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1689-1700. — Gêne de la ville d’Angoulême ; misère ; disette. La fin du siècle.

mercredi 11 mars 2020, par Pierre, 36 visites.

Le 17ème siècle s’achève. Les épidémies se sont un peu calmées, mais la misère est omniprésente, sous le règne du Roi-soleil.

Dernier volet de l’étude d’Auguste-François Lièvre, en 1886.

Auguste-François LIEVRE, était Bibliothécaire-archiviste de la ville de Poitiers, correspondant du Ministère de l’Instruction publique. Il a été président de la SAHC en 1879-81, et en 1885-86.

Source : Bulletin de la Société Archéologique et Historique de la Charente - Année 1886

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XV.
1689-1700. — Gêne de la ville ; misère ; disette. La fin du siècle.

Dans la rue de la Toupinerie, aujourd’hui rue Henri IV, on voyait en ce temps-là un bâtiment d’apparence particulière, avec le donjon que seuls les hauts justiciers étaient en droit d’avoir. L’édifice, vieux de deux siècles à peine, n’avait plus de toiture et ses murs croulaient. Tout annonçait que la ruine de la maison venait de celle du maître. C’était l’échevinage, siège de la juridiction municipale, avec son beffroi, marque des privilèges de la ville. Depuis une cinquantaine d’années, les représentants de la cité avaient abandonné la maison commune, pour n’avoir pas à l’entretenir, et s’étaient réfugiés au présidial, chez le roi. Les immunités communales, comme l’hôtel de ville, tombaient peu à peu, et déjà il n’en restait plus guère que le souvenir. Le pouvoir central s’élevait sur leurs ruines, et c’est bien volontiers, sans doute, que le roi donna un abri aux échevins lorsque l’hôtel de la Toupinerie ne fut plus qu’une masure.

C’est la gêne qui les avait, amenés là, et ce sont aussi les embarras financiers de la commune qui, en même temps qu’elle voyait disparaître ses franchises, permirent au gouvernement d’intervenir de plus en plus dans la gestion de ses affaires.

La situation était déplorable, et telle que le corps de ville ne pouvait plus ni s’en tirer ni s’y reconnaître. Depuis longtemps écrasée de taxes, la commune ne les payait qu’en faisant des emprunts, dont elle ne servait même pas les intérêts. L’intendant avait été, en 1685, commis pour examiner ses comptes depuis trente ans ; en 1689 il en était encore à trouver un moyen de liquider cette situation, et il espérait que les créanciers eux-mêmes voudraient bien faciliter l’opération en consentant à perdre la moitié ou le tiers de leurs arrérages.

Pendant ce temps la ville cherchait de nouveau à emprunter et n’aurait pas hésité à le faire au denier dix, si le gouvernement ne s’y fût opposé.

La cour, en 1691, établit un procureur du roi près la maison commune. C’était peut-être une garantie ; c’était, en tout cas, une charge nouvelle, en même temps qu’une source de conflits.

Le remède à un pareil embarras du budget se fût trouvé facilement si l’aisance avait régné au milieu de la population. Une capitation raisonnablement calculée ou une taxe quelconque perçue pendant un certain nombre d’années y eussent suffi. Mais le peuple avait déjà plus de charges qu’il n’en pouvait porter. Il vivait tant bien que mal dans les années ordinaires ; mais, comme il ne pouvait rien mettre de côté, il suffisait d’une mauvaise récolte pour le jeter clans la plus profonde misère. Le paysan, dès lors, ne payait ni impôts ni fermages, et très souvent, après avoir vendu ses meubles, quittait son foyer pour mendier. Le propriétaire, qui ne tirait plus de revenu de ses biens ruraux, devait à son tour restreindre sa dépense, et la gêne se répercutait ainsi de bas en haut à tous les étages.

Le 12 janvier 1692, l’intendant de la généralité de Limoges adressait au contrôleur général le navrant rapport que voici : « Vous serez sans doute surpris d’apprendre qu’après avoir examiné l’état des paroisses du Limousin avec toute l’exactitude imaginable, j’aie trouvé plus de soixante et dix mille personnes de tous âges et des deux sexes qui se trouvent réduites à mendier leur pain avant le mois de mars, vivant dès à présent d’un reste de châtaignes à demi pourries, qui seront consommées dans le mois prochain au plus tard. Je ne comprends point dans ce nombre de pauvres tous ceux qui habitent dans les villes et les paroisses circonvoisines, non plus que de toutes les paroisses situées entre Limoges et Angoulême, parce qu’elles ont été moins maltraitées que les autres, outre qu’on y porte aisément du blé de Poitou et que les villes et les paroisses pourront secourir leurs pauvres. Je me suis réduit aux paroisses qui n’ont aucune ressource ; ni par les châtaignes, que la gelée a gâtées, ni par le blé ni le vin, qui ont été entièrement gelés, ni par la vente des bestiaux ou des meubles, la plupart des habitants les ayant vendus pour vivre et semer l’année dernière » [1]
Dans les cent dix paroisses du diocèse de Limoges qui dépendaient de la généralité de Moulins, l’intendant, au commencement du printemps, comptait vingt-six mille mendiants, non compris ceux qui avaient quitté le pays, et cinq mille pauvres honteux. « La plus grande partie des habitants sont, dit-il, contraints d’arracher les racines de fougère, les faire sécher au four et piler pour leur nourriture ; d’autres à faire du pain d’avoine pied-de-mouche, qui n’est pas suffisant pour les nourrir, ce qui leur donne une si grande faiblesse qu’ils en meurent, et ce qui peut causer dans peu de temps une peste [2]. »

