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1628 Éphémérides historiques de la Rochelle revisitées

Le grand siège de 1627-28

vendredi 17 avril 2020, par Pierre, 22 visites.

Les Éphémérides historiques de La Rochelle, publiées par J-B Jourdan en 1861, sont une véritable mine d’informations sur l’histoire de cette ville. Cet ouvrage essentiel est composé de 847 notices sur les événements du riche passé de cette ville. Pour chacune de ces notices, les sources d’archives sont mentionnées, et l’auteur compare les sources, leurs éventuelles contradictions.
Un ouvrage qui est aussi déconcertant pour le lecteur, puisque les événements y sont classés du 1er janvier au 31 décembre, toutes années confondues, ce qui rend impossible d’y retrouver la chronologie sous-jacente.
Nous avons "revisité" cet ouvrage en reclassant les 847 notices dans leur ordre chronologique du 21 mars 1089 au 12 novembre 1858.
Réalisée en période de confinement, propice aux travaux au long cours, cette nouvelle présentation facilitera, nous le pensons, les recherches des amateurs de l’histoire de cette ville au riche passé.
Nous avons conservé l’intégralité du contenu des 847 notices, avec leurs notes de bas de page. Pour faciliter la lecture, ces notes suivent immédiatement le texte principal de chaque notice.

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ÉPHÉMÉRIDES ROCHELAISES.
Tout le monde sait que ce fut par un édit de Charles IX , donné à Roussillon, en Dauphiné, le 9 août 1564, que le premier jour de l’année fut fixé pour l’avenir au 1er janvier. Antérieurement dans l’Aquitaine , dont faisait partie la Rochelle, l’année commençait le 25 mars, contrairement à l’ancienne coutume de France, qui fixait le premier de l’an au jour de Pâques. Toutefois, l’année municipale rochelaise continua de s’ouvrir le jeudi après la Quasimodo, jour de l’installation du Maire, dont l’élection avait lieu chaque année le dimanche de la Quasimodo.


1628 01 04. - Pendant le siège, la Grossetière et la Cotèncière sortent de la ville, avant le jour, avec un petit peloton de cavalerie , fondent sur un gros de mousquetaires royaux, postés vers Saint-Maurice, les rompent, les mettent en fuite et leur font un certain nombre de prisonniers. (Mervault)
1628 01 06. — Terrible tourmente qui, à la grande joie des Rochelais, renverse en partie la digue construite par Richelieu, et jette à la côte trois des vaisseaux du roi, dont l’un est brisé et mis en pièce devant le fort Louis. (Mervault).
1628 01 13. — Malgré les lignes de circonvallation dont Richelieu avait entouré la Rochelle, un certain nombre de soldats et d’habitants parviennent à faire passer dans la ville affamée un troupeau de 80 à 100 bœufs, à la grande joie des Rochelais et au vif mécontentement du Roi. (Bruneau). (1)

(1) Mervault place le fait au jour précédent et réduit le nombre des bœufs à environ 60 têtes,


1628 01 16. — Pendant le siège, un détachement de cavalerie sort de la ville par la porte de Cougnes et pousse une reconnaissance jusques vers le milieu du village de Lafons ; mais découvert par ceux de l’armée royale, qui étaient dans les forts de Lafons et de Beaulieu , et attaqué par des forces de beaucoup supérieures aux siennes, il se replie sur la ville. On apprit plus tard qu’il avait failli prendre le duc d’Angoulême et le maréchal Schomberg, qui avaient été dégagés par le maréchal de Bassompierre et par Thoiras. (Mervault.) — Qui sait quelle influence aurait pu exercer une telle capture sur l’issue du siège ?
1628 01 20. — « Grande et horrible éclipse de lune. » (Mervault).
1628 01 21. — Arrivée devant la Rochelle de deux flottes , l’une française, commandée par le duc de Guise, l’autre espagnole, sous les ordres de dom Fabrique de Tolède. Celle-ci, aussi peu nombreuse que mal équipée, était cette armada promise à si grand bruit par le cabinet de l’Escurial pour aider Louis XIII à chasser les Anglais de l’île de Ré. Elle arrivait plus de deux mois après leur départ, et partit peu de temps après, au premier bruit de retour offensif des Anglais (1). (Bassompierre-.H. Martin).

(1) Mervault fixe l’arrivée des flottes au 24, mais la date donnée par Bassompierre , témoin oculaire , paraît plus sûre.
Le même jour, le cardinal de Richelieu, voyant que la digue, qui fermait une partie du canal, n’avait pas empêché, deux jours auparavant, plusieurs navires Rochelais de passer pour se rendre en Angleterre , fit enfoncer douze vaisseaux, qui étaient venus de Bordeaux, après les avoir fait maçonner à l’intérieur. (Mém. du cardinal de Richelieu. — Mervault).


1628 01 25. — Dans la nuit du 25 au 26 janvier, les capitaines David et Martin, dit Sacremore, malgré les nouveaux obstacles de la digue, réussissent à la traverser avec trois grandes pataches, pour aller porter en Angleterre la nouvelle de l’arrivée, devant la Rochelle, des deux flottes française et Espagnole. (Ms. de Guillaudeau. — V. 21 janvier)
1628 01 27. — Ambrosio Spinola, illustre capitaine italien au service de l’Espagne, ambassadeur extraordinaire de Philippe IV, moins désireux peut-être de saluer le Roi de France que de contempler les travaux de ce-siège, dont s’entretenait toute l’Europe, arrive à Aytré où était le quartier du Roi. (1) Louis XIII, qui ignorait sans doute que Spinola avait donné à son maître le conseil de le trahir et d’employer les vaisseaux promis à Richelieu, à anéantir la flotte royal et à sauver la Rochelle , lui fit l’accueil le plus empressé, et chargea le duc de Richelieu et le Maréchal de Schomberg de lui faire voir la digue et tous les travaux du siège, sur lesquels il lui demanda ensuite son avis. Spinola blâma la trop vaste étendue donnée à la ligne de circonvallation, et fit comprendre qu’il ne fallait reculer devant aucun sacrifice pour achever la digue, (seul moyen d’empêcher les secours des Anglais), par ces mots espagnols : Abrir la mano y cerrar el puerto. (Bassompierre, Mervault (2), H. Martin). Le même jour, les assiégés réussirent à faire passer à travers la digue une barque chargée de femmes et de bouches inutiles. (Mervault).

(1) Louis XIII habitait la maison seigneuriale des Réaux ou Rouhuux, appartenant aujourd’hui à M. Arsac Seiqnette, et alors , je le crois , à la famille Tallemant ; ce qui expliquerait le titre de des Réaux, porté par Gédéon Tallemant, l’auteur des Historiettes.

(2) Mervault fixe au 28 janvier l’arrivée de Spinola, à laquelle Bassompierre, témoin oculaire, donne la date du 27.


1628 01 29. — De Feuquières ( gendre de l’ancien commandant du fort Louis, Arnault), conseiller d’Etat et maréchal de camp, ayant été fait prisonnier par quelques Rochelais lorsqu’il se rendait de Coureilles à Rompsay, est enfermé dans la tour de Moureilles (1), où il resta jusqu’à la fin du siège. De la Forest, lieutenant des gardes du cardinal de Richelieu et qui accompagnait de Feuquières „ fut tué d’un coup de mousquet au moment où il cherchait à s’évader. (Mervault ).

(1) La tour de Moureilles ou du Trésor , bâtie en 1399 et qui servit successivement d’ouvrage de défense ; d’archives pour les titres les plus précieux de la commune et du parti protestant ; de prison ; d’infirmerie aux pères Récollets, auxquels Louis XIII l’avait donnée après le siège ; enfin de magasin à poudre , était située près du canal Maubec , vis-à-vis les portes de l’Arsenal et du couvent des Dames blanches , et formait un des angles de l’ancienne muraille d’enceinte, que vient de mettre à nu la chûte d’une petite maison qui s’appuyait sur elle. ( V. ma XVIe lettre Rochelaise ).


1628 01 30. — Dans la nuit du 30 au 31 janvier, cinq ou six soldats, revenant de la petite guerre, parviennent à faire passer à travers les lignes de l’armée royale et à amener dans la ville 16 ou 17 bœufs, qu’ils avaient pris à Croix-Chapeau (Mervault).
1628 02 09, — Le corps de ville décide que la Rochelle se trouvant, par suite de son état de siège, au lieu et place du roi, la commune est autorisée à s’emparer, par droit d’aubaine, de la succession d’une femme flamande décédée à la Rochelle, sans laisser d’héritiers. Mais l’assesseur criminel Colin, protestant contre une telle prétention, fit enlever les scellés que les officiers de la commune avaient apposés au domicile de la défunte. (Reg. des délib. du corps de ville.) — Singulier trait de mœurs, que dans une ville révoltée et assiégée depuis bien des mois déjà par Louis XIII lui-même, les droits et l’autorité du roi fussent encore respectés et sauvegardés.
1628 02 10. — Louis XIII, après un séjour de quatre mois devant la Rochelle, s’ennuyant de la longueur du siège et redoutant d’ailleurs les maladies, qu’engendraient les exhalaisons des marais, part pour Paris, après avoir investi le cardinal de Richelieu des fonctions de lieutenant-général de ses armées dans les provinces de l’Ouest. Le duc d’Angoulême et les maréchaux durent prendre désormais le mot d’ordre du cardinal guerrier. Ses aides-de-camp étaient le fameux capucin père Joseph et l’évêque de Mende , Lamothe-Houdancourt (1). Ce fut un singulier spectacle, dit H. Martin, que ce général en chapeau rouge, avec son état-major en mitre et en froc. Mais le cardinal sut rendre terrible ce qui touchait de si près au grotesque. Il avait agi jusqu’alors à l’ombre du Roi : il fut tout désormais ostensiblement, général, amiral, ingénieur, munitionnaire, intendant, comptable, communiquant le feu de son âme à tout ce qui l’entourait. (Mervault. — II. Martin.)
1628 02 20. — Richelieu fait enfoncer dans le canal vingt-quatre nouveaux vaisseaux venus de Bordeaux, et qu’il avait fait maçonner à l’intérieur ; ce qui portait à plus de quarante les navires ainsi submergés. (Mém. de Richelieu.) ( V. 21 janvier 1628.)
1628 02 22. — Somptueuses funérailles faites par les assiégés à un simple tisserand, nommé Audroin, autrement Laforest, qui, par son courage et son dévouement à la patrie, avait rendu des services signalés à la Rochelle, et avait été tué deux jours auparavant dans un rude combat près de Rompsay. Toute la cavalerie marchait devant le corps, qui était couvert d’une brunette de panne, ornée d’armoiries représentant une épée d’argent, sur champ d’azur, avec cette devise : Fortitudo nobilem fecit. « ’ Sa valeur lui servit d’aïeux » (Guillaudeau. — Mervault.)
1628 02 26. — Le maréchal de Bassompierre et Thoiras, qui s’étaient laissé entraîner jusque près de la porte de Cougnes, à la poursuite de quelques cavaliers rochelais, n’échappent que par miracle aux nombreux coups de canon qui leur sont tirés des remparts. — Un vent impétueux, qui soufflait depuis deux jours, avait brisé une partie de la chaîne flottante de la digue, démoli plusieurs des navires enfoncés dans le canal et couvert la plage de leurs débris : hommes et femmes se répandirent sur le rivage pour recueillir ces épaves, mais le canon de la digue leur fit chèrement expier leur témérité. (Mervault.)
1628 02 29 (Siège de). — « Les huguenots de la campagne commencèrent à croire que le Roy viendroit à son honneur de ce siège , et ne pouvant souffrir de voir prendre ceste ville , commencèrent à faire assemblées secrettes dans les maisons de quelques gentilshommes ; dont le cardinal adverty, il fit trouver bon à M. d’Angoulême d’aller en bas Poitou, avec deux compagnies de cavalerie ; et le maréchal de Schomberg envoya en Saintonge et Angoumois pour faire veiller aux actions des plus remuans. » (Mémoires de Richelieu. ) Le duc d’Angoulême partit le 29 février, « et il se disoit dans la ville qu’il avoit quitté l’armée, mécontent de ce que M. le cardinal y donnoit l’ordre et commandoit en l’absence du Roy. » (Mervault.) — V. 10 février 1628.
1628 03 05. — Les royalistes renforcent la digue de plusieurs navires iés les uns aux autres par de gros câbles et des -chaînes de fer, pour empêcher qu’aucun navire ennemi pût passer. (Mervault.)
1628 03 07 (1). - Combat singulier entre la Meilleraie, depuis maréchal de France, cousin-germain du cardinal de Richelieu, et la Cotencière-Bessay, gentilhomme du Poitou, l’un des commandants de brigade des volontaires de la ville. On n’est pas d’accord sur celui qui adressa le cartel à son adversaire. Le lieu de la rencontre était la pelouse, qui s’étendait depuis Lafons jusqu’à la porte de Cougnes ; les armes, l’épée et deux pistolets ; le simple pourpoint pour costume , sans casque ni cuirasse. La Cotencière tira le premier, mais l’amorce ne prit pas. La Meilleraie, mieux monté que son adversaire, ayant tiré ses deux coups, qui ne portèrent que dans la crinière du cheval du huguenot, fit un détour pour le saisir par derrière ; mais la Cotencière, tira par dessus l’épaule, son second pistolet et blessa mortellement le cheval de la Meilleraie, qui s’abattit sous son cavalier. Le vainqueur s’avança alors l’épée à la main sur l’officier royaliste, en le sommant de lui demander la vie ; mais quelques cavaliers, voyant le danger que courait la Meilleraie, accoururent à son secours et obligèrent la Cotencière à rentrer dans la place. Un semblable combat ayant été défendu peu de temps auparavant par le cardinal, et la Meilleraie ayant agi sans permission, un conseil de guerre le condamna à la dégradation et au bannissement de l’armée ; mais il fut grâcié par la faveur du cardinal, et reprit son commandement un mois après. (Guillaudeau. — Bassompierre. — Colin. — Mervault. — Mém. de Richelieu. — Tallem. des Réaux.) (2).

