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1733 - Histoire de Rochefort : Description du Port

dimanche 1er juin 2008, par Pierre, 2993 visites.

Rochefort, les quais, la Corderie royale

En 1733 : "Le Port de Rochefort est sans contredit de tous les Ports du Royaume le plus commode, parce qu’il reoit aisment tout ce qui est ncessaire pour armer & quiper les Vaisseaux.

Un port n dans un rve de rois au budget sans limite.

Source : Histoire de Rochefort, contenant l’tablissement de cette ville, de son port et arsenal de marine et les antiquitez de son chteau. - Thodore de Blois, P. capucin – Paris – 1733 – Books Google

Du Port de Rochefort.

Le Port de Rochefort est sur la Charante ; les plus gros Vaisseaux y sont toujours flot, cette Rivire ayant dans les plus basses Mares vingt-deux pieds de profondeur dans son milieu, depuis le Rocher de la Mture, jusqu’ celui de S. Clment ; ils y sont l’abri des Ouragans, & dans le tems que le plus grand Vent rgne, on ne les voit jamais branler ; ils font couvert de la Bombe, & hors d’insulte, tant hors de porte. Les vers ne s’y engendrent point comme dans d’autres Ports, & comme dans les Mers du Midi, o ils percent quelquefois le fond des Vaisseaux ; au contraire, quand les Vaisseaux viennent des Isles avec des vers, l’eau bourbeuse de la Charante les fait mourir. C’est une vrit que l’exprience dmontre ; & si depuis 1723. il s’est trouv Rochefort quelques Vaisseaux gts, c’est qu’ils ont t construits de Bois d’Anjou, de Poitou, & d’autres coups aprs l’Hyver de 1709. & dont on s’est servi par ncessit. Les Vaisseaux de Brest qui ont t faits des mmes Bois ont eu le mme sort.

Comme la Rivire peut tre gele dans les grands Hivers, il semble qu’on pourrait craindre que les Glaces ne nuisissent aux Vaisseaux, mais l’exprience rassure contre cet inconvnient. En 1670. au mois de Janvier, la Charante fut toute gele devant Rochefort, pendant quinze jours ; on la passoit pied sec, & la Glace toit si forte, que quinze ou seize Imprudents dansrent au milieu avec bien du fracas, autour d’une Barrique de Vin qu’ils y a voient conduite, & qu’ils vuiderent. Il y avoit alors plus de trente Vaisseaux dans le Port qui ne furent point endommags.

Le Port de Rochefort est sans contredit de tous les Ports du Royaume le plus commode, parce qu’il reoit aisment tout ce qui est ncessaire pour armer & quiper les Vaisseaux. L’Angoumois, le Poitou, la Saintonge, le Prigord, le Limousin, Provinces voisines, lui fournissent les Bleds, les Vins, les Eaux-de-Vie, les Chairs, les Lgumes, & tout ce qui entre dans la Ration des Equipages. Ces Denres lui sont facilement amenes par la Charante. II reoit encore par la mme commodit toute l’Artillerie qui se fabrique dans les Forges du Prigord & de l’Angoumois.

Non-seulement le Port de Rochefort est porte de toutes ces choses ncessaires aux Vaisseaux qui y sont arms & quips ; mais de-l on les distribue dans les autres Arsenaux de Marine, & aux Isles Franoises de l’Amrique. On arme tous les ans Rochefort pour Cayenne, la Martinique, Saint-Domingue, la Louisiane, l’Isle Royale, le Canada. On porte dans toutes ces Colonies ce qui est ncessaire pour les soutenir & pour l’entretien des Troupes qui y sont ; de sorte que si on apelloit autrefois la Sicile le Grenier de Rome, on peut apeller Rochefort le Magasn de l’Ocan. Les Armemens qui s’y font tous les ans y entretiennent un mouvement continuel. Quand la Marine est oisive, les autres Ports sont sans action ; mais celui de Rochefort est toujours anim ; les Vaisseaux qui vont aux Isles & qui en reviennent, occupent les Officiers, & font travailler les Ouvriers.

A l’entre du Port, c’est--dire l’embouchure de la Rivire, est la Fontaine Royale de S. Nazaire, o les Vaisseaux vont faire de l’eau. Il n’est rien de plus curieux, de plus utile & de plus commode que cette Fontaine ; elle prend sa source au Village de Fond-pourri, dans la Paroisse de S. Nazaire, dix-sept cent Toises de son Rservoir, qui est stu sur le bord de la Rivire. Il consiste dans un Bassin, long de vingt Toises, sur quatre & demie de largeur, ayant quatre pieds de profondeur : il contient trois cent soixante Pieds Cubes d’eau. Autour du Mur de Clture en dedans rgne une Banquette de deux pieds neuf pouces qui entoure & renferme le Bassin, au milieu duquel est situ un D ou platte Forme, qui a de long dix pieds, sur dix pieds de large, lev de quatre pieds, qui a communication sur les deux Banquettes, & entour d’une Balustrade de Fer. Au milieu est plac une Table de pierre, sous laquelle est un petit Bassin quarr, d’o sort la Fontaine, qui de-l se dgorge dans le grand Bassin. L’eau est conduite par un grand Canal une Tour btie dans la Rivire : elle est Exagone, d’un ordre Dorique, leve quarante ou quarante-cinq pieds, & termine par une Balustrade en forme d’Attique.