On était alors en avril ; la récolte, si impatiemment attendue, fut loin de mettre un terme aux souffrances des pauvres. Le 2 octobre, l’intendant écrivait au contrôleur général : « J’ai déjà visité la meilleure partie du Limousin et je vais voir le reste sur le chemin du Périgord, mais je vous avoue que je ne pouvais pas croire ce que je vois. Toutes les châtaignes sont perdues, et la plus grande partie des blés noirs. Les vignes ont beaucoup souffert ; il y aura si peu de vin que le prix en augmente tous les jours. Il y a un peu plus de blé que l’année dernière ; mais, en vérité, la châtaigne et le blé noir ayant manqué, il ne suffira pas jusques au carême pour la nourriture des habitants... Et ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que les élections d’Angoulême et de Saint-Jean-d’Angély sont encore plus maltraitées à proportion que le Limousin. Le mal est si grand que, sans un grand remède, la généralité tombera à n’en revenir de longtemps. Je me crois obligé en conscience, et pour le service, de dire ces vérités, qui sont d’autant plus fâcheuses que le temps demande tout autre chose ; mais il est certain que la plus grande partie des bestiaux ayant été vendus ces deux dernières années, et la récolte étant aussi mauvaise qu’elle est, je ne sais pas de quoi on fera de l’argent pour payer les impositions. Les contribuables font des efforts, et en leur donnant plus de temps qu’à l’ordinaire, avec le soulagement que le roi a bien voulu leur accorder, j’espère que, si la récolte de l’année prochaine est bonne, le recouvrement se fera ; mais il faut bien des ménagements de la part des receveurs, et comme j’ai trouvé que le sieur Vitry, receveur des tailles à Limoges, avait parfaitement bien exécuté l’ordonnance que je lui avais donnée pour ne plus se servir de fusiliers, je vais en faire de même pour les autres élections ; car, outre les grands frais qui se trouveraient retranchés, il me semble qu’il y aurait de la cruauté à moi de laisser envoyer un fusilier en garnison chez un contribuable, duquel il mangerait peut-être le seul pain qu’il aurait pour la subsistance de sa famille. »

Le 18 octobre, il écrit encore : « La gelée a achevé de perdre le peu de châtaignes et de blé noir qui restaient et de mettre les vignes en un état qu’il semble que le feu y ait passé... C’est un grand bien qu’il ne vienne point de troupes, qui auraient consommé l’avoine que les pauvres gens conservent pour faire du pain. Le blé que le roi veut bien envoyer ne pourrait pas suffire, à beaucoup près, pour nourrir tous ceux qui en auront besoin, sans le secours de l’avoine, de l’orge, des pois et autres légumes... Rien ne me paraît plus important que de continuer à empêcher les assemblées des pauvres ; j’en vois la conséquence, et, Dieu merci, nous avons évité les maladies cet été. Le Périgord en est plein, et elles semblent prendre le chemin de venir en Limousin, mais j’espère que le froid les arrêtera [3]. »

Le roi fut obligé d’accorder à la généralité une diminution d’impôts de 322,000 livres, outre les blés qu’il y fît envoyer pour les distribuer aux pauvres.

1693 - Par surcroît de malheur, les froments de l’année se trouvèrent, pour la plupart, impropres à la reproduction. Beaucoup de cultivateurs ne purent semer que du seigle et de la baillarge, et une certaine quantité de terres restèrent incultes. Aussi ne faut-il pas s’étonner que la récolte de 1693 ait, à son tour, été insuffisante, et qu’avant la fin de l’hiver on se demandât déjà comment on ferait pour subsister jusqu’à la moisson.

1694 - Au mois de mars, l’intendant quitta Angoulême, où il résidait volontiers, et se rendit au chef-lieu de sa généralité, d’où, en arrivant, il écrivit au contrôleur général : « Plus j’ai approché de Limoges, plus j’ai trouvé de misère et de disette... ; j’ai été effrayé, en abordant ici, de la prodigieuse foule des pauvres. M. de Limoges m’a dit qu’elle était ordinaire [4]. »

Un reste d’industrie et de commerce faisait qu’il y avait un peu moins de misère en Angoumois ; mais là aussi le travail était accablé et découragé par l’excès des taxes de toute sorte qui pesaient sur lui. La cour, au lieu de les alléger, ce qui eût été un remède plus efficace que ses aumônes, créait chaque année de nouveaux impôts, tantôt sous une forme, tantôt sous l’autre.

