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1498 - Une rvolte de la misre Saint-Agnant, Brouage et Saint-Sornin

dimanche 30 septembre 2018, par Pierre, 111 visites.

Tous les ingrdients d’une rvolte populaire : des impts crasants, des autorits locales maladroites, le ton monte et les forces de l’ordre interviennent sur le march de Pont-l’Abb. Insultes, menaces et coups. Un cur en meurt de peur. Les femmes disent avoir t traites de "paillardes, mastines". Un des rvolts est emprisonn Saintes. Un appel est en cours. De peur, des habitants ont quitt le royaume : certains ont rejoint la Bretagne "et autres lointains pays".
Heureusement, le roi Louis XII vient tout juste d’tre couronn Reims (27 mai 1498). Traditionnellement, cette occasion, il amnistie des condamns. La requte des rvolts lui parvient, et c’est la chance de leur vie.
Le texte semble reprendre mot pour mot la requte de leur avocat, et il est tonnamment vivant et circonstanci.

Source : Ordonnances des Rois de France de la troisime race - T XXI - J. M. Pardessus - Paris - 1849 - Google livres

LETTRES DE REMISSION EN FAVEUR DES HABITANTS DE SAINT-AIGNAN SUR MER [1].

A Paris, juillet 1498.

Loys, etc. savoir faisons, etc. Nous avons receu humble supplication de nos pauvres subgectz les manans et habitans de Sainct-Aignan sur la Mer, de Brouaige et parroisse Sainct-Sournain de Moustierneuf, contenans que lesdits pauvres supplians sont residans et demourans sur ladite mer, et par ce subgectz aux pilleries et descentes des pillates de mer, et, pour y obvier, sont contrainctz faire continuellement le guect pour la seuret d’eux et de tout le pays de Xaintonge. Aussi le plus de l’entretenement de leur vie est besoing aux ungs gouverner et faire saler les mareilz qui sont environ ledit lieu, qui sont plusieurs notables gens du pays de Xaintonge et d’ailleurs, o ils gaignent leur pauvre vie, et les autres vont sur la mer marchandamment, ou comme locatifz ou autrement, et sont lesdits pauvres supplians puis aucun temps en tombez en grant pouret, tant pour les grandes pertes qu’ilz ont eues et souffertes par les pirates de mer et ennemis de nostre royaume, qui ont prins plusieurs navires et autres biens et marchandises desdits supplians ; les autres se sont perduz par vimaire, tormente et tempeste de mer, comme aussi pour ce que depuis deux ans en le sel n’a comme riens valu au pays, et le bl si trs-fort enchery qu’il n’est mmoire d’homme d’avoir veu le temps si fort et mauvaiz passer au pais qu’il a est.

Au moyen de quoy lesdits pouvres supplians ont est constituez en telle pouvret, qu’ilz n’avoient et encores n’ont de prsent de quoy vivre ; nonobstant laquelle pouvret ilz ont est et sont contribuables noz tailles, aides et impostz extraordinaires mis sus en nostre royaume, de mesme en nostredit pais de Xaintonge, tellement que sept vingts feuz qu’ilz sont en tout ou environ, portent bien quatre cens livres tournois de taille, qui leur est une charge insupportable ; mais pour la grande obissance qu’ilz veulent et dsirent toujours, l’ont libralement jusques prsent port et soustenu au mieulx qu’ilz ont peu, jusques vendre leurs biens, meubles, et aprs leurs heritaiges inclusivement, en telle manire que tel d’eulx qui avoit bien de quoy, est de prsent constitu en grant pouvret et ncessit de qurir et demander l’aumosne ; et, outre lesdites charges et paiemens des tailles ausquels ils sont tauxs et imposez par chacun an, par nos esleuz en Xaintonge grosses sommes de deniers, ilz ont est par cy-devant contrainctz nous payer nostre recepte ordinaire, par chacun an, la somme de cinquante-sept livres tournois sans tenir ung seul pi d’eritaige, et sans avoir aucune libert ou franchise, droit, prrogative, ne chose qui soit qui leur tourne prouffit, solagement et libert.