(1) Cette date est celle donnée par l’avocat Guillaudeau , ordinairement fort exact, Colin et Mervault indiquent celle du 3 mars.

(2) La fureur des duels était telle à cette époque, malgré la sévérité des érîits , que vers le même temps , le vieux poète Malherbes étant venu au camp pour demander justice à Louis XIII contre de Piles , qui avait tué son fils en duel, et n’ayant pu obtenir la satisfaction qu’il sollicitait, déclara à de Nesle qu’il voulait offrir le combat au meurtrier de son fils. Le poète Racan , qui commandait une compagnie de gendarmes, chercha à l’en dissuader, en lui disant qu ’il serait ridicule à un vieillard de 73 ans , de se battre contre un homme de 25 ans : « C’est pour cela que je le fais, lui répondit brusquement Malherbes, je hasarde un sou contre une pistole. » L’illustre vieillard gagna à ce voyage la maladie dont il mourut peu de temps après. (Tallem. des Réaux.)


1628 03 22 (Siège de). — Le capitaine Jean David, membre du corps de ville (1), revenant d’Angleterre sur une patache de guerre , chargée de grains et de quelques provisions , franchit la digue sans perdre un seul homme, malgré les deux cents coups de canon et grand nombre de mousquetades tirés sur son petit navire par les royalistes. Il était porteur de plusieurs dépêches des députés Rochelais, qui étaient en Angleterre, et du traité que ceux-ci avaient contracté, au nom de leurs concitoyens, avec le roi de la Grande-Bretagne. Mais son lieutenant, voyant leur navire pressé de très-près par des galiotes ennemies , avait cru devoir jeter à la mer ces papiers, qui furent recueillis le lendemain par l’armée royale. Deux heures après lui, le capitaine Martin , dit Sacremore, passa de même dans sa patache ; mais la mer n’étant plus assez haute pour lui permettre d’entrer dans le port, il alla échouer entre les forts de Tasdon et de Coureilles. Il y fut attaqué, la nuit suivante, par un millier d’ennemis, et, bien qu’il n’eût que quatorze hommes d’équipage, il leur opposa une si vive résistance qu’il donna à ceux de la ville le temps de venir le secourir. Il eut cependant cinq ou six hommes tués dans le combat. Dans l’intervalle , il avait pu pénétrer à la Rochelle dans un bateau et remettre au Maire le double des papiers perdus par le capitaine David. (Reg. du corps de ville. — Guillaudeau. — Mervault. — Mémoires de Richelieu).

(1) Arcère le confond à tort avec Jacques David, l’un des députés envoyés en Angleterre.


1628 03 23. — Le lendemain de l’arrivée des capitaines David et Sacremore, le Maire, ayant convoqué extraordinairement le corps de ville, lui communique les dépêches reçues d’Angleterre et le traité passé entre le très-glorieux prince Charles , par la grâce de Dieu, roy de la Grande-Bretagne, et les Maire, eschevins, conseillers, pairs, bourgeois et habitants de la ville de la Rochelle, faisant pour eux leurs députez. « Le conseil, après avoir rendu grâces à Dieu de la bénédiction qu’il lui plaist estendre sur le labeur des ditz députez, pour le soulagement et conservation de ceste ville, décide qu’il sera délivré au sieur Jehan David, l’ung des pairs de ceste ville, commandant une patache de guerre, la somme de 300 liv. ou une chaîne d’or avec la médaille de la ville de la dite valeur, à son choix et option, pour le rémunérer et en recognoissance des bons et signalez services qu’il a rendus à sa patrie, Dieu luy ayant fait la grâce de passer, le jour d’hier, heureusement vers nous, malgré la rage et furie de nos ennemis, pour nous apporter des bledz et autres provisions et nouvelles de nos députés ; qu’il sera donné aussy quelques honnestetés au capitaine Martin dit Sacremore, qui passa la nuit, et aux vefves des matelots tués dans sa patache. » (Reg. des délibérat.) Mervault nous apprend que l’intrépide capitaine David opta pour la chaîne et la médaille d’honneur , et que sur celle-ci, avec les armes de la ville, fut gravée cette devise : Patrice magni sunt dona pericli ; « à celui qui brava les plus grands dangers pour elle, la patrie reconnaissante. »
1628 03 26 (Siège de). — Le Maire, Jean Gedeffroy, écrit au cardinal pour réclamer six des matelots du capitaine Sacremore , qui avaient été faits prisonniers (v. 22 Mars), en se fondant sur ce que, depuis le commencement du siège, les deux partis avaient toujours renvoyé, sans délai ni rançon , les gens de mer. Mais Richelieu répondit qu’il trouvait étrange une pareille demande, quand , par les lettres du paquet du capitaine David , recueilli près de la Digue, il venait d’apprendre que les capitaines Vidault et Perlier avaient jeté à la mer plus de quatre-vingts royalistes. (Mervault. — V. 22 Mars 1628.)
1628 03 30 (Siège de.) — Les membres du corps de ville, du présidial et du consistoire et un grand nombre de bourgeois et d’habitants, réunis en conseil extraordinaire à l’échevinage, après avoir eu communication du traité d’union signé par le duc de Buckingham, grand amiral d’Angleterre, au nom du sérénissime Roy de la Grande-Bretagne, défenseur de la foy, d’une part, et les députés de la Rochelle, au nom des Maire, eschevins, conseillers, pairs , bourgeois et habitants de la Rochelle, d’autre part ; reconnaissant d’un advis unanime que les stipulations de ce traité n’ont rien de contraire à la fidélité et subjection qu’ils doibvent au Roy ; leur souverain, et n’ont été dictées que par la nécessité de leur commune conservation et délivrance ci du maintien de leur religion et des libertés et privilèges de !a Rochelle, approuvent et ratifient ledit traité et conditions i’e protection et sauvegarde accordez avec sadite Majesté sérénissime et Messieurs de son conseil, promettant, par le serment que le sieur Maire a fait et qu’il a fait prester, les mains levées à chescung desdits eschevins, pairs, bourgeois et habitants, l’inviolabiement garder et observer ledit traité, sans permettre qu’il y soit contrevenu directement ou indirectement demeurant tousiours collez dans la fidélité et subjection qu’ilz doibvent à leur souverain roy et prince naturel. Ces termes de la ratification du traité, copiés sur l’original même du procès-verbal de l’assemblée générale du 30 mars , protesteraient assez hautement contre les accusations de félonie des écrivains catholiques (qui ont prétendu que les Rochelais s’étaient vendus aux Anglais pour obtenir leur protection), alors même que les instructions données à leurs députés et le préambule des articles préliminaires arrêtés avec Buckingham , ne témoigneraient point plus puissamment encore en faveur de leur patriotisme. Ce furent au contraire leur attachement à la France et le refus de leurs députés d’accéder à la demande de Buckingham, de recevoir dans le port de la Rochelle les vaisseaux et les troupes du roi d’Angleterre (1), qui leur aliénèrent les bonnes dispositions de son ministre et qui firent peut-être qu’au mépris des plus brillantes et plus solennelles promesses, ils. n’eurent que le vain spectacle d’une flotte, qui vint parader devant leur ville aux abois, sans tenter un effort sérieux pour la sauver. (Reg. du corps de ville. - Mervault. Michelet, Henri IV et Richelieu.) (2)

(1) Se concertant entr’eux sur cette proposition de Buckingham, qui leur parut pleine de danger pour la sûreté de leur ville , les députés tombèrent d’accord que si leur liberté devait être achetée au prix du joug pesant de la domination anglaise y mieux valait la perdre et demeurer sous leur vrai et légitime maître. (Lettres des députés.)

(2) « Admirable traité , s’écrie Michelet , d’un patriotisme obstiné , mais qui dût refroidir entièrement les Anglais, leur faire peu désirer de vaincre , puisque d’avance on exigeait qu’ils ne profitassent point de la victoire. » (Henri IV et Richelieu.)


1628 04 09 (Siège de). — Un jeune homme, nommé Vivier, attaché à la personne du ministre Vincent, l’un des députés en Angleterre, qui l’avait chargé d’une lettre pour les magistrats de la Rochelle, n’ayant pu pénétrer dans la ville qu’après avoir passé huit jours, sous un déguisement, dans l’armée royale, en avait rapporté la nouvelle que , dans la nuit du huit au neuf avril. une grande attaque devait être dirigée contre la place ; qu’on commencerait le soir, vers 9 heures , à canonner de tous les quartiers la Rochelle, en lançant force boulets à feu, pour allumer des incendies en plusieurs endroits à la fois, et que pendant que les assiégés seraient occupés à les éteindre, on s’efforcerait de s’emparer de la ville. La canonnade commença en effet comme l’avait annoncé Vivier : les forts Louis, de Mireuil, du Saint-Esprit et la batterie Royale ne cessèrent de tirer pendant toute la nuit ; mais les Rochelais avaient si bien pris leurs mesures que le feu ne fut mis nulle part et que les royalistes n’osèrent tenter l’attaque projetée. A dater de ce momeht, on continua dé lancer de l’armée royale dans la ville, et ordinairement pendant la nuit, des boulets rougis au feu. L’un d’eux, quelques jours après, vint tomber dans un lit de l’hôpital Saint-Barthélémy, et mit le feu à l’une des salles ; un autre’ « demeura pendant plus d’une heure sur la place du chasteau, aussi rouge qu’un fer chaud qu’on veut mettre à la trempe,et davantage encore, car il sembloit être diaphane -et tout le bois qu’on jettoit sur luy, les sarments, la paille et choses semblables, s’allumoient aussitôt. Pour remédier aux inconvénients du feu, on avoit quatre hommes à gages, dans les clochers de Saint-Sauveur et de Saint-Barthélemy, qui veilloient toute la nuit, et à chaque coup crioient : Prenez garde en tel ou tel endroit. Il y avoit aussi en chaque compagnie quatre commissaires, députez pour prendre garde au feu, qui couroient toute la nuit. » (Mervault.) (1)

(1) Blondel, dans son ouvrage intitulé : l’Art de jeter les bombes, soutient qu’on n’en a pas fait usage au siège de la Rochelle, et s’inscrit en faux contre l’assertion contraire de Siemienouski, dans son livre du Grand Art de l’artillerie. Mais le double témoignage de Bassompierre et de Mervault ne peuvent laisser de doute sur la réalité du fait.


