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1791-1800 - Lettres adresses Pierre de Brmond d’Ars, migr, pendant la Rvolution

1re partie : 1791 1796

vendredi 30 octobre 2020, par Pierre, 7612 visites.

Lettres l’migr.

Correspondance adresse du 6 dcembre 1791 au 31 dcembre 1796 Pierre de Bremond d’Ars, dput aux tats gnraux et la Constituante, migr de 1791 1800, par lisabeth, sa femme, Sophie, sa sœur, et quelques contemporains.

Saintes, Socit des Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis, 2020, 509 p.
Publi et annot par Didier Colus, de l’Acadmie de Saintonge

C’est le tome LXX de la collection publie par la Socit des Archives Historiques de la Saintonge et de l’Aunis (SAHSA)

Le texte ci-dessous, rdig par Jacques Bouineau, de l’Acadmie de Saintonge, est prsent sur le site Histoire Passion avec l’aimable autorisation de la Revue de la Saintonge et de l’Aunis, (sa publication initiale est dans le t. XLIV de cette revue) et de la Socit des Archives Historiques de la Saintonge et de l’Aunis.

Comment se procurer cet ouvrage ?

Comment et jusqu’o peut-on supporter la sparation ? Bien sr il y a Dieu. Elisabeth de Bremond d’Ars voudrait s’en remettre la Providence. Certes il y a l’honneur : Pierre de Bremond d’Ars, son poux migr ds dcembre 1791, sensible aux ides des Lumires, ne peut cependant accepter la subversion de ce quoi il croit. Et puis il y a l’ordre des choses que Sophie de Bremond d’Ars, sa sœur, chanoinesse de Metz, replie Saintes, dfend avec toute l’nergie du dsespoir.

Le volume LXX des Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis nous emmne de l’autre ct de la Rvolution franaise, celui des perdants. On y rencontre deux femmes, Elisabeth et Sophie, demeures Saintes avec les trois enfants du couple, et un homme, l’absent, le comte de Bremond d’Ars, dput de la noblesse au dbut du mouvement, parti en exil en Allemagne. Et l’on dcouvre un monde que l’on n’attendait pas. A la grande lumirede 89 chante par Michelet rpond ici une obscure clart tombe d’un ciel sans toiles.

Pourtant ces pages sont emplies de clart. Clart de l’intelligence, d’abord, qui claire chaque phrase dans les rcits travestis, cause de la surveillance politique, du quotidien de Saintes sous la frule de Bernard, de Garnier et de leurs sicaires. Une intelligence nourrie des Lumires du sicle qui s’achve, comme les allusions nombreuses le laissent deviner, mais qu’touffe la barbarie de l’ordre nouveau sous lequel triomphent les gosmes et l’avidit malgr un discours truff de grands mots. Clart de l’amour qu’Elisabeth, plus ge de 5 ans, voue celui qui a rejoint l’arme des princes Coblence. Cette femme ne un an aprs Louis XVI, qui enterre en prison un fils que Pierre n’aura jamais vu, reste d’une fidlit toute preuve celui qu’elle appelle me de ma vie, vie ampute de dix ans de malheur. Clart de la dignit qui transforme cette femme qui a tout perdu, l’objet de son amour, un fils, la fortune, qui affronte les humiliations, le mpris, les avanies en symbole d’abngation, sans qu’ aucun moment elle en appelle la forte figure de Job.

Ces pages nous parlent, parce qu’avec de pauvres mots souvent, elles nous offrent une figure que l’on se rjouirait d’avoir eue comme anctre. Et sans doute parce que les mots sont simples, ils confinent l’universel et quelles que soient nos convictions politiques ou sociales, nous sommes tous Elisabeth de Bremond d’Ars. La banale humanit de son drame est celui de toutes les douleurs, au rythme accablant de la grisaille des jours. Ses stratagmes pour tenter de survivre, dans le seul but de dialoguer avec celui qu’elle ne cesse d’aimer avec la mme force pendant dix ans, ses combats pour protger ses enfants sont ceux de tous ceux qui se sont battus ou qui se battent pour rsister l’anantissement, depuis Antigone jusqu’ la shoah. Et l’on est surpris, au milieu de tant de misres, de trouver sous sa plume si peu d’imprcations et tant de grandeur d’me.