Pour raison de ce, et sans estre en maniere qui soit supportez esdites tailles et impostz en plus que les autres du pais, pour laquelle cause eulx constituez en telle pouvret et mendicit, prs et appareillez de habandonner ledit lieu et pas, qui seroit dommaige irrparable la chose publicque denostredit pas de Xaintonge, parce que se ledit lieu estoit habandonn, noz ennemis pourroient par une nuit y descendre et courir tout le pas des isles et Soubize et autre pas jusques aux villes de Sainct-Jehan de Xaintes et Pons. Et soit aussi que ceste prsente anne iceulx pouvres supplians ont retard quelque peu, au moyen de leur grande pouvret, de payer lesdites cinquante-sept livres tournois, jaoit ce quilz ayent trs-bien pay leur part de nos tailles, subsides et impostz. Et voyans qu’ils n’avoient de quoy payer, esperans venir ou envoyer par devers nous pour nous remonstrer leur poure cas, ce qu’il nous plust de nostre grce en avoir piti et leur faire misricorde, se sont portez pour appellans du receveur de nostre domaine en Xaintonge, de ses gens et commis qui les vouloient contraindre payer ladite somme, sans jamais avoir pens au malheur de faire envers nous, ledit receveur et ses commis aucune rbellion ou dsobissance, mais seulement pour se ayder envers nous en remonstrant leur pouvret et ce que dit est, ce qu’il nous pleust leur ayder.

Neantmoins est advenu que ung nomm Pierre Guibert, prevost fermier de nostre cit de Xaintes, homme fier et cruel, par hayne constante contre aucuns desdits habitans supplians ou autrement, jaoit ce qu’il ne soit commis dudit receveur, a trouv moyen envers luy d’avoir la charge de contraindre lesdits pauvres supplians payer ladite somme de cinquante-sept livres tournois. Et pour ce que au paiement ung qui se disoit avoir charge dudit receveur ordinaire, et venant Gazeau sergent allou y estoient allez, et, nonobstant ledit appel, avoient prins l’un desdits pouvres supplians, et icelluy trayn aprs eulx, menac de pendre l’eschevau de sa maison ou au premier arbre quilz trouveroient, et de fait s’estoient efforcez luy mectre le liceol de l’un de leurs chevaux au col, quoy voyant ledit pouvre homme, doubtant la mort, cria haulte voix l’ayde, auquel cry certaines femmes qui l’orent tirrent celle part, et par leur moyen trouva faon de eschapper de leurs mains, pour laquelle cause ledit prevost et ledit sergent qui estoit avec luy dirent plusieurs paroles injurieuses ausdites femmes qui sont trs-femmes de bien, telles que paillardes, mastines ; l’occasion de quoy l’une d’elles qui ne peust aucunement porter lesdites injures, gecta une pierre ou deux contre l’un d’eulx, sans ce que la pierre luy fist mal, pour ce qu’il estoit cheval et ladite femme bien loin de lui, icelluy Guibert avec plusieurs sergens et autres en sa compagnie, nonobstant ledit appel, lequel les pouvres supplians ont depuis receue en la court de parlement de Bordeaulx, et fait executer contre luy et autres leurs parties diverses, ung chacun jour trouva deulx des pouvres supplians dont l’un estoit trs-fort malade, et leur fist commandement de les accompagner pour aller faire quelque monstre pour nous, lesquelz deux pouvres gens desirans nous obeyr et luy pour l’onneur de nous, dirent quilz yroient voulentiers ; et faignant aller faire ladite monstre, aprs ce qu’il les eust conduit une piece de chacun, il les fist et constitua prisonniers, et les fist lyer comme larrons avec les licolz des chevaux, et aprs en laissa aller ung nomm Bordaige, pour ce que l’autre nomm Caillant luy dist que ledit Bordaige estoit moult poure, et mena ledit Caillant en noz prisons Xaintes, o il a est rudement traict l’espace de six sepmaines et plus, et en contumant ledit prevost de molester lesdits pouvres supplians.