1628 04 18 (Siège de). — « Dès l’aube du jour, le maire, sur l’avis qu’il avoit eu que les assiégeants avoient rompu et même empoisonné les canaux des fontaines de Lafont (ce dont on avoit reconnu quelque chose à la fontaine du Puylorit par son eau trouble et de couleur de sang) , envoie par la porte de Coigne 25 chevaux et cinq compagnies d’infanterie avec quelques volontaires aux premières maisons de la Fon pour en sçavoir la vérité ; mais ils n’y trouvèrent personne ; seulement en quelques endroits de grands trous assez profonds ; et ils sceurent d’un homme , qu’ils prirent proche de là , que ces trous avoient été faits pour tâcher de trouver les sources et conduits d’eau douce , qui alloient se rendre dans la ville ; qu’ils les avoient rompus et même empoisonnés, afin d’incommoder et faire mourir ceux qui en boiroient l’eau, et contraindre les autres , se voyant ainsi privez de bonne eau , de se rendre. mais qu’ayant appris le peu d’incommodité que cela donnoit à ceux de la ville, qui avoient quantité de puits d’assez bonne eau et même une fontaine d’eau douce dans leurs fossez , qui ètoit suffisante pour leur en fournir, ils avoient délaissé et abandonné le tout. » (Mervault).
1628 04 24 (Siège de). — Malgré les intrigues employées par les ennemis de Richelieu pour retenir le Roi à Paris, Louis XIII, cédant aux instances du cardinal , revient après deux mois et demi d’absence au camp de la Rochelle. Richelieu, le duc d’Angoulême, le maréchal de Schomberg et les principaux officiers de l’armée allèrent le recevoir à Surgères. A son arrivée devant la Rochelle, il trouva toute l’armée sous les armes, forte de 25,000 hommes , quand à se n départ elle en comptait à peine 18,000. Tous les travaux de circonvallation avaient été achevés et avaient plus de quatre lieues de circonférence, avec de grands forts royaux de 1000 en 1000 pas. Tous les forts , redoutes et batteries , tant de terre que des vaisseaux, devaient au premier signal faire une salve générale. Le Roi commanda lui-même le feu du fort de Bonnegrenne. « Il fesoit beau voir, dit avec orgueil Richelieu dans ses mémoires , tous les travaux en feu et avec tant d’ordre que le feu dura une demi-heure. » Il est curieux de lire la description que nous a donnée Gaufreteau du camp royal vers cette époque. « Le siège, dit-il, dans son bizarre ouvrage intitulé la Digue, est allé avec un tel branle qu’on a peu dire que c’estoit plustost le landy Saint-Denis, la foire Saint-Germain, le Plessis-les-Tours, la dévotion de la soirée de Pasques ou les promenoirs des Tuileries qu’un camp royal devant la Rochelle, tant on y voyoit de personnes de toutes condition et qualité se promener sur ceste digue avec tant d’asseurance ; jusques aux dames et demoiselles qui avoient suivi les principaux officiers de l’estat et de la couronne, leurs époux.. Mais qu’en estoit-il de l’affluence incroyable de toutes sortes de marchands, avec un tel abord que les vivres et les denrées estoient à meilleur marché au camp qu’à Paris. Comme aussy on pouvoit dire que le camp de la Rochelle estoit le vray Paris. Là , les galeries du palais ; là, que vous plaist-il, Monsieur ou madame ; là, les estoffes de toute rencontre , richesse et manufacture ; là est le quay du Louvre, celuy de Grève et de l’Arsenac ; là, les rues Saint-Denis , Saint-Martin , Saint-Honoré ; là , la place Maubert , la Halle, la Banque et le Change ; là , sont les rôtisseries et les cabarets honorables : la Pomme de pin, la Boisselière, Cormier, la Pantoufle, le Petit More, la Mule bardée, l’Escu de France, le Singe qui pleure , la Digue et toutes ces autres boutiques de réjouissance, servant pour la commodité , non-seulement des voyageurs et ceux qui alloient pour voir et considérer le miracle de cette digue et l’ordre admirable du siège , ains aussy à rafraischir les soldats dans leurs travaux guerriers. » (Merv. — Mém. de Rich. — Gaufr. — H. Martin ). Ici l’abondance et la superfluité ; à deux pas , dans la ville , la famine et ses douloureuses étreintes...
1628 04 25. — Tout cet appareil guerrier déployé par Richelieu à la n’ceplion de Louis XIII avait en partie pour but de décourager les assiégés, en leur persuadant qu’en présence de pareilles forces ils ne pouvaient conserver aucun espoir, et n’avaient d’autre ressource que de se mettre à la discrétion du Roi. Aussi, dès le lendemain et avant de donner suite à tous les plans que chacun proposait à l’envi pour réduire promptement la place, envoya-t-il deux trompettes, pour demander l’entrée de la ville à un héraut d’armes, chargé de signifier aux assiégés l’arrivée et les volontés du Roi. Il fut répondu aux trompettes d’avoir à déguerpir au plus vite, s’ils ne voulaient pas qu’on tirât sur eux. Le cardinal fit aussitôt adopter par Louis XIII le stratagème inventé par son actif aide-de-camp et intime conseiller, le père Joseph. Ce capucin , qui des affaires de l’Etat et de la guerre faisoit le principal objet de ses méditations, avait imaginé d’introduire des troupes dans la place, au moyen d’un grand aqueduc servant à l’écoulement des immondices. Pontis, peu satisfait d’avoir à recevoir des instructions d’un moine, fut chargé de l’exécution. La nuit suivante, il alla sonder l’aqueduc ; mais il y trouva « une si horrible profondeur de boue que 40,000 hommes y eussent péri comme deux. » Le père Joseph se dépita et s’emporta fort du rapport qu’il fit au Roi de l’impossibilité d’exécuter son plan , qui fut en effet abandonné. (Mém. de Pontis. — Mém. de Richelieu.- Mervault). Dans cette même nuit du 25 au 26, un boulet à feu alluma un incendie dans une maison pleine de fourrage, située dans la rue Chaudellerie, et contigue aux anciennes grandes écoles ( V. 6 février) , qu’on avait transformées en magasin à poudre et en dépôt d’armes. Heureusement que la muraille était bonne et fort épaisse, dit Mervault, et qu’on mit toute diligence à enlever les poudres et salpêtres, et à éteindre le feu, de sorte que l’arsenac, comme on l’appelait, put être préservé (1).(Journal du siège).

(1) On a pu juqer en effet de l’épaisseur des murailles, quand on a récemment démoli, pour la reconstruire , la maison qui forme l’angle des rues Chaudellerie et Bazoges. Les bâtiments incendiés devaient dépendre de l’ancien hôtel de Mérichon.


1628 04 30 (Siège de). — C’était le grand jour de la Quasimodo (1), celui où expirait l’année municipale de Jean Godeffroy, qui s’était montré à la hauteur de ses difficiles fonctions, et où devaient être choisis les trois coélus à la mairie. Jehan Guiton, qui déjà l’année précédente avait été l’un des coélus, obtint soixante-quinze voix ; André Toupet, l’ancien Maire de 1624, quarante-six , et Jehan Berne, seigneur d’Angoulins, tils du Maire de 1603 et 1614, et qui l’avait été lui-même en 1619, trente-six seulement. Le sénéchal de Loudrières, gravement malade, n’ayant pu dans le délai fixé par les règlements faire connaître celui des trois candidats qu’il choisissait pour chef de la commune, ce fut l’assesseur criminel et premier conseiller du présidial, Raphaël Colin (2), qui, le 2 mai, désigna Guiton. Levassor prétend que le brave amiral dé 1622 et de 1625 refusa d’abord ce périlleux honneur et qu’il ne céda qu’aux instantes prières des habitants. Cette assertion1, ’qui n’es^àppuyée d’aucun autre témoignage, est trop contraire au caractère non moins ambitieux qu’énergique de Guiton , pour être acceptée comme véritable. C’eût été peut-être le premier exemple d’un pareil refus ; la Mairie d’ailleurs n’était pas seulement la dignité la plus enviée, c’était encore une charge à laquelle nul ne pouvait se soustraire, quand les votes de ses collègues l’y appelaient. Il est plus facile de croire aux paroles que le même auteur met dans la bouche de Guiton, au moment de son installation : « Vous m’élevez à la première magistrature, aurait-il dit, en tirant un poignard de sa ceinture, j’accepte cet honneur ; mais à condition que, de la pointe de ce glaive, je percerai le cœur de quiconque osera faire entendre des paroles de paix et parler de soumission. Si je m’abaisse à cette lâcheté , que mon sang expie mon crime ; je consens que tout citoyen devienne mon meurtrier : l’amour de la patrie légitimera cet attentat. Cependant ce poignard restera sur la table du conseil, objet de terreur pour un lâche ou pour un perfide. » (3) Ce langage est digne de celui qui, un peu plus tard, répondait à un de ses amis, qui lui montrait une personne de leur connaissance, mourant d’inanition : « Vous étonnez-vous de cela ? il faudra bien que vous et moi en venions là , si nous ne sommes secourus, » et à un autre, qui lui parlait des nombreuses victimes que la famine fesait chaque jour : « pourveu qu’il en demeure un pour fermer la porte, c’est assez 1 » de l’homme enfin qui disait : « Qu’il était prêt, si cela était nécessaire, à tirer au sort avec qui l’on voudrait pour sçavoir lequel mangeroit l’autre. ) (Reg. du corps de ville. — Mèm. de Richelieu. - Mém, de Pontis. -Journal d’Arnauld d’Andilly.)

(1) Massiou s’est trompé en disant le jour de Pâques. (V. 1.5 avril.)

(2) Colin devint peu après l’un des adversaires les plus passionnés de Guiton, qu’il maltraite fort dans ses Chroniques. (V. 12 avril 1581.)

(3) « Cette table est encore (en 1794) dans la chambre du conseil » lit-on dans une note écrite sur un exemplaire que je possède de l’histoire du père Arcère, sans qu’il y soit fait mention cependant de l’éclat de marbre enlevé par le coup de poignard. C’est celle que l’on a placée depuis dans la grande salle de l’Hôtel-de-Ville.


1628 05 02. - Mort de René de Talanzac, seigneur de Loudrières, la Sablière, la Bretonnière, &., gentilhomme ordinaire du Roi, et qui exerçait depuis plus de vingt. ans, à la Rochelle, les fonctions de gouverneur-sénéchal à la justice. Comme malgré son titre, il avait dès le commencement du siège embrassé le parti des Rochelais, Louis XIII l’avait, au mois de septembre précédent, révoqué de sa charge pour crime de lèze-majesté, et avait nommé à sa place le duc d’Angoulême. Son corps fut ouvert et embaumé, nous apprend Mervault, et ses entrailles furent enterrées au cimetière de Sainte-Anne (1). Et il ajoute : « Tous les capitaines étrangers, dont il étoit général, portèrent de là en avant le ruban noir en signe de deuil et par façon d’écharpe, -ce qui fut une mode introduite par les Anglais. (Regist, des délib. du corps de ville.) — V. 17 et 30 avril.

(1) Ce cimetière était près de la place et a été réuni depuis au jardin de l’hôpital Auffredy. On en distingue encore très-bien la porte dans la petite rue de l’Evêché.


1628 05 11. (Siège de). — Arrivée de la flotte de secours d’Angleterre , commandée par le comte d’Embigh , beau-frère de Buckingham, et composée d’une vingtaine de vaisseaux de guerre, de six ou huit ramberges, d’une trentaine de barques chargées de vivres et de plusieurs brûlots. Les plus forts de ces navires ne dépassaient pas 1,000 ou 1,200 tonneaux. Ces forces étaient loin de répondre aux espérances qu’avaient fait concevoir les promesses du roi d’Angleterre et la longueur des préparatifs, non plus qu’aux obstacles qu’elles étaient destinées à surmonter. Aussitôt le maire Guiton réunit tout ce qu’il put de matelots, de navires et de brûlots ; il renforça les batteries des forts de Tasdon et du Gabut et de la tenaille des Deux Moulins , et fit tout ce qui était en son pouvoir pour seconder par tous les moyens les efforts de la flotte alliée. Mais soit que, trompé par les rapports des Rochelais, comme le dit Richelieu, Dembigh eût trouvé la digue beaucoup plus avancée qu’il ne l’avait cru et formant, avec les estacades flottantes, une barrière presque insurmontable, défendue qu’elle était par de nombreux vaisseaux et par les puissantes batteries de Chef-de-Bois et de Coureilles, soit qu’il redoutât réellement, comme il l’allégua , l’arrivée d’une flotte Espagnole venant fortifier l’armée royale, soit enfin qu’il craignit de voir échouer ses plus gros navires dans les eaux peu profondes du canal, toujours est-il qu’il ne tenta aucun effort sérieux et que malgré les supplications des députés Rochelais, Bragneau et Gobert, qui raccompagnaient, il mit à la voile huit jours après son arrivée, sans qu’il y eût eu aucun combat, sans1 même avoir essayé de faire entrer quelques navires de ravitaillement à la Rochelle. En le voyant appareiller, les Rochelais crurent un instant qu’il s’était enfin décidé à attaquer la flotte royale ; « en signe de joie, ils arborèrent quantité de drapeaux et tirèrent force canonnades ; » mais ces illusions firent place au désespoir, quand ils virent la flotte disparaître par le pertuis d’Antioche. (Mém. de Richelieu. — Mervault. &.)
1628 05 20. — Pour intéresser le ciel à la prise de la Rochelle, on commença ce jour-là, nous apprend l’Année Dominicaine, et sur la demande de Louis XIII, à réciter, à haute voix et en chœur, dans l’église des Frères Prêcheurs de Paris, le rosaire de la Vierge, pour la conservation des jours de Sa Majesté et le succès de ses armes. Les deux Reines, le duc d’Orléans et toute la cour assistèrent, au milieu d’un grand concours de peuple, à cette cérémonie religieuse, qui se renouvela tous les samedis jusqu’à la fin du siège et à laquelle des processions et des prédications donnaient une grande solennité.
1628 05 24 (Siège de). — La famine commençant à se faire sérieusement sentir dans la ville, les assiégés « pour se descharger, dit le cardinal dans ses mémoires, le 24 may, mirent hors les femmes et les bouches inutiles ; mais le Roy commanda qu’on les rechassât de force. »
1628 05 30 (Siège de). — Les députés Rochelais, Bragneau et Gobert n’ayant pas réussi, quelques remontrances , prières et supplications qu’ils luy eussent pu faire , à déterminer l’amiral anglais à tenter le moindre effort pour sauver la Rochelle (V. Il mai), étaient partis pour l’Angleterre, afin d’exposer au Roi la lâche conduite de d’Embigh. Au récit qu’ils lui firent de l’afreuse situation de la Rochelle , Charles Ier, aussi ému qu’indigné , entraîna Gobert près d’une fenêtre et s’appuyant sur son épaule et pleurant à chaudes larmes, lui demanda quel sujet avoient donc eu ses gens de se retirer et d’abandonner ceste pauvre ville. Il fit aussitôt assembler son conseil, voulut que les députés y fissent eux-mêmes le récit de ce qui s’était passé, et il fut résolu qu’on dépêcherait un gentilhomme à d’Embigh, pour lui intimer l’ordre de retourner dans la rade de la Rochelle et d’y attendre les renforts qu’on allait s’empresser de lui expédier. Le 30 mai, le roi d’Angleterre écrivait aux Rochelais la lettre suivante : « Messieurs ne vous déconfortez pas, encores que ma flotte soyt retournée ; tenez bon jusques au dernier jour, car je suis résolu que toute ma flotte périra plustost que vous ne soyez secourus. A cet effect je l’ay contremandée et ay envoyé navires pour luy faire changer son desseing qu’elle auroit pris de revenir. Je vous envoie promptement quantité de vaisseaux pour la renforcer. Avec l’ayde de Dieu, j’espère que le succès sera heureux pour voire deslivrance. Cependant donc prenez bon courage et vous contiez en la foy de vostre bon amy, Charles. » (Mervault.) -Vaines promesses, que devaient suivre les plus cruelles déceptions !.
1628 06 11 (Siège de). — Avant même la réduction de la ville, Louis XIII « estant au camp devant la Rochelle et désirant gratifier et favorablement traicter les religieux Capucins de la mission de Poitou , en considération des services que, depuis plusieurs années, ils ont rendu en ladite province et spécialement dans la Rochelle et les environs, s’employant par leurs prédications fréquentes à remettre les dévoyés en la communion de l’église et en l’obéissance de S. M., » leur fait don de la maison léguée par Jean de Marsan au corps de ville, pour qu’ils y fassent construire un monastère de leur ordre. (V. 1er février.) Dès le lendemain de la soumission de la Rochelle, le père Joseph , dont la haute influence avait sans doute valu à son ordre cette libéralité royale, y célébra la messe, à laquelle le roi assista. Mais cette maison ne lui ayant pas sans doute paru assez vaste pour y établir une communauté, le célèbre capucin obtint de Louis XIII la permission « de choisir telle autre place qu’il jugeroit plus commode, » et du duc de SaintSimon l’abandon de six arpens de terre, avec la faculté de se servir, pour l’édification du couvent, des matériaux des bastions, murailles et tours qui étaient entre la porte neuve et la grosse tour du costé de la grande place du chasteau. En 1689 , on prit pour la construction des nouvelles fortifications une partie de leurs jardins et du joli bois qu’ils avaient planté. Le nouveau séminaire occupe actuellement l’emplacement de leur ancien monastère. (Ms. de la bibl. — Masse. ) - V. 4 janv. et 9 mai.
1628 06 17 (Siège de). — Malgré tous les expédients auxquels avait eu recours le surintendant d’Effiat, les finances de la France ne pouvant plus suffire aux énormes dépenses nécessitées par l’interminable siège de la Rochelle , Richelieu avait convoqué, à Fontenay-le-Comte, une assemblée générale du clergé, pour aviser aux moïens de secourir le Roy pour le siège et pour la prise de la Rochelle. Il avait fait exposer, au nom du Roi, à l’assemblée par le seigneur de Châteauneuf : que les nombreuses armées qu’il avait été obligé d’entretenir, depuis quatre ou cinq ans , pour réduire ses subjectz de la prétendue religion réformée, les guerres d’Italie et surtout le siège de la Rochelle, avaient épuisé les finances de l’Etat ; que la prise de cette ville, qui estait l’origine et la cause de toutes les guerres et de tous les désordres, qui estoient arrivez dans le royaume depuis cinquante ans , estoit de si grande conséquence pour le bien de la religion, pour la commodité des ecclésiastiques et pour le repos de son Estat, qu’il estoit plus que raisonnable que l’église y contribuast ; que c’estoit même une ancienne tradition dans le royaume et dans les ecclésiastiques que pour la prise de la Rochelle on debvoit vendre les biens et les calices de l’Eglise, et le commissaire royal avait demandé à l’assemblée de voter une somme de quatre millions de livres. Les représentants du clergé avaient objecté que déjà, en 1622, ils avaient fourni au Roi 3,600,000 livres pour assiéger la Rochelle, et, en 1626, la somme de 1,500,000 livres pour le même subjet, que les bénéficiers estoient réduitz en un très misérable estât par suite des charges de toutes sortes dont ils étaient accablés ; toutefois, pour tesmoigner le désir qu’ils auroient de raugmentalion de la religion et de la ruyne de l’hérésie, et en considération de la prise de la ville de la Rochelle, sans laquelle ils n’eussent jamais rien donné, ils finirent, le 17 juin, par accorder au Roi, pour être employée à la continuation du siège et non ailleurs, la somme de 3,000,000 de livres. (Extrait de l’origine du proc.verb. com. par M. FiUmI, de Fontenay.)
1628 06 21 (Siège de). — Dans la nuit du 20 au 21, un soldat nommé la Paillette, arriva d’Angleterre, porteur d’une lettre du Roi de la Grande-Bretagne , adressée au corps de ville et ainsi conçue : « J’ay esté fasché d’apprendre que ma flotte estoit sur le point de retourner, sans avoir satisfait à mes commandements, qui estoient de vous faire entrer les provisions, à quelque prix que ce fust ; à laquelle j’ai fait nouveau commandement de retourner dans vos rades. Assurez-vous que je ne vous abandonneray jamais et que j’employeray toutes les forces de mon royaulme pour vostre deslivrance, jusques à ce que Dieu m’aye fait la grâce de vous faire donner une paix asseurée. Vostre bon amy Charles. » (Mervault.) Vaines promesses, qui soutenaient le courage des malheureux assiégés, mais pour prolonger leur agonie !
1628 07 05 (Siège de). — « Dans la nuit du 4 au 5 juillet, dit Mervault, ceux du camp achevèrent de couper les bleds des Rochelois entre les lignes (de circonvallation) et la ville. » Quelle douleur en durent éprouver les malheureux assiégés, qui, depuis la fin du mois dernier, étaient réduits à se nourrir non seulement de chair de cheval (1) ou d’âne, mais même de chiens, de chats et autres animaux immondes ; encore le prix n’en était-il pas accessible à tous , et le menu peuple n’avait d’autre ressource que les coquillages, les plezes et anguilles des marais, et principalement « toutes sortes d’herbes , comme le pourpier sauvage, christe-marine et salicot, qu’ils faisoient bouillir en deux ou trois eaux, pour en ôter l’amertume et mauvais goût, enfin de se ruer sur les cuirs et peaux de toutes sortes, qu’ils faisoient tremper el bouillir, et découpez en guise de blanc de bœuf, ils les fricassoient avec un peu de suif et d’eau dans la poesle, et d’autres en faisoient des gelées avec du sucre ; bref, dès ce temps, la famine commença d’être grande et horrible. (Mervault.) Et cependant ils résistèrent encore pendant quatre mois entiers : que sera-ce donc dans le quatrième mois ! (2)