Lorsqu’on veut faire de l’eau, les Barques & les Chaloupes viennent mouiller proche de la Tour, & s’y amarrent. On met le bout d’une Manche sous un Tuyau, & l’autre sur une Futaille, & on ouvre en mme tems la Fontaine un Robinet qui donne de l’eau tant qu’il est ouvert. Rien n’est plus beau que de voir l’eau douce sortir du sein de l’eau sale. On peut apliquer avec beaucoup ds fondement cette charmante Fontaine les Vers suivans que Santeuil a composs pour celle de Brest.
Illam Nauta omnes celebrate in littore Nympham,
Hic vobis dulces provida prabet aquas.
Quin Salfum per iter qua pocaa pura ministret
Scandere amat vestras officiosarates,

C’est--dire :
Vous qui suivez Thtis, sur son humide Plaine,
Clbrez par vos chants la Nymphe de ces lieux ;
Elle prside l’aimable Fontaine
Dont les riches dehors frapent ici vos yeux,
Dont l’eau coule pour vous avec un doux murmure.
Cette Nymphe obligeante, en changeant de figure,
Vous suit dans l’Empire des Mers ;
Sa bienfaisante main, parmi les flots amers,
Prsente vos besoins son Onde douce & pure.

Dans le voisinage de cette Fontaine, sur les bords de la Charante, on voit les Fosses aux Mats, aussi utiles au service du Port, que dignes de l’attention des curieux. Il y en a trois, le Fer Cheval, la Fosse Lileau & la Fosse Noire. Le Fer Cheval a pris son nom de sa figure. Cette Fosse qui a onze Toises de largeur & sx pieds de profondeur, a deux Ecluses pour l’entre & la sortie de l’eau & des Mats. Sa longueur courbe, qui s’tend d’une Ecluse l’autre, est de quatre cent Toises. Elle peut contenir deux cent quatre-vingt dix-neuf Mts, de dix-neuf vingt-huit pouces de diamtre ; ou sept cent trente-deux, de dix dix-huit, & quatre cent Matriaux. La Fosse Noire est paralelle la Rivire ; elle a de longueur deux cent quatre-vingt onze pouces, sur neuf de largeur : elle peut contenir cent quatre-vingt douze Mats de dix-neuf vingt-huit, pouces de diamtre, ou bien quatre cent quatre-vingt huit, de dix dix-huit. La Fosse Lileau, ainsi apelle d’un Village voisin, est paralelle & gale la Fosse Noire. Ces trois Fosses ont la mme profondeur.

Le Fer Cheval a cinquante-huit rangs de Fermes en large, chaque rang ayant six Fermes, ce qui fait en tout trois cent quarante. Les rangs de Fermes sont distans de trente trente trois pieds, & les Fermes sont loignes l’une de l’autre de huit pieds & demi. Depuis-la premire & la dernire Ferme de chaque rang il y a huit pieds d’eau en large jusqu’au Prelet ; c’est le chemin qui rgne tout autour des Fosses, & qui a cinq pieds de large. Les deux, autres Fosses ont chacune quarante rangs de Fermes, & cinq Fermes chaque rang ; ce qui fait deux cent Fermes. Les rangs de Fermes y sont de vingt-huit trente pieds de distance, & les Fermes huit pieds : dans tout le reste elles sont semblables au Fer Cheval. Pour comprendre comment les Mats sont placs dans ces Fosses, il faut donner une Description exacte des Fermes.

Chaque Ferme est compose de deux Montans de douze pieds de long, & d’un pied d’paisseur, assembls en Mortaise, Dent couverte par un Etembraye, apelle Racineau, qui a quatre pieds & demi de long, un pied de large & sept pouces d’paisseur. A vingt pouces du Racineau est une Entretoise de deux pieds, deux pouces de longueur, & de cinq pouces d’paisseur, qui sert raffermir les Montans. Le Chapeau emmortais dans les deux Montans de la Ferme, la termine & la fortifie, Toutes les Fermes de chaque rang font traverses, assujetties & rendues solides par le Corps-Mort, qui est une pice de Bois de soixante-huit pieds de long, sur un pied huit pouces d’paisseur, qui passe entre le Racineau & l’Entretoise. Tout cet Ouvrage est en terre, la profondeur de six pieds, assujetti par une bonne Maonnerie qui rgne dans toute la largeur de la Fosse, & qui lie toutes les Fermes.

