les 100 kilos. Mais, si nous nous en rapportons à un compte de fabrication que nous avons extrait d’un ouvrage de Delalande et que nous croyons utile de mettre ci-après sous les yeux du lecteur, le cours en était en moyenne de 12 fr. les 100 kilos. 11 y a cependant toute probabilité qu’en 1789 il devait avoir subi une hausse par suite du plus grand nombre de papeteries qui étaient en activité dans toute la France.

Extrait d’un compte de revient établi au milieu du XVIIIe siècle

Quoique les détails purement pécuniaires ne soient pas du ressort des physiciens qui considèrent les arts, cependant ils tiennent trop à la perfection de ces mêmes arts dans un royaume pour qu’on doive les négliger, et nous avons cru qu’on verrait ici avec plaisir un état circonstancié de la dépense et des produits d’une papeterie dans des provinces de France, avec les maillets ordinaires.

DépenseProduit
Il faut, pour entretenir l’ouvrage d’une papeterie pendant l’année, sans interruption, 600 quintaux de chiffons ; mettons-les à 8 livres, quoiqu’on les ait sou- ’ vent à 6 livres et même à 4 livres........ 4,8oo liv.
Nota. Les 600 quintaux, après avoir été triés et pourris, se réduiront aux 2/3 ou 400 quintaux, qui fourniront 3,000 rames de papier.

- La colle étant à raison d’une livre par rame, 3,ooo livres à 7 livres le quintal... 210

- 200 livres d’alun à 20 livres le quintal. 40

- 75 aunes de drap à 40 sols l’aune..... 15o

- Le maître du moulin faisant les fonctions de sallerant n’a besoin que de quatre ouvriers, savoir : un gouverneur et trois compagnons de cuves, à 120 livres de gages, et 12 sols par jour de nourriture. 1,356

- Trois femmes pour laver et préparer les chiffons avant de les pourrir, 45 livres
de gages et 6 sols par jour............ 463

- Bois, charbon..................... 150

- Entretien de l’usine, graisse et savon.. 100

- Total de la dépense...... 7,269 liv.

Les matières propres pour la colle se trouvent également dans toutes les provinces ; mais l’Auvergne seule en épuise plusieurs. Les papeteries de la Franche-Comté et des autres provinces circonvoisines n ont guère que le rebut, qu’elles payent jusqu’à 3 ou 4 livres le quintal, même en estimant très-peu le papier qui en provient, et que l’on prend en payement.
On suppose 300 jours ouvrables dans l’année, puisqu’on ne chôme, dans ces fortes manufactures, que les dimanches et fêtes principales ; chaque jour, on peut faire dix rames de papier grand format, du poids de 12 à 14 livres, c’est-a-dire pendant l’année 3,000 rames

- 200 quintaux de matière font 1,419 rames du poids de 14 livres, première qualité, à 5 livres la rame.............................. 7,1451iv.

- 133 quintaux font 1,111 rames du poids de 12 livres, seconde qualité, à 4 livres la
rame.............................. 4,444

- 67 quintaux font 1,111 rames, petit format, du poids de 6 livres, à 30 sols la rame.............................. 1,666

Total du produit de 400 quintaux de matière................ 13,2551iv.

Ainsi, l’on voit qu’une cuve et un moulin peuvent rendre environ 6,000 livres de revenu, en supposant qu’on y travaille avec exactitude et avec succès ; l’expérience prouve, à la vérité, qu’il se fait plus d’un dixième de cassé ou de papier défectueux, même dans une bonne papeterie, beaucoup plus dans les mauvaises ; mais il reste encore de quoi exciter suffisamment l’émulation des fabricants de papier.

Suivant le calcul fait dans d’autres établissements, il paraît que 300 quintaux de chiffons, matière brute, donnent 250 quintaux de papier, et qu’une cuve n’emploie que 300 quintaux de chiffons ; d’où il suit qu’elle ne doit fournir que 250 quintaux de papier, au lieu de 400 que donne le précédent état.

Le prix moyen du papier dans les fabriques, le fort portant le faible, est de 8 s. 4 d. la livre (le papier bulle n’est qu’à 5 s.1/2) ; ainsi, suivant ce calcul, une cuve ne pourrait vendre chaque année que pour 10,400 livres de papier.

Supposons donc qu’une cuve puisse consommer par année 3oo quintaux de chiffons non délissés, ce qu’un royaume tel que la France peut fournir de chiffons sera capable d’entretenir environ mille cuves. Suivant un relevé fait dans les bureaux de la Franche-Comté, il en sort, année commune, 8,000 quintaux, sans compter 8,000 quintaux qui se consomment dans les fabriques de cette province ; or la Franche-Comté ne peut guère être estimée que la vingtième partie de la France : ainsi il y a au moins 3oo milliers de quintaux de chiffons à recueillir en France chaque année, d’où il paraît qu’il en doit passer considérablement chez l’étranger, car il n’y a pas actuellement quatre cents cuves où l’on travaille continuellement dans le royaume, c’est-à-dire à peine la moitié de ce qu’il pourrait y en avoir.

2ème partie de cet article

[1Ce mot est, dans l’usage local » synonyme de chiffon : les mots drille et patte avaient la même signification dans d’antres localités ; aussi les édits et arrêtés les emploient-il« indifféremment.

[2Provinces où la levée des droits était affermée à des particuliers.

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