(1) « Le cheval qu’on appeloit bœuf à la mode étoit excellent, salé de trois à quatre jours et mis au pot en guise de bœuf. » On avait cependant gardé quelques vaches pour fournir du lait aux enfants (Mervault.)

(2) « Dieu fit ce miracle manifeste entre tous les autres que le menu peuple, qui ne mangeait pas de pain, il y avoit un mois, ne murmuroit ni ne faisoit contenance de se soulever contre les plus gros et ceux qui gouvernoient, même il ne pouvoit souffrir qu’on parlât ny de reddition, ny de capitulation, ny de discours approchans. » (Mervault).


1628 07 07 (Siège de). — « Bien que tous les jours grand nombre des assiégés mourût de faim » (V. 5 juillet), l’énergie du Maire Guiton et du corps de ville n’en était pas ébranlée. Ce jour là, le tambour-major du régiment des gardes vint à la porte neuve de Maubec et annonça qu’il avait une lettre du cardinal de Richelieu , et ordre de ne la remettre qu’au Maire lui-même ; il refusa en effet de la confier à deux commissaires , qui lui furent envoyés. Guiton se rendit alors à la porte de Cougnes, avec dix ou douze membres du conseil, et lut avec eux la lettre. Le cardinal y disait que le Roi consentait à assurer la vie sauve aux Rochelais, à condition qu’ils se soumissent dans le délai de trois jours ; mais qu’autrement il ne fallait plus espérer de grâce pour eux. Plus blessé qu’intimidé par cette espèce de sommation, Guiton, après en avoir conféré avec ceux qui l’accompagnaient, congédia le tambour en lui disant : « Mon amy, vous direz à M. le Cardinal que tout ce que je luy puis répondre, c’est que je luy suis son très humble serviteur. » (Mervault.)
1628 07 08. (Siège de) — Certain fanatique vient trouver le Maire Guiton et lui confie qu’il sait un moyen infaillible de tuer le cardinal de Richelieu, s’il veut lui en donner l’autorisation. Guiton se borna à lui répondre que c’estoit un cas de conscience et de ceux qui ne se peuvent conseiller. Le ministre Salbert, auquel il le renvoya, n’hésita pas à déclarer que ce serait un crime odieux et que ce n’était pas par de pareils moyens que Dieu sauverait la Rochelle, s’il voulait sa délivrance. (Mervault.).
1628 07 10 (Siège de). — Quelque admirable que fût la contenance des assiégés au milieu de tous les maux qu’entraînait un si long siège, il était impossible qu’il ne se trouvât pas quelques traîtres, prêts à vendre leur patrie pour du pain ou un peu d’or. « Le 10 juillet, dit Guillandeau, fust pendu, à la place du Chasteau, Jeh. de Mons, dit la Roze , accusé et convaincu de crime de trahison et d’avoir traité avec MM. de Luxembourg et le cardinal de Richelieu, pour livrer la ville entre les mains des ennemys, et encores d’avoir esté envoyé par led. seigneur de Luxembourg par devers M. de Rohan et de toutes les villes qui tenoient pour la religion, et d’avoir pour telles actions receu argent. » (1) Soumis à la gehenne ordinaire et extraordinaire , il avait supporté avec une grande fermeté qu’on lui laçât les brodequins, et même qu’on enfonçât les premiers coins ; mais la douleur lui avait arraché les plus complets aveux, et il avait reconnu qu’on lui avait promis des montagnes d’or, s’il réussissait dans son complot. Il montra ensuite le plus grand repentir de sa faute, et engagea les assiégés à ne se fier jamais aux paroles de leurs ennemis, qu’il nommait les incirconcis. Monté sur l’échelle, il pria Dieu de très grand zèle et affection, d’une parole assurée et d’une merveilleuse in vention, et édifia tous les assistants. Deux jours après, sa tête fut exposée au bout d’une pique , sur la pièce détachée de la porte de Cougnes. (Mervault.)

(1) Le 2t du même mois , fut pendu un nommé Dubourg, condamné pour trahison sur la déposition de son fils, enfant de onze ans. (Mervault.)


1628 07 18 (Siège de). - Le duc de la Trémouille , le plus grand seigneur protestant du Poitou , fait abjuration entre les mains du cardinal de Richelieu, qui le récompensa de sa conversion par le commandement des chevaux légers. (Mervault. — H. Martin, etc. ).
1628 07 27 (Siège de). — « Madame de Rohan fit tuer deux de ses chevaux de carosse, tant pour elle-même que pour ceux de sa maison. Outre la nécessité dont elle sentoit sa part, c’étoit un exemple aux autres de souffrir toute extrémité plustost que de se rendre. La famine commençoit à paraître fort grande : par les rues on voyait des femmes et des pauvres enfans languissans et mourrans de faim ; on n’oyoit que voix d’aumônes , dont les cris étoient fort affoiblis, les visages terreux et allangouris. Le cheval étoit déjà fort diminué et enchéry ; les Anglois avoient mangé tous les chiens, les soldats françois et la jeunesse tous les chats et les rats ; la gelée de colle-forte , les peaux apprêtées en blanc de bœuf étoient fort chères ; le pain d’épice ne se faisoit plus gu’avec de la farine d’iris. Il restoit seulement assez abondamment des racines d’éringe , dont les marais et les forts de la ville-neuve étoient tous plantez : les pauvres en mangeoint de crues et de fricassées ; elles avoient le goût de châtaignes, mais elles laissoient une acritude au gosier, qui y demeuroit fort longtemps. » (Mervault). — V. 5 juillet.
1628 07 29 (Siège). — « Jour de gros d’eau , le vent s’étant rendu très fort et véhément, se mit à souffler de tourmente , de sorte qu’il rompit en une marée la pluspart des ponts faits à l’estacade, démonta plusieurs des machines et raza près de la moitié de la Digue de pierre, notamment du côté du Fort-Louis ; tellement que les barques passoient par dessus. ce qui réjouit grandement la ville et la fit bien espérer, et que de là en avant de pareilles tourmentes et mauvais temps en déferoient plus en une marée qu’on n’en pourroit refaire en plusieurs mois. » (Mervault) Ils comptaient sans la ténacité et l’infatigable vigilance de Richelieu, qui eut bientôt tout réparé.
1628 08 04 (Siège de). — Arrestation, en vertu d’une décision du conseil extraordinaire, de l’assesseur criminel, Raphaël Colin, qui fut enfermé dans la prison de l’échevinage, où il demeura jusqu’à la fin du siège. Déjà , à l’occasion d’un conflit de juridiction entre le présidial et le conseil de guerre, il avait été arrêté une première fois , mais presque aussitôt relâché. Dans son indignation d’un pareil outrage, trois ou quatre de ses collègues et lui avaient rendu secrètement une sentence , dont l’exécution était renvoyée à des temps plus propices, et qui condamnait le Maire Guiton et l’ancien Maire, Isaac Blandin, à faire amende honorable, la hart au col, tête et pieds nus, en pleine audience, et en outre à trois ans de bannissement et à 20,000 liv. d’amende. Probablement cette circonstance, révélée à Guiton, fut le motif plus véritable de son arrestation que les prétendues cabales dont on l’accusa avec des capitaines anglais et des soldats de cette ville. On comprend, après cela , que Colin se soit montré si sévère dans son journal et parfois si injuste envers celui que, peu de mois auparavant, il avait pourtant choisi pour Maire parmi les trois coélus. (Mervault. — Guillaudeau.) — V. 12 et 30 avril.
1628 08 20 (Siège de). — Pendant un violent orage, qui éclata dans la nuit du 20 au 21, « quelques-uns dirent avoir vu, vers la mer, comme des hommes se choquans et combattans les uns contre les autres, et le bruit courut par la ville que , sur l’heure de minuit, il étoit apparu au ciel, à l’endroit de la Digue , une armée navale comme de feu, qui attaquoit une sorte de digue où, après un grand combat, il s’étoit fait une ouverture, qui donna passage aux navires. Les sages n’y ajoutoient pas grand’foy ; seulement le pauvre peuple s’en repaissoit. » (Mervault.)
1628 08 24 (Siège de). — « Les Rochelois envoyèrent en Angleterre une lettre à leurs députez de cette teneur : « Messieurs, nous attendons depuis trois mois l’effet des excellentes lettres que nous avons receues du roy de la Grande-Bretagne, et cependant nous ne pouvons voir par quel désastre nous restons icy misérables, sans voir paroistre aucuns secours. Nos soldats n’en peuvent plus, nos habitons meurent de faim par les rues et toutes nos familles sont effroyables de gémissemens, d’indigence el de perplexité. Néantmoins nous tiendrons jusques au dernier jour ; mais au nom de Dieu ne lardez plus, nous périssons. Ce sont, Messieurs, vos très-humbles et très-affectionnez serviteurs, les Maire , eschevins etc., el pour tous, J. Guiton , maire et capitaine de la ville et gouvernement de la Rochelle..
1628 09 07 (Siège de). — La famine étendait de plus en plus ses ravages parmi les malheureux assiégés : plus de la moitié des gens de guerre étoient morts ou malades. et tous généralement si atténuez que c’étoient squelettes respirans plustost qu’hommes vivans ; mais si le cardinal devait espérer que l’état affreux auquel ils étaient réduits les amèneraient enfin à la soumission, il appréhendait d’un autre côté la prochaine arrivée d’une puissante flotte anglaise, qui pouvait ravitailler la place et apporter aux Rochelais un important secours. Aussi, malgré ses nombreuses démarches restées jusque-là infructueuses, ne se lassait-il pas de renouveler ses tentatives de négociation. Le marquis de Feuquières, qui était toujours prisonnier à la tour de Moureilles (V. 20 janvier), et son parent Arnault de Courbeville , réussirent à moyenner une conférence entre le cardinal et les députés de la ville. Le 7 septembre (1), Arnault vint à la porte de Cougnes chercher les deux commissaires Rochelais et les conduisit au fort de Beaulieu , où se trouvait Richelieu. « Il étoit vêtu en général d’armée, ayant un castor noir avec un cordon d’or et un habit de satin rouge, avec la casaque d’écarlate toute couverte de canetille d’or, le bas de soye et les souliers et les mules rouges. » Les députés commencèrent par protester, au nom de leurs concitoyens, de la très-humble subjection et fidélité qu’ils avoient toujours gardées jusqu’alors envers le Roy et la couronne de France, de père en fils ; ils déclarèrent ensuite qu’ils ne souhaitoient rien tant au monde que la paix ; qu’ils lui savaient très-grand gré de la faveur et de la bonne affection qu’il leur avait manifestées en plusieurs circonstances ; qu’ils venaient en recueillir de sa bouche les nouvelles preuves dont le seigneur Arnault leur avait fait concevoir l’espérance, et éclaircir surtout la question de leurs privilèges. Après quelques paroles flatteuses, le cardinal leur dit : « Qu’ils trouveroient en la bonté et parole du Roy l’exercice entier de leur religion, seureté de leur vie et de leurs biens et la seureté de leurs privilèges, qui ne choqueraient point son aulhoritê ; que.c’étoit le désir de la cour de rendre la Rochelle, qui étoit en l’un des meilleurs endroits de la France pour avoir commerce avec tout le reste du monde, plus fréquentée de gens de trafic qu’Amsterdam ou Lisbonne et les meilleures villes de l’Europe ; mais qu’il falloit que Sa Majesté y entrast et que c’étoit leur grand bien, lequel il ne savoient pas connoitre. » Comme le cardinal pressait vivement les députés de parler plus clairement et de lui faire connaître les propositions des assiégés, ils répondirent que leur mission ne s’étendait pas jusque là et qu’ils n’avaient que des oreilles. Quand, après la conférence, Arnault les reconduisit, ils lui déclarèrent que si le cardinal les eût pressés davantage de s’expliquer sur l’entrée du Roi à la Rochelle « ils luy eussent dit qu’il ne falloit pas toucher à cela, et que la ville n’y consentiroit jamais. » Malheureusement pour les Rochelais, qui eussent pu obtenir encore des conditions très-favorables, des lettres qu’ils reçurent, le lendemain, de leurs députés en Angleterre, leur inspirèrent de trompeuses espérances et les détournèrent de profiter des bonnes dispositions de Richelieu. (Guillaudeau -.Mervault.) — V. 8 septembre.