Mais l’intrt de cette publication de la correspondance d’Elisabeth et de Sophie de Bremond d’Ars Pierre dpasse l’aspect priv de la dtresse des hommes tant la petite histoire se fond dans la grande. La famille, tout d’abord, est une de celles qui ont servi la France depuis des sicles. Les Bremond d’Ars occupent l’un des tout premiers rangs dans la socit de Saintonge. Leur htel Saintes, les chteaux et proprits qui taient les leurs tmoignent de leur puissance. Par son rle politique l’Assemble nationale, Pierre, qui quitte une premire fois Elisabeth pour Paris, participe aux dbuts de la grande rvolution. En exil, il ctoie de prs la comtesse de Tess, les Montagu, les La Fayette et tant d’autres, mais une nouvelle fois la ralit nous tonne : des migrs rduits la misre, qui se livrent aux commerces les plus divers et parfois les moins recommandables, des comtesses qui brodent pour vivre et des marquis devenus prcepteurs d’enfants de bourgeois, toute cette indigence de l’absence aggrave la misre des solitudes qui ne peuvent mme pas se laisser aller se confier au papier.

Car dans ce temps de grand chambardement, o les convictions se calcifient mesure que les annes passent, ceux qui sont au pouvoir ne peuvent ni ne veulent risquer le moindre chec. Ils ont la force, ils en usent. Faire passer des fonds ou une simple lettre un migr suffit envoyer la mort, il faut donc dissimuler ce que l’on a dire. On maquille les noms, on utilise l’encre sympathique, on fait emprunter au courrier des itinraires improbables, alors que toute activit rgulire est paralyse, que la France s’enfonce et que bientt elle s’effondre dans la faillite, qu’on suit dans presque tous les changes.


Lettre du 1er fvrier 1793 par laquelle Sophie et Elisabeth voquent la mort du roi.
L’criture noire fine est celle de Sophie : c’est de l’encre et le texte, entirement mensonger, est destin tromper la censure.
L’criture grise est celle d’Elisabeth : c’est du lait invisible et rvl rception par la cendre chaude (j’ai beaucoup fonc l’ensemble pour que ce soit apparent. Hlas, toutes les lettres crites au lait ne sont pas aussi lisibles que celle-ci, loin de l !)
C’est un exemple parlant, tant les deux discours s’opposent exactement…

D. Colus `

Loin des discours officiels, la publication offerte par Didier Colus fait comprendre la mutation du destin national grce un reportage en direct. Mais elle reprsente aussi un apport prcieux l’histoire locale, sorte d’cho et de vis--vis au fameux journal de Marillet. On y voit en effet ceux que l’on connat bien, ceux de la grande et de la petite histoire, sous un regard priv, certes hostile, mais d’une grande pertinence.

L se trouve le grand mrite de celui qui a dchiffr et annot ces premires 152 lettres. Les dtails du regroupement des archives parpilles est prsent par Didier Colus et il est inutile d’en parler ici. En revanche, la nature du fonds mrite des prcisions. L’criture des lettres est de qualit moyenne et la conservation des documents est convenable. Pour un historien, la difficult n’est donc pas l. Elle se trouve d’une part dans les passages crits au lait qui sont pour beaucoup d’entre eux peu prs illisibles. Russir en sauver ce qu’il en a sauv mrite de dcerner l’diteur de la correspondance les plus grands loges. Il lui a fallu une opinitre tnacit pour faire surgir ce qui semblait bien effac jamais. La difficult se trouve ensuite dans le codage des noms. Tous, commencer bien entendu par ceux du destinataire et des expditrices, sont falsifis : les sexes sont changs, les identits incomprhensibles, les qualits sociales fantaisistes. Et il en va de mme pour les trs nombreuses personnes voques dans la correspondance. Il a donc fallu que Didier Colus mobilise sa vaste culture historique et littraire pour reconnatre qui pouvait se dissimuler derrire le nom d’un obscur troisime rle d’une pice de thtre la mode dans les dernires dcennies du xviiie sicle, qui faisait songer telle qualit morale, tel deuxime prnom ou telle terre possde par celui dont on devait imprativement taire le nom.

Ce travail d’dition de texte est donc avant tout un travail d’rudition, qui honore la Socit des Archives historiques et l’Acadmie de Saintonge. Il s’inscrit dans la solide tradition d’rudition locale qui se trouve la source de nos socits et qui justifie le label de reconnaissance d’utilit publique dcern aux Archives historiques en 1886. Il s’inscrit dans la suite des deux volumes publis par les soins d’Alain Braastad en 2009, Le copie de lettres de Jean-Henri Brunet, ngociant Cognac (1743-46) (vol. LXII) et en 2014-2015, Le copie de lettres (1731-1740) des sieurs Bouniot, ngociants Cognac (vol. LXV).