Ung certain jour, aprs que le march se tenoit Pont-l’Abb, se mist des sergens avec luy en guect sur le chemin qui va dudit Saint-Aignen audit Pont-l’Abb, et illec print et fist prendre et conduire audit Pont-l’Abb par force et nonobstant ledit appel deux desdits poures supplians, une femme et un prestre, lequel tantost aprs de peur qu’il eust est mort, au moyen de quoy se sourdit ung molet grand bruit pour ce que c’estoit un jour de march, et de fait se assemblrent plusieurs desdits poures habitans avec armes, bastons, lesquelz ne pensant faire mal pour ce qu’ilz estoient appelans et qu’ilz avoient sceu par le conseil que, durant ledit appel, il ne pouvoit ne devoit estre attempt contre eulx, firent en maniere qu’ilz recouvrrent lesdits prisonniers, et peut-estre que les aucuns donnrent plusieurs menaces audit prevost et au substitut de nostre procureur general, qui se monstroient trs-affects en la matire, et, tantost aprs, pour ce que ledit prevost envoya audit Saint-Aignen plusieurs sergens pour faire quelques exploitz contre lesdits supplians, cuidant qu’ilz ne le deussent souffrir, attendu qu’ilz estoient appelans, comme poures, simples gens ignorans, se assemblrent avecques armes et bastons pour garder qu’ilz ne fussent oultraigez, et de fait empescherent, tant par voyes de fait que aultrement, que lesdits sergens ne fissent aucuns exploiz sur eulx, disant qu’ilz estoient appelans ; en quoy faisant lesdits poures supplians ne pensoient mal faire, et n’avoient intention de nous desplaire ne faire aucune rbellion contre nous, ains vouloient vivre et mourir pour nous comme leur prince et seigneur souverain.

Touttesfois, ledit prevost s’est tir par devers nous en nous faisant un grant cry et clamant des choses dessusdites, et de nous a obtenu lettres par vertu desquelles, et pour icelles mectre execution, le seneschal de Xaintonge ou son intendant particulier s’est transport sur les lieux, o il n’a trouv que les maisons toutes vuydes ; pour lesdits pouvres supplians, craignant et doubtant rigueur de justice, se sont absentez les uns hors de ce royaumes, les autres en Bretaigne et autres loingtains pas, et ont laiss et habandonn cy peu de biens qu’ilz avoient, et leurs femmes et petitz enffans, tous depourveuz en ncessit de mendier leur vie ; au moyen de quoy ledit lieutenant n’a sceu que executer pour la grande piti et pouvret qu’il y a trouve ; mais en a fait adjourner comparoir cy par forme tel nombre qu’il luy a pleu ; toutes lesquelles choses ont est faictes par iceulx pouvres supplians, comme ignorans et ne pensant faire aucun mal au moyen de leurdit appel, et ce induiz pour la trs-grant pouvret en laquelle ilz sont.

Touttesfois, en tant qu’ilz avoient fait et commis rbellion et dsobissance envers nous et justice, et fait assemble illicite, ilz nous ont humblement fait supplier et requrir que, nostre nouvel et joyeulx avenement la couronne, il nous plaise leur abolir, quicter, remectre et pardonner les cas et crimes dessus dclarez, mesmement qu’ilz ont fait les choses dessusdites soubz coulleur de leurdit appel, cuidant ne faire aucun mal, et aussi que par pouvret ilz ont fait le reffuz de payer lesdits cinquante-sept livres tournois, et se sont rebellez contre lesdits excuteurs, qui pour ladite somme les ont executez et voulu executer ; et que, par cy-devant, ilz se sont en tous autres cas bien et honnestement gouvernez, sans avoir jamais fait ne commis autre chose digne de reprehension, et sur ce leur impartir nostre grce et misricorde.

Pour ce est-il, etc. ausdits supplians et chacun d’eulx avons, nostre nouvel et joyeulx avenement la couronne, aboly, quict, remis et pardonn ; et par la teneur, etc. abolissons, quictons, remectons et pardonnons les cas et crimes dessusdits, etc. Si donnons, etc. au seneschal de Xaintonge ou son lieutenant en la seneschausse et jurisdiction duquel lesdits cas ont est commis, et tous nos autres justiciers, etc.

Donn Paris, ou mois de juillet, l’an de grce mil CCCC IIIIxx dix-huit, et de nostre regne le premier. Ainsi sign par le Roi, etc.


[1Trsor des chartes, registre 230, n 208.

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