(1) Cette date est celle donnée par Guillaudeau, qui m’a paru offrir plus de garantie d’exactitude que Mervault, dont le journal attribue à ces faits la date du 8.


1628 09 08 (Siège de). - Pendant qu’on délibérait à la Rochelle sur la réponse à faire aux ouvertures du cardinal de Richelieu, dans la conférence de la veille, deux enfans de la ville entrèrent par la porte Maubec, arrivant d’Angleterre, d’où ils étaient partis quinze jours auparavant. Ils annoncèrent que l’armée de secours des Anglais paraitrait au premier beau temps, forte de 25,000 hommes de pied et de 1,200 chevaux ; que le roi de la Grande-Bretagne présidait lui-même à tous les préparatifs de l’embarquement ; que le duc de Buckingham était nommé général de l’armée et le comte d’Essex commandant de l’armée de terre ; que la flotte se composait de 20 remberges, de 80 grands chitronniers, d’un nombre infini de flÛtes flamandes, de 16 fributres de 32 pièces de canon, et de 14 galères, sans compter les navires français ; que le roi avait commandé aux généraux, sur leur tête, de ravitailler la Rochelle, dûssent-ils échouer et perdre tous les vaisseaux de l’Estât ; qu’enfin on avait embarqué douze canons, appelés les douzes Apôlres, donnés par le roi à la commune de la Rochelle. Ils apportaient en même temps une lettre des députés en Angleterre, datée du 14 juillet, qui continuait une partie de leurs déclarations et dans laquelle se trouvait ce passage : « Nous concevons toute espérance que dans quinze jours, pour le plus tard, la flotte mettra à la voile, si Dieu luy donne une saison favorable. Elle va si bien munie de tout ce qui luy est nécessaire, avec tant de résolution et portant un commandement si exprès de Sa Majesté de vaincre ou de mourir, que nous espérons, moyennant la grâce de Dieu, toute sorte de succès. » (Mervault.) On comprend maintenant comment Richelieu, qui n’ignorait pas ces immenses préparatifs faits en Angleterre pour sauver la Rochelle, fesait de si grandes concessions aux Rochelais pour obtenir leur soumission ; on s’explique aussi pourquoi, soutenus par l’espoir de voir chaque jour arriver dans leurs rades des forces si imposantes, les assiégés aient fermé l’oreille aux propositions du cardinal, fidèles à la recommandation de leurs députés : « Faites de la plus extrême nécessité vertu, en attendant que Dieu la couronne de la délivrance. » Comme eux sans doute le cardinal ignorait que, le 23 août précédent, le duc de Buckingham tombait frappé mortellement par le fer d’un assassin, au moment où il précédait aux derniers préparatifs du départ de la flotte. (Joum. du dernier siège.) — V. 7 septembre.
1628 09 12 (Siège de). — En racontant que, ce jour là, un fourbisseur d’épée était revenu de la petite guerre avec un cheval, un boisseau de blé et du lard (ce qui avait fait soupçonner au Maire qu’il avait eu quelques pourparlers avec l’ennemi), Mervault dit qu’on estimait qu’il était mort de faim à cette époque environ 2,000 personnes ; mais presque toutes de la lie du peuple, ou petits enfans , surtout ceux qui pendoient à la mamelle. Ceux d’une plus haute condition avaient encore quelqu’once de pain d’épice à chaque repas, quelque biscuit en potage, des herbes fort sucrées, de la chair de cheval, des peaux de toutes sortes et du suif pour les fricasser. « Plusieurs mangeans indifféremment de toutes herbes sauvages , ajoute-t-il, moururent enflez ou assoupis ou fols , ou du moins courans les rues tout nuds et tombans roides morts ou réchappèrent à grand’peine. Et ceux qui avoient mangé du jusquiame et de la belle-done , qui est une espèce de solatrum, eurent des maladies aigiies et tout à fait furieuses , courans et folians dans les rues. » (Jour. du dern. siège.)
1628 09 16 (Siège de). — Pour stimuler le zèle de ceux qui, n’étant pas Rochelais , combattaient pour la défense de la ville , les magistrats de la commune prennent un arrêté, par lequel « ils promettent à tous les étrangers, qui se porteroient vaillamment et constamment pendant le siège, que quand il seroit finy, on leur accorderoit selon leur capacité, leur âge et leur condition , des places d’échevins et de pairs au corps de ville, et des lettres de bourgeoisie et de maîtrise parmy les marchands et artisans, outre les autres marques d’honneur, les chaînes et les récompenses que la ville donneroit à tous ceux qui le mériteroient, quand Dieu leur feroit la grâce de se voir hors de danger. » Pour procurer un peu de blé à la commune, ont eut en même temps recours à l’expédient de vendre, pour du grain, des places d’échevin et de pair à ceux qui le demanderaient et en seraient jugés dignes. Michel Brunet, seigneur de Passy, fut le premier qui acheta ainsi le titre d’échevin, moyennant sept boisseaux de blé, estimés plus de 1,700 liv. (Mervault.)
1628 09 21 — (Siège de). Nos pères voyaient toujours dans les phénomènes célestes quelque avertissement de Dieu, auquel leur désir de connaître l’avenir donnait un sens favorable ou funeste, selon leurs espérances ou leurs craintes. « Dans la nuit du 21 au 22, raconte Mervault, fut aperçu par ceux qui étoient en garde , un météore de feu en l’air, ressemblant à une poignée de verges, qui dura environ une heure , resplendissant dans la nuit, qui étoit très obscure. Plusieurs appréhendèrent que cette comète ne fut pour eux comme celle de l’an 1619. depuis lequel temps ils avoient souffert beaucoup de maux et de rechûtes, tant qu’il leur sembloit qu’ils étoient au lit de la mort, si Dieu ne les recevoit à mercy. » (Journ. du dernier siège).
1628 09 28 (Siège de). — L’état affreux auquel la Rochelle était réduite, et l’absence de nouvelles de la flotte de secours promise par l’Angleterre, donnait chaque jour plus de force au parti de la paix, qui se déchaînait contre l’opiniâtre résistance de Guiton à accepter les propositions de Richelieu. Des agens du cardinal répandaient dans la ville de nombreux billets flétrissant la tyrannie des principaux habitans qui, ayant encore du blé, voyoient à leur aise mourir de faim les pauvres, et chaque jour le Maire recevait de nouveaux avis qu’on voulait attenter à ses jours. Le corps de ville crut devoir ordonner, le 28 septembre, qu’outre ses officiers et les sergens à verges, le Maire aurait sans cesse pour l’accompagner une escorte armée, composée d’un homme par chaque compagnie. Le même jour, de Champfleury, revenant d’Angleterre, parvenait à traverser les lignes royales et apportait, avec des lettres en chiffres des députés rochelais, la nouvelle que la flotte anglaise ne pouvait tarder à paraître ; que le Roi Charles lui avait donné l’assurance qu’il perdroit plustost son armée et même son royaume que de manquer à leur faire donner une bonne et asseurée paix, et que l’assassinat du duc de Buckimgham n’avait fait que retarder l’expédition de la flotte , sans rien changer aux dispositions du roi Charles, qui avait nommé pour le remplacer lord Lindsay. Dans la soirée en effet, la flotte anglaise entrait dans le pertuis Breton, et allait mouiller dans le fief d’Ars. Aussitôtle canon des clochers de Saint-Barthelémy et de Saint-Sauveur saluèrent l’armée libératrice ; un grand feu fut allumé au haut de la tour de la Lanterne, et toute la population se précipita dans les temples pour rendre grâces à Dieu. (MervauJt. — Mém. de Richelieu. — Guillaudeau.)
1628 10 01 (Siège de). — La flotte anglaise , avec les renforts qu’elle avait reçus depuis son arrivée ( V. 28 septembre.), s’élevait à plus de 120 voiles. Abandonnant sa première position , elle était venue se ranger en travers des deux pointes de Coureilles et de Chef-de-baie, en forme de grand croissant. Celle des catholiques, qui ne comptait guères qu’une quarantaine de navires, était disposée le long de la côte, entre Chef-de-baie et Port-neuf. A la nouvelle de l’arrivée des Anglais, Louis XIII s’était empressé de revenir de Surgères , où il était allé pour changer d’air et, laissant son quartier d’Aytré, avait pris son logement à Laleu, afin d’être plus près des évènemens. Pendant qu’il s’occupait de ranger ses troupes sur la digue et sur le bord du rivage, « on voyoit le cardinal aller d’un navire à l’autre, tantost sur le tillac et tantôt entre les bancs, exhortant un chascun, de la part du Roy, à bien faire son devoir et se montrant soigneux de pourvoir à tout avec une diligence merveilleuse. » Le 1er octobre, « dès l’aube du jour, l’armée anglaise commença un beau tintamarre, par l’espace d’une heure et plus, deschargeant la pluspart de son artillerie et toute sa mousqueterie et ensuite celle du Roy, et même les bataillons des gardes, établis sur les côtes, firent leur salve , chacun semblant se préparer au combat et y défier son ennemy. » A midi seulement, « toute la flotte anglaise mit à la voile et, se laissant conduire par la marée, approcha fort de l’armée du Roy » ; mais au moment où semblait devoir s’engager l’action, le calme survint, et les Anglais jugèrent prudent de jeter l’ancre. Pendant la nuit cependant, ils lancèrent sur la Hotte royale e t contre la digue une douzaine de machines explosives, dont une seule éclata avec fracas sans causer aucun dommage. (La relation du grand combat, etc. — Mervault. - Mém. de Richelieu. — II. Martin.)
1628 10 03 (Siège de). — Le calme continuant (V. 1er oclobre), les deux flottes n’avaient fait qu’échanger, la veille, quelques coups’ de canon, et les Anglais s’étaient bornés à lancer plusieurs brûlots. qui n’avaient produit aucun effet. Le 80 octobre, le vent étant favorable, ils parurent disposés à une attaque générale : dès quatre heures du matin, ils allèrent prendre le vent vers l’île d’Aix, puis vinrent lâcher leurs bordées contre la flotte royaliste, postée le long de la côte de Chef-de-baie. On put croire un instant que celle-ci voulait engager le combat, mais tout se passa de part et d’autre en canonnades. (1) « Ceux de la ville tiroient, de leur côté, sur la digue et la palissade,-force coups de canons de leurs clochers, tours et batteries. Pendant cette ombre de combat, prières extraordinaires furent faites, où les femmes et les personnes foibles furent en oraison, pendant que le reste des habitans et des soldats étoient à leurs enseignes et sous les armes. » Le seul résultat de la journée fut en faveur des royalistes, qui coulèrent, de trois coups de canon, le principal des vaisseaux foudroyants anglais, dont V artifice joua sous l’eau sans effet. (Relation du grand combat, etc. — Mervault.)