Sur le plan matriel l’ouvrage (509 p.) est agrment de trs nombreuses notes, numrotes partir de 1 pour chaque lettre, afin d’viter, par une numrotation continue, d’une part de donner un semblant d’unit alors qu’il s’agit de documents qui, mme s’ils forment un ensemble, sont en fait isols les uns par rapport aux autres et d’autre part de se retrouver avec une numrotation trois chiffres, ce qui est toujours dlicat. Ce texte proprement dit est prcd d’un fort avant-propos rdig avec un soin scrupuleux par l’auteur. La prsentation du corpus, des personnages et de la mthode sont un modle dans le genre. Ds ces premires pages, on comprend le travail de recherche qui est venu s’ajouter l’dition de textes proprement dite. Travail en archives d’abord (essentiellement aux archives dpartementales de la Charente-Maritime), en bibliothque ensuite (le fonds ancien de la bibliothque de Saintes demeurant obstinment ferm malgr les dmarches des rudits locaux, il lui a fallu aller La Rochelle et aussi la BnF), pour exploiter une bibliographie tant ancienne que moderne ; travail grce la mise en ligne d’ouvrages et d’archives de toute nature enfin. Pas un dtail n’a t oubli et quand il nous dit qu’il n’a pas la rponse, on sait qu’elle a de bonnes chances de ne pas exister, mme s’il assure modestement que d’autres sans doute rsoudront l’nigme. Il faut tout particulirement saluer les corrections apportes l’dition des quelques rares extraits publis jadis (par Anatole de Bremond d’Ars et Louis Audiat), transcriptions o se lisent parfois les convictions politiques des auteurs...

Quant l’appareil complmentaire, on relve la prsence de photographies de monuments ou de documents de grand intrt, servies par un index iconographique en fin de volume. Sans doute parce que l’histoire postale le passionne, Didier Colus a pris soin de dcrire chaque pli avec l’œil du marcophile et d’illustrer certains passages avec des documents qui prsentent un rel intrt (notamment pour le collectionneur). Des pices annexes, gnralement indites, viennent complter notre connaissance des protagonistes (acte de mariage de Pierre et d’Elisabeth) ou prciser le contexte historique local (sances du directoire de district). Un fort utile rpertoire des correspondances a t constitu juste avant le trs bel index des noms de personnes et de lieux. On saluera aussi le travail accompli pour la prsentation de l’anne 1794, durant laquelle Elisabeth et Sophie de Bremond d’Ars sont incarcres et o, donc, la correspondance est interrompue : utilisant ce qu’il a pu d’archives indites, l’auteur a voqu le contexte local au sein de l’environnement national.

C’est ensuite le travail de l’intelligence, car une chose est de savoir, une autre est de savoir utiliser ses connaissances et de convoquer ses intuitions. Et c’est aussi le travail de la sensibilit, dont l’intuition est la fille et le regard empathique la condition. Didier Colus a su se poser bien des questions qu’lisabeth de Bremond d’Ars s’tait poses plus de deux sicles plus tt. C’est dire que l’on dispose d’un travail de qualit, excut par un homme comptent et infatigable dans sa rflexion.

L’histoire de la reconstitution du corpus documentaire s’assimilant une vritable chasse au trsor en cascade, on apprendra avec bonheur qu’ ces 152 lettres (qui vont de 1791 1796) arraches au silence des ans et aux alas des circonstances, viendront bientt s’en ajouter au moins 150 autres (qui couvriront la priode 1797-1800). Dj il a fallu que Didier Colus dchiffre ces nouvelles trouvailles qui regroupent non seulement les correspondances postrieures, mais qui reclent aussi quelques lettres perdues de la premire priode, et mme quelques dbuts, quelques fins qui avaient disparu du lot dit ici. C’est donc avec une grande impatience que l’on attend la publication de cette seconde partie des Lettres l’migr.

Jacques Bouineau
Membre de la SAHSA
Membre de l’Acadmie de Saintonge


Voir en ligne : Site de la Socit des Archives Historiques de la Saintonge et de l’Aunis

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