Le 6 septembre, le maire d’Angoulême fit part à son conseil qu’il venait de « recevoir commandement de promptement et sans délai bailler et payer la somme de mille livres à laquelle les deux offices de crieurs d’enterrements créés pour cette ville » avaient été fixés. Le conseil supplia l’intendant de décharger les habitants de cette taxe ou de la réduire, « attendu la grande misère de la ville, qui lui était notoire, ainsi que les autres charges qu’elle supportait, et la grande disette des fruits et cherté de vivres dans cette province ». Peu de temps après, il fallut acheter, au prix de huit à neuf mille livres, dix-huit charges héréditaires d’officiers de la milice bourgeoise, savoir : une de major, huit de capitaine et neuf de lieutenant, qu’il avait plu à Sa Majesté de créer clans toute ville ayant un présidial. Le titre de colonel était aliéné séparément, sauf à la ville à le racheter. Depuis longues années, la commune ne faisait plus de travaux : les rues étaient dépavées, les abords d’Angoulême impraticables, les remparts en ruines. Si, au lieu d’une dette écrasante, la ville avait eu de l’argent, elle eût trouvé à en faire un emploi plus utile que d’acheter des charges de crieur d’enterrements ou des titres d’officier d’une milice fictive.

En 1697, Louis XIV demanda à tous les intendants de lui fournir un état de leur généralité. Ces mémoires devaient être rédigés sur le modèle de ceux que précédemment Colbert avait fait faire par des commissaires spéciaux ; mais ils étaient destinés au duc de Bourgogne, et il était à croire que les agents du gouvernement tairaient quelques vérités difficiles à dire ou atténueraient les conséquences de certaines fautes, qui auraient pu donner au jeune prince une fâcheuse idée de la politique de son grand-père. Il ne faut pas, en effet, chercher dans la plupart de ces documents toute la franchise de langage qu’on trouve clans la correspondance des mêmes fonctionnaires avec les contrôleurs des finances ; mais ils n’en contiennent pas moins des renseignements utiles.

De Bernage, clans son mémoire sur la généralité de Limoges, constate que, de soixante et quelques moulins à papier qu’il y a eu en Angoumois, il n’en reste pas plus de seize en activité, et que les Hollandais, ayant établi chez eux des fabriques, tirent de France beaucoup moins de papier que par le passé [5].

Bégon, intendant de la Rochelle, dont la généralité comprend le Bas-Angoumois, reconnaît que « le pays se [ détruit insensiblement par la- diminution de plus d’un tiers de ses habitants. Les causes visibles de cette diminution, ajoute-t-il, sont la guerre, la pauvreté et la misère des habitants, l’évasion des religïonnaires, l’impossibilité où ils sont de se marier [6]. »

1698 - Depuis quelques années, la disette, du moins, n’était pas venue s’ajouter à toutes ces causes de ruine ; mais en 1698 la récolte fut mauvaise, et avant la fin de l’hiver l’intendant se vit obligé de réclamer des secours de l’État, qui durent être attribués de préférence au Limousin, où le peuple mourait de faim. Quelques mois après,- en rendant compte de l’emploi qu’il en avait fait, M. de Bernage crut devoir, à la veille même de la moisson, solliciter par avance une diminution sur les tailles et un fonds pour distribuer des grains de semence [7].

L’épargne avait été si complètement soutirée par les impôts qu’il suffisait désormais d’une récolte insuffisante pour que, dans la province, une moitié de la population manquât de pain [8] et que les gentilshommes fussent réduits à manger de la baillarge [9].

Nous sommes arrivé au terme que nous nous étions assigné, limite arbitraire qui sépare deux siècles, mais qui ne marque point la fin d’une période de gêne et de souffrances, au delà de laquelle commenceraient des temps plus heureux. Pour nous reposer dans une ère de prospérité, il nous faudrait aller loin encore et poursuivre jusqu’au delà d’un règne dont les gloires s’éclipsent une à une, alors que ses fautes dureront jusqu’à son dernier jour et que leurs conséquences continueront à se faire sentir longtemps après lui.


[1.Correspondance des contrôleurs généraux, I, 274.

[2Correspondance des contrôleurs généraux, I, 274.

[3Correspondance des contrôleurs généraux, I, 297.

[4Correspondance des contrôleurs généraux, I, 297 et 356.

[6Mémoire sur la généralité de la Rochelle, par Bégon, manuscrit.

[7Correspondance des contrôleurs généraux, I, 523.

[8Correspondance des contrôleurs généraux, II, 255 et 376.

[9Bulletin de la Société archéologique de la Charente, 1875, p. XXXVIII.

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