(1) Il fut tiré 3,000 coups de canons en une heure, dit Mervault.


1628 10 04 (Siège de). — Mervault constate , sous cette date, que l’arrivée de la flotte anglaise avait apporté quelque diminution dans le prix excessif de toutes les denrées, et cependant Colin affirme que , dans ce dernier mois de siège, le picotin de froment se vendit jusqu’à six vingt livres (ce qui portait le boisseau à plus de 1,100 liv.), et les biscuits, qui coûtaient ordinairement G ou 8 deniers non moins de 30 liv. Dans un mémoire, envoyé par Louis XIII à sa mère, il est dit que le pain, fait avec de la paille et du sucre, valait une livre 2 sols l’once ; une vache , 2,000 liv. ; une tête de chien , 10 liv. ; une trippe de bœuf, 3 liv. ; un œuf, 7 liv. ; une livre de raisin frais, 18 liv. ; une pinte de lait 3 à 4 liv. ; une rave, ou deux feuilles de choux 5 à 10 sols ; une pinte devin. 7 liv., et le reste en proportion. « Encore, ajoute Colin, falloit-il bailler de l’or ou des pierreries ; car on ne vouloit point d’argent. Plusieurs alloient par les rues, avec de l’or et de l’argent en la main, criant qu’on leur donnast quelque morceau de pain et que l’on prist de l’or ou de l’argent ce qu’on voudroit : il ne se trouvoit personne qui les assistât. Il est impossible de croire le grand nombre d’obligations et testamens qui ont été faits, durant les deux derniers mois , pour avoir des morceaux de pain. » « La faiblesse de tous ceux qui restoient en la ville estoit si grande, qu’il eut été impossible de trouver 200 personnes capables de faire les rondes ou de marcher demi-lieue pour combattre », écrit Mervault. « La pluspart des hommes et des femmes, dit encore Colin, devinrent fort enflés, le ventre, cuisses et jambes ; d’autres estoient tellement décharnés, qu’il estoit impossible de les reconnoistre. » Enfin, Guillaudeau constate qu’il ne se passait pas de jour qu’il ne mourût de deux à trois cents personnes de faiin. Les cadavres restaient dans les rues, sans que personne eut la force de les enterrer, heureusement si décharnés et si secs qu’ils n’engendraient pas d’infection. Que l’on juge si, dans une aussi effroyable situation , les malheureux Rochelais devaient suivre avec anxiété, du haut de leurs remparts, les impuissantes évolutions de la flotte anglaise, sur laquelle reposaient toutes leurs espérances !
1628 10 05 (Siège de). — « Le jeudy, 5 octobre, à la marée, sur les trois heures après midy, qui étoit le premier flot, l’armée angloise remit encore à la voile ; elle pouvoit être en tout de 180 voiles ; mais elle ne fit que se parer au vent, qui descendit au sud-ouest fort violent, sans faire aucune tentative à la palissade : ce qui attrista grandement les Rochelois et leur ôta quasi toute espérance d’être délivrez de leurs misères et calamitez par cette armée. » (Merv. ) Ils n’avaient que trop raison : malgré les brillantes promesses du Roi Charles, bien que lord Lindsay déclarât, ce jour là même, aux Rochelais de sa flotte, qu’il exécuterait certainement, au péril de sa vie et de toute son armée, la commission, qu’il avoit receue du Roy son maître, de ravitailler la Rochelle ; que si ses vaisseaux à feu et à mine ne suffisoiejit pas à l’ouverture du passage ( à travers la digue), il feroit plustost échouer toute son armée contre la palissade, pour remporter à coup de main et de hache, et passer sur le ventre à tous ceux qui s’y opposeroient, cette dérisoire démonstration, qu’accompagnèrent quelques bordées de coups de canon, fut la dernière ; aucune tentative, aucun effort sérieux ne répondit à ces hypocrites forfanteries, et à quelques jours de là, les Rochelais apprenaient qu’après un échange de prisonniers, lord Lindsay entrait en pourparlers avec le cardinal de Richelieu. M. Henri Martin semble excuser la lâche conduite des Anglais, en disant que , dès le premier combat, les puissantes ramberges anglaises avaient reconnu l’impossibilité d’entrer dans le canal, trop peu profond pour leur masse. Mais en admettant le fait, qu’était-il besoin de faire passer toute la flotte anglaise à travers la digue ? Ce qui importait surtout, c’était de faire entrer des vivres à la Rochelle, qui se tordait dans les étreintes de la famine. Avec des forces presque triples, la flotte anglaise pouvait écraser celle des royalistes, et, pour la palissade, qui fermait le passage ménagé entre les deux côtés de la digue, il n’était pas douteux, comme l’écrivait Guiton le 10 octobre, que l’attaquant au milieu, où sont les navives flottans, les foudroyans ne fissent un passage compétent et quand cela manqueroit, échouant les navires forts, et faisant travailler de la hache et de scies, le passage seroit bientôt fait. Nous croyons plutôt que ce grand déploiement de force de la part du Roi d’Angleterre n’avait d’autre but que de faciliter aux Rochelais un traité moins désavantageux, en s’attribuant le mérite du rôle de protecteur de toutes les églises réformées, et qu’il avait donné pour instruction à lord Lindsay de ne point exposer sa flotte aux hasards des combats.
1628 10 12 (Siège de). — « Le jeudy , douze au matin, il se trouva, dans la maison du sieur Superville, le corps d’une femme, à qui on avait ôté la tète et coupé des pièces de chair en plusieurs endroits de son corps, que deux filles confessèrent d’avoir mangées ; lesquelles on n’osa mettre entre les mains de la justice, de peur qu’étant punies publiquement, les assiégeans n’apprissent l’extrémité où on étoit réduit. » (Mervault.) C’est horrible à dire, mais il est certain que ces actes de cannibalisme se multiplièrent : on déterrait les morts pour s’en repaître ; « trois, qui en mangèrent, moururent sur le champ » , porte un manuscrit de la bibliothèque, et il ajoute : « nous avons appris qu’une mère a mangé sa fille estant en vie ; qu’une autre a mangé les doigts à son petit frère. » Une femme alla jusqu’à se manger elle-même, et mourut en se rongeant le bras. « J’appris de la propre bouche de mon hoste , écrit Pontis dans ses mémoires, que, pendant huit jours , il s’estoit fait tirer de son sang et l’avoit fait fricasser pour en nourrir son enfant, s’ostant ainsy peu à peu la vie pour conserver celle de son fils. »
1628 10 14 (Siège de). — Lord Lindsay , qui songeait plus à négocier qu’à combattre, ayant demandé un sauf-conduit pour Montaigu, celui-ci vint, le 14 octobre, au camp royal conférer avec Richelieu. Pendant qu’il était au Fort-Louis avec le Roi, le boulet d’un canon, tiré du clocher de Saint-.Barthelémy , vint frapper à leurs pieds et les couvrit de poussière. En apprenant le danger qu’avait couru Louis XIII, les assiégés , nous apprend Mervault, redoublèrent les prières publiques qu’on faisoit tous les jours pour demander à Dieu qu’il luy plût préserver Sa Majesté de tout mal. Etrange spectacle que des sujets révoltés supportant les plus affreuses tortures de la famine plutôt que d’ouvrir leurs portes au Roi, qui les tenait assiégés depuis quinze mois, et ne cessant pourtant de prier pour la conservation des jours de ce prince , contre lequel ils s’étaient ligués avec ses plus redoutables ennemis ! (Mervault.)
1628 10 16 (Siège de). — « Le lundy 16, accompagné d’un ingénieur allemand, nommé Kim Phaussem , le milord Montaigu alla au bord de M. le commandeur de Valencey (1), où étoit Monsieur le Cardinal, qui, monté sur une galiote, lui fit voir la Digue et toutes les machines qui traversoient le canal, qui s’étonna de ce travail et témoigna qu’il étoit impossible de pouvoir forcer la digue. » ( Mervault. ) — V. 14 octobre.

(1) Achille d’Estampes de Valençay ; il fut nommé maréchal de camp après la prise de la Rochelle, et cardinal en 1643. Tallemant des Réaux, qui l’appelle le bailly de Valençay nous apprend que Louis XIII l’avait surnommé le médisant éternel, et raconte que le Roi ayant voulu , pendant le siège, l’aller visiter sur son navire la Renommée où il faisoit grand’chère, y ayant mangé 20,000 escus en deux mois et ayant manifesté le désir d’y faire collation , « le bailly, qui n’estoit pas sot, dit : Si je fais une belle collation, on se moquera de moy de despenser ainsy mon argent ; si vilaine, ce sera encore pis. Le Roy y va, et puis demande la collation. On apporte un bassin de biscuits moisis et un de merluche , avec un meschant potage aux pois. Le Roy se mit à rire : Sire, luy dit-il, quand on nous payera mieux, nous vous ferons meilleure chère. » (Historiettes.)


1628 10 21 (Siège de). — « La famine se renforçoit horrible et épouvantable, raconte Mervault sous cette date, ne se trouvant presque plus du tout rien. Tous les animaux , et jusques aux rats et souris, étoient mangez ; il ne restoit plus ny herbes, ny limaçons aux champs ; le recours étoit à tous les objets de cuir et de parchemin ; on mangeoit du bois pilé , du plâtre , de la terre, de la fiente (ce que j’ay vu de mes yeux), des charongnes, des os, que les chiens avoient autrefois rongés. il ne se passoit de jour qu’il ne mourût deux , trois et jusqu’à quatre cents personnes. Non-seulement les cimetières, mais même les maisons, rues et extrémitez de la ville se virent en peu de temps remplies de corps morts. et il ne se voyoit partout que des corps comme des squelettes secs et décharnez , dont les os n’étoient couverts que d’une peau noire et retirée , et ausquels à peine reconnoissoit-on la vie qu’à une plainte de mourant, qu’on eût dit sortir de quelque antre ou lieu souterrain. Cependant c’est une chose merveilleuse que la nécessité étant telle , et le nombre des mourans si grand, il ne se fit point de monopoles ( brigues) en la ville ny par le menu peuple, ny par autres, pour obliger le Maire et son conseil à capituler ; mais tous se laissoient conduire et mourroient sans plainte, ni murmures et témoignans être contens. Quant à ceux du dehors, c’est aussi merveille qu’ayans tous les jours avis de si effroyables nécessitez, et de l’extrême foiblesse où elles avoient réduit la ville, ils ne firent aucun effort pour s’en rendre maîtres, étant vray qu’il eût été impossible de résister, ny ayant quasi plus de force en tous. Lorsqu’on mettoit les compagnies en garde le matin , il s’en trouvoit la moitié de morts ; tels même rendoient l’esprit au lieu où on les avoit mis en sentinelle, et jusque là qu’il s’est passé plusieurs nuits, sans qu’il y eût personne en la pluspart des corps de garde. » ( Journal du dernier siège. )
1628 10 24 (Siège de). Quelle que fût la résignation des malheureux assiégés, il ne laissait pas d’y avoir certaines gens qui désiraient que la ville ouvrît ses portes au Roi, et qui maudissaient la résistance obstinée du Maire Guiton. Déjà, dans la nuit du 11 au 12 octobre , on avait essayé de mettre le feu à sa maison (1) ; dans la nuit du 24 au 25, nous apprend Mervault, la seconde après la petite rue de la Grille , du côté ouest , avec issue dans l’impasse des Gémaux ou venelle Borgle. (V. 8 février.) Il est regrettable qu’aucun signe , aucune inscription ne la signale au respect de. ses concitoyens et à la curiosité des étrangers. « le feu fut de rechef mis au logis du Maire, avec des sarmens bien secs, coupeaux de bois de sap, bien imbibés de souffre , gaudron, térébentine et autres choses propres à brûler ; mais un des voisins, nommé J. Benoist, l’ayant apperçu en se retirant, et ayant crié au feu, il fut aussitost éteint. » (Journ. du dernier siège.)