Voici de quelle manire les Mts font rangs dans les Fosses. On les pose les uns ct des autres entre les Fermes, autant qu’il en peut tenir. On les assujettit sous l’eau par un Traversin d’onze pieds de longueur & de neuf pouces d’paisseur, qui porte immdiatement dessus. Ce Traversin est une pice de Bois qui passe d’une Ferme l’autre entre les Montans, & qui presse les Mts, par le moyen d’une Clef de quatre pieds & demi de long, de neuf pouces de large & de deux pouces & demi d’paisseur, qui est force par des coins. Cette Clef passe par deux Mortaises faites dans les deux Montans de chaque Ferme. Les Mats sont ainsi toujours tenus sous l’eau qui les empche de se gter & de se courber.

M. de Baraille, Capitaine de Port, qui aprs avoir servi le Roy avec beaucoup de distinction sur Mer, le sert encore avec autant d’habilet que d’exactitude dans fon Arsenal de Marine, a invent un moyen plus ais pour assujettir les Mats. Au lieu de Traversin, il fait passer une Chane qui est retenue aux deux bouts de chaque Ferme, par une cheville de fer ; la Chane fait le mme effet que le Traversin, & les Chevilles que la clef. Cette nouvelle manire, outre l’avantage de la facilit, a encore sur l’ancienne celui d’une moindre dpense, puisque chaque Ferme a trois pieds de moins de hauteur.

Ces Fosses ont l’entre des Ecluses pour faire entrer les Mats & la Mare, & pour faire sortir l’eau quand on le juge propos. C’est ainsi que les Mts sont conservs. L’exprience fait connotre que le Bois se fixe dans l’eau sale, & qu’ensuite il se durcit si fort l’air, qu’il ne se tourmente plus. On est si convaincu de cette vrit Venise, qu’on ne met jamais de Bois en œuvre dans l’Arsenal, qu’il n’ait t dix ans dans l’eau[[La Ville & la Rpub. de Venise. L. I)).

La sret du Port de Rochefort est connue de tous ceux qui y ont t. Il l’emporte de ce ct-l sur tous les autres. Ses Avenues sont trs-difficiles, elles sont dfendues par l’art & par la nature. Aux premires aproches, on trouve l’Isle de Rh, toute environne de Rochers & de Fortifications. Celles de S. Martin sont rgulires elles consistent en six Bastions & une Citadelle qui en a quatre. Elles se communiquent par une Fausse-Braye, toute garnie de Canons & leurs Havres sont couverts d’un Eperon charg de Batteries Barbets. Les Redoutes de Samblanceau, du Martray, des Portes,le Fort de la Pre sont placs de distance en distance, toutes ces Fortifications jointes celles de la Grand-Terre, & au Rocher de Lavardin, qui se trouve au milieu, rendent le passage du Pertuis-Breton trs-difficile & trs-hazardeux. Celui du Pertuis d’Antioche n’est pas moins dangereux. Il faut ranger la Cte d’Oleron, toute hrisse de Bancs & de Rochers, essuyer les Batteries distribues le long de cette Isle, passer sous le feu du Chteau de l’Isle d’Aix, & ctoyer une longue chane de Rochers. Voil les dfenses loignes de la Charante. Mais son entre est encore d’un difficile accs. Elle est dfendue par la Redoute de l’Isle-Madame, accompagne de Fosss, de Chemins couverts, de Palissades & de Glacis, par la Forteresse de Fouras & le Fort de la Pointe, qui s’ont l’embouchure de la Rivire. A une lieu de cette embouchure, & deux lieues de Rochefort, on rencontre sur la main droite le Fort Lupin. C’est une Redoute Crneaux & Mache-Coulis, entoure d’une batterie circulaire, qui contient vingt-deux embrasures, pour tirer droit, gauche & en face sur la Rivire. On trouve encore au Vergerou, une demie lieue de Rochefort, un Fort actuellement nglig, & qu’on pourrait rtablir en peu de tems.

Il faut encore remarquer qu’on peut fermer la Rivire par des Chanes & par des Estacades, comme on a fait autrefois : & que toutes les Milices du Pays, assembles sur les bords, feraient un nouvel obstacle qu’il faudrait surmonter. Lorsqu’un Vaisseau descend la Rivire pour aller en Rade, on prend des prcautions infinies pour le conduire srement. Il faut que les Officiers de Port soient prsens, on fait des dtachemens de Soldats & d’Ouvriers, on employe des Bœufs,& le Vaisseau ne prend son Canon qu’ l’isle d’Aix. Toutes ces difficultez font sentir celles que nos ennemis auraient vaincre, s’ils entreprenoient d’aller insulter nos Vaisseaux jusques dans le Port de Rochefort.

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