(1) C’est à tort que Dupont prétend que la maison de Guiton était située dans la. rue Pas du Minage , et formait l’angle méridional de l’impasse Tout-y-Faut : elle était dans la rue des Merciers ,


1628 10 26 (Siège de). - Reconnaissant qu’il n’y avait plus rien à espérer des Anglais, toujours immobiles sur leurs ancres, et que retarder l’heure d’une reddition inévitable, c’était prolonger inutilement l’agonie d’une malheureuse population, que la famine avait réduite de 27 à 28,000 âmes à 7,000 à peine , Guiton réunit le corps de ville pour qu’il ait à se prononcer sur le parti qui reste à prendre. Il est décidé qu’il sera demandé des passe-ports pour aller traiter, avec le cardinal, des conditions de la soumission de la Rochelle. Informé par Richelieu de cette importante résolution, Louis XIII se rend aussitôt au château de la Sausaye, où le cardinal avait transféré sa résidence : et après avoir assemblé son conseil, lui soumet la question de savoir quelles conditions seront imposées aux Rochelais. Les opinions se partagent : les uns opinent pour un châtiment de rigueur, qui puisse effrayer tous les rebelles ; les autres se prononcent pour la clémence ; plusieurs, enfin, conseillent un moyen terme, frapper les plus coupables et faire grâce aux autres. Richelieu, qui avait recueilli les avis, résumant les raisons de ces trois partis, sans opiner formellement lui-même, fait ressortir avec tant de force les nombreux motifs qui militent en faveur de la clémence , et les bons effets qui en doivent résulter, que le Roi, se rangeant à cette opinion, déclare qu’il veut que les Rochelais bénissent son entrée dans leur ville ; qu’il entend leur laisser à tous la vie, leur religion et leurs biens, qu’il tient seulement à ce que leur fortifications soient démolies, pour leur ôter désormais toute pensée de révolte, et à ce qu’il ne soit plus question de leurs privilèges, qui leur avoient jusque-là tant enflé le cœur. (Mervaull. )
1628 10 27 (Siège de). — Les quatre députés, nommés par le corps de ville pour aller conférer avec Richelieu (V. 26 octob.), se rendirent à la Sausaye, dans un carosse que leur avait envoyé le cardinal. Celui-ci leur fit un très bon accueil, et, après avoir entendu leurs propositions, leur déclara qu’il n’avait pas charge du roi de traiter avec eux, mais seulement de les entendre ; qu’il ne laisserait pas néanmoins de s’employer au près de Sa Majesté pour leur faire accorder la vie, es biens et l’exercice de la religion prétendue réformée ; mais que pour leurs priviléges et la forme de leur gouvernement, le roi en ordonnerait à sa volonté , ajoutant que si le lendemain, à trois heures après-midi, ils n’avaient pas fait connaître leur réponse, ils ne devraient plus espérer ni traité ni grâce. Il leur remit ensuite cette déclaration par écrit. Les députés revinrent à la Rochelle fort tard et firent leur rapport au Maire, qui ordonna que le corps de ville serait convoqué le lendemain matin , au son de la cloche de l’Hôtel-de-Ville, qui ne sonnait plus depuis assez longtemps. (Mervault).
1628 10 28 (Siège de). — Le corps de ville après avoir entendu le rapport des députés envoyés vers le cardinal (V. 27 octob.), arrête qu’on recevra les meilleurs conditions de paix qu’il sera possible et nomme deux nouveaux commissaires pour aller avec les premiers discuter les articles de la reddition. Ils partirent aussitôt pour la Sausaye. « Les députés y soupèrent et couchèrent, et y firent très bonne chère, et Dieu sait avec quel appétit leurs valets, qui estoient plustost leurs enfants ou par eux déguisez en valets, fourroient tout ce qu’ils pouvoient attraper de pain et d’autres choses dans leurs poches et dans leurs chausses, et en dévoroient autant avec une gloutonnerie effroyable. » (Mervault. — Ms. de la bibl.)
1628 10 29 (Siège de). — Le dimanche, 29 octobre, Richelieu entouré du garde des sceaux , du maréchal de Schomberg, de Châteauneuf et de plusieurs autres membres du conseil, donna audience aux commissaires des Rochelais. (’ V. 28 octobre.) « L’audace étoit si profondément empreinte dans l’esprit de ces misérables, dit-il dans ses mémoires , que bien qu’ils ne fussent plus qu’ombres d’hommes vivans, ils osèrent encore proposer de faire un traité général pour tous ceux de leur parti, et d’avoir la continuation de tous leurs anciens privilèges : que Mme de Rohan fust comprise au traité , qu’elle fust remise en ses biens, et M. de Soubise aussy ; qu’on ne mist aucune chose au traité, qui donnât lieu au rasement de la ville, ni au changement de leur gouvernement ; que le Maire fust maintenu et que les gens de guerre sortissent, tambour battant et mèche allumée. Le cardinal se moqua de leur impudence, leur dit qu’ils ne devoient rien espérer que le pardon, lequel encore ne méritoient-ils pas. » On discuta longtemps, surtout sur le libre exercice de la religion réformée dans l’enceinte de la ville, qui fut enfin accordé. Les articles signés par les commissaires Rochelais et par les maréchaux de camp de Marillac et du Hallier, commissaires désignés par le Roi, les premiers revinrent à la Rochelle pour les soumettre à l’approbation de leurs concitoyens. Le Maire convoqua aussitôt, à l’échevinage, le corps de ville, la noblesse, les gens de guerre, les bourgeois et habitants (1) ; les commissaires rendirent compte de leur négociation et lurent les conditions qu’ils avaient été contraints d’accepter. Après une courte discussion sur certaines expressions du préambule du traité, tous ratifièrent unanimement les articles, tels que les députés les avoient apportez. Guiton lui-même fut un de ceux qui se prononcèrent avec le plus de force pour l’acceptation. On nomma ensuite six nouveaux députés, pour aller avec les premiers porter la ratification au Roi. En dehors de la porte des Deux-Moulins, ils trouvèrent un maître-de-camp, chargé de les conduire au maréchal de Bassompierre , qui les attendait, près du FortLouis, avec un grand nombre de hauts personnages. Sur leur demande, il leur fut amené des chevaux. Arrivés à Laleu, ils mirent pied à terre et furent reçus, au logis du Roi, par le cardinal de Richelieu, qui les présenta à Louis XIII. Celui-ci était assis sur un trône, ayant près de lui le comte de Soissons et plusieurs princes et grands seigneurs. Les douze députés Rochelais s’étant mis à genoux, l’un d’eux, Daniel de la Goutte, conseiller au présidial, qui était chargé de porter la parole, prononça un discours aussi humble qu’ampoulé. Le Roi y répondit par quelques paroles bienveillantes. Ils revinrent ensuite à la Rochelle et remirent aux mains du Maire les articles de la capitulation , scellés du grand sceau de l’État. ( Mervault. — Relat. de ce qui s’est passé etc. — Mém. de Richel. — Cartouche de la carie de Callot.)

(1) Il fit même sortir de prison l’assesseur criminel Raph. Colin, le pria d’oublier ce qui s’était passé (V. 4 août) et l’invita à venir opiner avec tous les habitants. (Ms. de Colin.)


1628 10 30 (Siège de). — Conformément aux ordres du Roi et à l’article 3 de la capitulation , les gentilshommes protestants, les officiers et soldats, tant Français qu’Anglais, qui étaient à la Rochelle, sortirent de la ville dès huit heures du matin, les premiers l’épée au côté, et les soldats le bâton blanc à la main. Quelles ne furent pas la surprise et la confusion des assiégeans, quand ils virent que des cinq ou six cents Anglais laissés par Buckingham , il n’en restait plus que soixante-deux ; et des douze compagnies de Français que soixante-quatorze hommes. Aussitôt le duc d’Angoulême, le maréchal de Schomberg et autres chefs de l’armée royale entrèrent à la Rochelle, avec quatorze compagnies du régiment des gardes et six compagnies des Suisses, pour prendre possession de la ville et du fort de Tasdon ; en même temps Henri d’Orléans, marquis de Rotelin, se fit remettre l’artillerie et toutes les munitions de la ville. Une proclamation fit défense aux gens de guerre de quitter les postes qui leur étaient assignés, de n’entrer en aucune maison, ni toucher à l’honneur des femmes et des filles, ni prendre aucune chose à peine d’être pendus. Vers les deux heures après midi (1), le cardinal, quoique souffrant et affaibli par la fièvre, voulut faire son entrée à cheval, en général victorieux ; il était escorté d’un nombreux et brillant cortège et suivi d’une quantité de pains de munition et de vivres , qu’il fit distribuer gratuitement à tous ceux qui se présentèrent. Cette abondance, après tant de privations , fut fatale à un grand nombre d’individus , dont les uns moururent subitement et les autres furent très-malades. Guiton se présenta, accompagné de six archers, à l’hôtel du cardinal (2) pour le saluer ; mais il lui fit dire de congédier ses gardes et de ne plus se qualifier du titre de Maire, sur peine de la vie, et qu’il le recevrait seulement comme simple particulier. Pontis raconte que Richelieu lui ayant parlé des souverains de France et d’Angleterre , Guiton lui avait dit : « Mieux vaut se rendre à un Roi qui a su prendre la Rochelle, qu’à celui qui n’a pas su la défendre. Il ajoute que, profondément blessé de ce qu’au mépris de ses promesses, le cardinal l’avait privé des marques de sa dignité, Guiton lui avait confié à lui-même que s’il avait cru à un tel manque de foi (3), le Roi n’eût pas trouvé un seul homme vivant à la Rochelle et qu’il eût soutenu jusqu’à la fin. L’héroïque défenseur de la Rochelle ne tarda pas à recevoir l’ordre de sortir de la ville. (Mervault. — Mém. de Rich. — Mém. de Pontis. — Les remarques particul., etc.)

(1) C’est a tort que Massiou retarde son entrée à la Rochelle au 1er novembre et dit que ce jour-là seulement il donna l’ordre d’enterrer les morts. (V. 31 octobre.)

(2) Colin dit qu’il alla loger chez Marc Pineau , le fils sans doute du Maire de 1626, car celui-ci était mort quelques mois auparavant.

(3) Pontis prétend que , par un article ajouté au traité , il avait été dit que Guiton serait conservé dans les honneurs et prérogatives de sa charge de Maire.


1628 10 31 (Siège de). — « Le cardinal fit venir du camp, des pionniers pour enterrer les morts. » (Mervault.) « La ville en étoit toute pleine, lit-on dans les mémoires de Richelieu, dans les chambres, dans les maisons, dans les rues et places publiques : la foiblesse de ceux qui restoient estant venue à tel point, et le nombre de ceux qui mouroient estant si grand , qu’ils ne se pouvoient enterrer les uns les autres, et laissoient leurs morts gisans où ils avoient expiré. »
1628 11 01 (Siège de). — Entrée de Louis XIII à la Rochelle. — On avait craint sans doute pour le Roi l’influence pernicieuse de tant de cadavres entassés sans sépulture dans la ville , et l’on avait attendu que tous les morts fussent enterrés. (V. 31 oct.) Le jour de la Toussaints, après qu’Henri de Sourdis, le fidèle lieutenant de Richelieu (qui venait de le faire archevêque de Bordeaux), eût consacré de nouveau l’église de Sainte-Marguerite, le cardinal, redevenu de général prêtre, y célébra la messe et donna la communion au maréchal de Schomberg , et à tous ceux qui se présentèrent. Vers les deux ou trois heures de l’après-midi, Louis XIII, à cheval et tout armé , arriva du côté de la porte de Cougnes ; le cardinal, aussi à cheval , marchait seul immmédiatement devant lui, précédé du duc d’Angoulême et des maréchaux de Schomberg et de Bassompierre, placés sur la même ligne ; « puis les maréchaux de camp, deux à deux, et après quantité de seigneurs et de noblesse, avec les gens d’armes, les mousquetaires, les gardes du corps et le reste du régiment des gardes et celuy des Suisses, qui aussy alloient devant eux. Au dehors de la porte , se trouvèrent cinquante ou soixante des principaux de la ville, suivant le commandement qui leur en avoit été fait par M. le maréchal de Schomberg, qui se mirent à genoux lorsque le Roy passa. Sa Majesté leur dit ; mes amis , criés grâce et vive le Roy ; ce qu’ils firent avec un grand ressentiment de douleur et de joye. Le Maire le receut à la porte, avec les eschevins et plus grands de la ville, et luy rendit les mesmes submissions que les premiers , et le Roy les receut de mesme. Ils l’accompagnèrent ainsy par la ville, le peuple criant de tous costés : miséricorde I vive le Roy. » Les magistrats, qui étaient restés dans la ville , malgré la translation du présidial à Marans , vinrent se jeter aux pieds du Roi, pendant qu’il traversait une rue et, n’ayant pu obtenir de lui faire une harangue, se bornèrent à crier : vire le Roy, qui nous a fait grâce. Pendant ce temps IÙ, « tous les canons des forts, des navires et ceux de la ville se faisoient oiiir parmy un nombre infiny de mousquetades. Il fut remarqué que voyant les pauvres habitans comme des anatomies et qui à peine avoientface d’hommes, le Roy en eut pitié jusques à épandre des larmes. » Le cortège se dirigea vers l’église de Sainte-Marguerite, où le garde des sceaux, Messieurs du conseil et les maîtres des requêtes attendaient le Roi. Après un Te Deum et les vêpres, il y eût un sermon du père Suffren, confesseur de Louis XIII. Le Roi retourna ensuite à Laleu , mais auparavant il fit distribuer 10,000 pains aux habitans. ( Les remarq. Partic. de tout ce qui s’est passé, etc. — Mervault. — Mém. de Richel. — Cartouche de la carte de Callot. — H. Martin, etc.)
1628 11 02. — Louis XIII, quittant définitivement le château de Laleu, vient prendre son logement dans l’hôtel Legoux, en la rue Gargouillaud, où avait longtemps habité Henri IV et sa mère. (V. 1er juin.) Après avoir entendu, à l’hôtel de Marsan , la messe des trépassés , qui fut dite par le père Joseph (V. 11 juin), il assista à une procession générale, qui se fit avec une grande pompe, et fut renouvelée depuis, chaque année, le jour de la Toussaints, jusqu’en 1789, en mémoire de la réduction de la Rochelle. Jamais on ne vit dans notre ville une foule si brillante (1) et un concours aussi prodigieux d’étrangers : « Toute la ville , dit un contemporain , s’est trouvée peuplée comme un autre Paris ; mais c’estoit de toute la cour, de toute l’armée ; car ce qu’il y avoit d’habitans se cachoit , ou l’on ne voyoit que des spectres aux fenestres. » L’ordre avait été donné d’orner les maisons de tentures sur le passage de la procession. Le Saint-Sacrement était porté par l’archevêque de Bordeaux ; le duc d’Angoulême et son fils, le comte d’Aletz , tenaient les coins du poêle, avec les maréchaux de Schomberg et Bassompierre. « Les jacobins marchoient en tête, en chantant les litanies de la Sainte-Vierge , et portant une grande bannière de taffetas blanc, sur laquelle étoit, d’un côté, un crucifix et l’image de Notre-Dame, entourée d’un rosaire, avec ces mots : Gaude, Maria virgo, cunctas hereses sola intermisti in universo mundo ; de l’autre le nom de Jésus, et plus bas, un calice sur une coupe, et une hostie entourée de rayons, avec cette inscription : adora sacramenti dominici fragrantiam. (Mervault. (2) — Les remarq. partic. — Guillaud. — Année dominicaine. — Maudet. —- Perry.)

(1) Bassompierre dit, dans ses mémoires , que lorsque le roi vint prendre son logement à Laleu, « outre ses sept offices, sa chambre, sa garde-robe , ses gardes du corps et autres personnes nécessaires , il iogea encore plus de douze cents gentilshommes et force princes. »

(2) Mervault, dans son journal, donne la date du 3 novembre à cette procession ; mais plusieurs raisons m’ont porté à croire que celle du 2, adoptée par Arcére, était plus exacte.


1628 11 03. — Ce jour-là, dit Guillaudeau, « on commença d’abattre les fortifications du costé de Maubecq. » Louis XIII les avait condamnées à être rasées, moins le front de la place du côté de la mer et les tours de Saint-Nicolas, de la Chaîne et de la Lanterne. Ce furent les soldats d’abord que l’on chargea de cette œuvre de destruction, et si l’on en croit le manuscrit des recherches curieuses, ils ne se bornèrent pas à démolir les ouvrages de fortification, ils détruisirent encore plus de douze cents maisons dans la ville, sans que le gouvernement ni l’intendant y missent ordre. On fit venir ensuite des travailleurs des villes voisines, qui furent taxées chacune à un certain nombre d’hommes, et on y employa jusqu’à deux ou trois mille personnes par jour. (Arch. de Fontenay.) Le même jour, Louis XIII ordonna de conduire au château de Niort la duchesse de Rohan, qu’il n’avait pas voulu comprendre dans la capitulation, parce qu’elle avoit esté le flambeau qui avoit consummé ce peuple. (Guillaudeau. — Mém. de Richelieu.) Il fit en même temps sortir de la ville le maire Guiton, le conseiller Tessereau (V. 10 septembre), le tribun Tharay, le ministre Salbert, Israël Torterue et plusieurs autres notables. (Colin. — Mervault.)
1628 11 04 (1). — « L’armée angloise, après avoir demeuré un mois six jours en rade et vu de là la reddition de la Rochelle à l’obéissance du Roy, met à la voile, pour en aller porter les nouvelles en Angleterre. » (Mervault.) Lord Lindsay et lord Montaigu surtout partaient fort courroucés de ce que les Rochelais eussent traité directement avec Louis XIII et sans leur intervention. Ils avaient même résolu tout d’abord d’emmener par force en Angleterre tous les Français et leurs navires, qui fesaient partie de la flotte : il avait fallu les plus chaleureuses protestations du député Ph. Vincent, pour les déterminer à se contenter de ceux qui pouvaient leur être nécessaires pour les guider sur les côtes de France, et à permettre aux autres de profiter de la capitulation pour aller embrasser leur famille et préserver leurs biens de la spoliation. (Ph. Vincent.)

(1) M. Henri Martin, dans son Histoire de France, retarde jusqu’au 11 novembre le départ de la flotte anglaise ; mais Ph. Vincent, qui ne quitta la flotte que le 2 , pour rentrer à la Rochelle , et Mervault qui était dans la ville, s’accordent à le fixer au 4 novembre.


1628 11 05. — Bassompierre raconte dans ses mémoires que, ce jour-là, il lit une partie de paume avec Louis XIII, qui fut pris, en jouant, d’un accès de goutte. Ce dût être au grand jeu de paulme, situé dans la rue Gargouillaud, presque en face du logement du roi, et qui avait une seconde entrée dans la rue Dompierre. Ce jeu, si propre à développer les forces et à entretenir la souplesse du corps, était alors en si grand honneur chez nos pères, que l’on ne comptait pas moins de huit établissements à la Rochelle : l’un, qui paraît être le plus ancien, qu’on appelait le petit jeu de paulme, dans la rue Chef-de-Ville ; un autre dans la rue Saint-Jean, vis-à-vis l’église, et dans lequel se cacha le capitaine Chesnet, lors de sa tentative de 1562 (V. 8 février) ; le jeu de paume des Marais, dans la rue St-Léonard ; celui des Grolles, sur l’emplacement de la vieille monnaie, près de la cour des Grolles ( V. 8 août) ; celui des Fraignées, dans la rue du moulin de la Verdière, aujourd’hui impasse du Verseau ; celui de la Moulinette, près la fontaine de Navarre ; celui de la Petite-Rive, dans la grande rue Saint-Nicolas : enfin le jeu de paume de Gargouillaud. (Titres divers.)
1628 11 07. — « Les 6, 7 et 8, il fit un si grand vent de sur-oest et avec telle violence que la digue, en plusieurs endroits et surtout du côté de Port-neuf, fut écroulée, et les machines et chandeliers (1) brisez et otez de leur lieu ; de sorte qu’un navire flamand, du port de 200 tonneaux, qui étoit chargé de vivres pour le ravitaillement de la ville, et étoit demeuré à Chef-de-Baye, étant poussé par l’impétuosité de la tourmente , vint donner sur les vases (de l’avant-port), ayant passé avec bien peu de difficulté par-dessus la digue. Si cela eût arrivé dix ou douze jours auparavant, la ville eut été ravitaillée (1). » (Mervault,)

(1) « Le 11 du même mois s’est perdue à la digue la barque de Gabiou, de Marennes. En icelle y avoit grand nombre d’hommes et femmes, avec quantité de vivres et provisions et ont esté noyés plus de quarante, tant hommes que femmes. » (Guillaudeau.)


1628 11 16. — Plusieurs membres du conseil du Roi étaient d’avis que, dans la déclaration par laquelle Louis XIII devait décider du sort de la Rochelle , il fut mentionné que non seulement les Rochelais avaient appelé les Anglais, mais même s’étaient donnés à eux. Le garde des sceaux , qui ne voyait là qu’une cause d’irritation inutile, soutenait qu’au moins fallait-il avoir la preuve de la vérité de cette double accusation. En conséquence, le 16 octobre, il se fit apporter les registres du corps de ville ; examina le traité passé entre les Rochelais et le Roi de la Grande-Bretagne, les mémoires et instructions donnés aux députés envoyés en Angleterre, et après la plus minutieuse enquête , acquit la certitude que, toujours et dans toutes leurs négociations, ils avaient fait réserve expresse de la fidélité qu’ils devaient au Roi et à la couronne de France. ( V. 14 oct. et 19 novembre.) Cette gratuite calomnie , dont on voulait flétrir la mémoire de nos pères, fut donc effacée de la déclaration royale, qui fut publiée deux jours après. ( V. 15 janvier. ) Mais en même temps, chose à jamais regrettable, le garde des sceaux donna l’ordre de transporter à Paris, pour être déposés à la cour des comptes, tous les registres, titres, privilèges et antiques parchemins de la commune, dans lesquels étaient écrits son histoire et son glorieux passé (1) : un siècle après, tout était consummé dans l’immense incendie qui, en 1737, dévora les bâtiments de la cour des comptes. (Mervault.)

(1) Cette mesure ne fut exécutée qu’en 1631. La cour des comptes nomma à cette effet M. Bailly, l’un de ses membres , qui arriva à la Hochelle le 6 octobre. Effrayé de la quantité de titres renfermés dans la tour de Moureilles, où ne se trouvaient pas seulement les archives de la commune , mais encore les papiers les plus importants du parti protestant , il renonça à son premier projet d’en faire l’inventaire sur place , et en iit faire lmils grands ballots qui furent expédiés à Paris. (Ms. de Barreau.) — V. ma XVIe Lettre Rochelaise.


1628 11 18. — Louis XIII, après un séjour de plus de treize mois, presque sans interruption, devant les murs de la Rochelle , monte à cheval pour s’en retourner à Paris, avec toute sa cour, un grand nombre de seigneurs et de noblesse, laissant M. de Vignolles , avec quatre régimens, pour y demeurer jusqu’à ce que la démolition des anciennes et nouvelles fortifications fut parachevée. Le siège avait duré quatorze mois et seize jours , depuis le moment où le duc d’Angoulême était venu prendre ses quartiers à Aytré (V. 15 août.) jusqu’au jour où, au nom du Roi, il avait pris possession de la ville. (V. 30 octobre.) Le monde catholique retentit d’un long cri d’allégresse à la nouvelle de la chûte de cette tanière de larrons, de cet asyle de l’impiété, de ce cloaque de l’hérésie, de cette abatteresse d’images, d’autels et de temples, réceptacle de tous désordres, de ceste royne de pirates et mangeresse de prestre, comme la qualifiait le curé de Libourne , dans son ouvrage de la Digue. Ce fut un véritable déluge de productions de toutes sortes, célébrant par la plume, le pinceau, le burin , en vers, en prose, en français, en latin, en grec, en toutes les langues, le triomphe du victorieux Louis XIII. M. Henri Martin a justement apprécié ce grand événement, l’un des plus importants des temps modernes, en disant : « Ainsi finit la dernière et la plus vigoureuse lutte de l’esprit municipal contre l’esprit national. La Rochelle était la dernière, mais non pas la moins glorieuse de cette famille de républiques bourgeoises, qui avaient souvent rappelé) au moyen-âge, les vertus des cités antiques, mais dont l’existence était devenue incompatible , non pas seulement avec la monarchie, mais avec l’unité sociale , dont la monarchie n’était que l’instrument providentiel. » (Hist. de Fr. t. 12, p. 568. — Mervaull. — Guillaud.)
1628 12 18. — Un soldat, ayant été condamné à être pendu pour avoir outragé une femme et mal parlé du Roy, fut jelé en l’air par le bourreau Il estoit desjà depuis assez longtemps sur ses épaules, lorsque la potence se rompit au pied : patient et bourreau tombèrent à terre. Le premier n’était pas mort ; on le ramena à la prison où il fut saigné deux fois et recouvra complètement la santé. Mais moins heureux que Baraud (V. 26 juillet.), huit jours après, il fut pendu une seconde fois. (Guillaudeau. )
1628 12 23. — Aussitôt que la Rochelle fut tombée d’épuisement aux pieds de son vainqueur, elle subit une double invasion , celle des soldats, chargés de démolir et raser ses fortifications et ses murailles (V. 3 novembre), et celles des moines de tous ordres, rivalisant d’ardeur pour purifier ce cloaque d’hérésie, et ramener au giron de l’église ces suppôts de Satan. Aux religieux Augustins, Dominicains, Carmes et Cordeliers, qui existaient dans son sein avant les guerres de religion et qui revendiquèrent leurs anciens domaines, aux Oratoriens, qui s’y étaient établis depuis à la faveur des édits (V. 20 octobre), vinrent se joindre les Jésuites, les Capucins , les Récollets, les frères de la Charité et les frères Minimes. L’auteur de l’année dominicaine assure qu’en moins de trois semaines les Dominicains seuls distribuèrent plus de cent cinquante douzaines de chapelets à ceux qui s’étoient reconciliés à l’église, après avoir abjuré leur erreur. Mais ces conversions étaient-elles très sincères et même bien réelles ? Voici ce que raconte Guillaudeau : « Le 23 décembre 1628, est décédé M. Viette , advocat. Ung sien frère, nommé la Crois, et ung autre frère, chanoine de Luçon, ont fait croire qu’il estoit mort papiste, combien que en toute sa vie et jusques au dernier souspir il ayt tousjours fait profession de la religion réformée ; en sorte que les prestres sont allés en sa maison et, luy n’ayant nul sentiment , luy ont fait prendre l’extresme-onction, et a esté enterré par les cérémonies de la religion romaine, avec prestres, cierges et chantz, nonobstant que les ministres ayent essayé de l’empescher , s’estans plaintz à M. de la Tuillerye des violences et outrages commis en la maison dud. Viette par les prestres et quelques soldats et gens de guerre. Auquel enterrement ont assisté M. de la Tuillerye et grand nombre d’autres de la religion romaine. (1) » (Ms. de la bibliolh. )

(1) Cependant le ministre Vincent écrivait quelques mois après à un professeur de théologie , à Leyde : « Pour vous dire mot de nostre estât, il est tel, pesé ce que nous avions sujet de craindre, que nous avons grande matière de louer la bonté de Dieu. Nos exercices continuent dans Saint-Yon avec autant de liberté que jamais ; celui que nous avons pour intendant en la justice , nommé M. de la Thuilerie , est homme entièrement équitable et qui ne se laisse pas emporter par la passion des ecclésiastiques contre nous : bref, jamais il ne me fut monté au cœur que Dieu nous eust fait sa grâce de nous voir en un estat si paisible. » (Bullet. de la soc. de l’histoire du prolest., 1656.)


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