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1651-1653 - La Fronde en Angoumois, par Paul de Lacroix

D 8 octobre 2018     H 18:28     A Pierre     C 0 messages     A 12 LECTURES


Paul de Lacroix a produit une très abondante littérature sur l’histoire de l’Angoumois. Voir ses ouvrages publiés sur Histoire Passion

Source : La Fronde en Angoumois pendant les années 1651 et 1652 contenant le siège de Cognac, la prise des chateaux d’Ambleville, de Barbezieux, de la Tranchade,
et autres avantages remportés par le comte d’Harcourt sur le prince de Condé - Paul de Lacroix - Angoulême - 1863 - Bibliothèque numérique de Lyon via BNF Gallica

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LA FRONDE EN ANGOUMOIS PENDANT LES ANNÉES 1651 ET 1652 CONTENANT LE SIÈGE DE COGNAC, LA PRISE DES CHATEAUX D’AMBLEVILLE, DE BARBEZIEUX, DE LA TRANCHADE

Et autres avantages remportés par le comte d’Harcourt sur le prince de Condé.

INTRODUCTION

Après la mort du cardinal de Richelieu et celle de Louis XIII, arrivées à peu d’intervalle l’une de l’autre (1642-1643), il y eut un tel changement en France que le royaume tout entier passa presque subitement d’une soumission aveugle à une indépendance complète. On respirait enfin après tant d’années d’oppression ; on se sentait délivré de la main de fer qui avait si lourdement pesé sur la France, et, pour se venger des mauvais jours, on se livrait aux plaisirs avec une sorte d’ivresse. Le spirituel et léger Saint-Évremont a fort bien peint cette époque dans les vers suivants :

J’ai vu le temps de ta bonne régence,
Temps où régnait une heureuse abondance,
Temps où la ville aussi bien que la cour
Ne respirait que les jeux et l’amour.
Une politique indulgente
De notre nature innocente
Favorisait tous les désirs :
Tout goût paraissait légitime ;
La douce erreur ne s’appelait point crime ;
Les vices délicats se nommaient des plaisirs.

Anne d’Autriche, la régente, ne paraissait regretter ni le ministre, ni le roi ; elle avait tant souffert par eux ! « Elle alla, pendant la première année de son deuil, à toutes les églises, assista à toutes les fêtes patronales, ce qui la rendit très-populaire [1], » Le peuple voyait avec bonheur le nouveau règne ; la reine était aimée, le jeune roi adoré, le cardinal Mazarin, qui dirigeait les affaires, estimé généralement. Il n’en fallait pas davantage pour donner un peu de joie à « la ville et à la cour. »

Tous ceux qui avaient été persécutés sous le précédent gouvernement, et ils étaient nombreux, crurent que c’était un titre certain d’être bien accueilli de la régente. Anne d’Autriche ne fut pas oublieuse, en effet, et dans plusieurs circonstances elle répandit sur ses anciens amis une part des dons que la fortune mettait entre ses mains. Le duc de la Rochefoucauld, particulièrement, qui, durant l’autorité de Richelieu, lui avait rendu d’éminents services, et pour cela même avait été exilé dans ses terres, revint à la cour, ainsi que madame de Chevreuse et le marquis de Châteauneuf, que des intrigues avec cette dernière contre le cardinal avaient fait enfermer dix ans au château d’Angoulême. Chacun accourait saluer la régente, attendant en retour des services passés une récompense proportionnée à son ambition (1643).

Au milieu de cette cour nouvelle, fort gaie et tout adonnée aux plaisirs, apparaissait le jeune prince de Condé, dont le courage et la valeur militaire faisaient l’admiration du monde, Un frère plus jeune et une sœur d’une grande beauté, mariée depuis peu au duc de Longueville, semblaient flatter Condé dans ses espérances et l’affermir dans sa gloire.

Parmi tant de solliciteurs qui avaient si grande opinion de leur crédit et qui dissimulaient si peu leurs prétentions et leur indépendance, il fallait assurément, pour gouverner, tout le bon vouloir de la reine et toute l’habileté de Mazarin. La régente, soutenue par une partie considérable du royaume, par le prince de Condé qu’elle avait su s’attacher, satisfit les moins exigeants et abandonna les autres. Ne pouvant se fier, à cause des dissidences qui s’étaient produites déjà à propos de la régence, ni au duc d’Orléans, oncle du jeune roi, ni au duc de Beaufort, ni au parti de madame de Chevreuse, elle voyait, avec regret peut-être, grandir l’influence du prince de Condé, mais elle y trouvait un secours utile à ses intérêts. Ce prince, qui toutefois n’avait pas moins d’ambition que de gloire, quitta à cette époque le commandement de l’armée, et la raison qui l’y obligea fut, dit la Rochefoucauld, non-seulement la crainte de hasarder sa réputation après tant de grands événements, mais encore le désir de jouir du fruit de ses victoires, et de se mêler aux affaires, en un temps où la faiblesse du gouvernement faisait croire à ses proches et à ses amis qu’il serait maître de la cour.

Les mécontents se groupèrent autour du duc d’Orléans et formèrent un parti puissant, qui avait des ramifications nombreuses. Le prince de Condé, poussé par madame de Longueville et par le duc de la Rochefoucauld, qui se plaignaient d’avoir été abandonnés de la reine, faillit, à ce moment, devenir le chef de la Fronde.

On donna le nom de frondeurs aux ennemis du ministère (1648). L’origine de ce mot vient de ce que des enfants du peuple s’amusaient dans les fossés de Paris à lancer avec des frondes des pierres aux passants. Le lieutenant civil allait souvent les réprimander, mais il n’était pas plutôt parti qu’ils recommençaient. Bachaumont, jeune conseiller, fils du président Le Coigneux, ami de Chapelle, et aussi gai que lui, s’avisa de comparer le parlement à ces petits frondeurs, parce que, comme eux, la compagnie ne gardait aucune mesure quand elle était livrée & elle-même, et qu’elle ne reprenait un peu de calme que lorsque le duc d’Orléans y venait prendre place. (Pétitot.)

Mais, attaché aux intérêts de la cour, quelque mine qu’il fit, il déclina l’honneur que les Frondeurs semblaient lui faire, persuadé qu’ils ne lui donneraient point d’autorité sur eux, qu’autant qu’il lui en faudrait pour détruire la puissance qu’il voulait maintenir. Il dut donc oublier les pourparlers qui avaient eu lieu et persista dans sa première attitude.

Cependant la Fronde grandissait et devenait menaçante. Ceux qui avaient le plus désiré une sage liberté sous le gouvernement de la reine en abusèrent bientôt à ce point de passer de l’indépendance à la révolte. « Les hommes, écrit un témoin oculaire de la Fronde, qui ne savaient autrefois qu’agir et combattre, se raffinaient de plus en plus dans l’art de la politique, auquel venaient se mêler une ambition effrénée, le courage et la galanterie. Il n’y avait point de ressort que l’amour, la gloire et l’intérêt, n’employassent avec succès auprès d’eux. Les femmes elles-mêmes ne craignaient pas de mettre au service des plus ambitieux leur esprit subtil, délié et fécond en ressources ; des passions violentes et hardies ne les rendaient pas moins redoutables que les hommes les plus déterminés [2]. »

Au milieu des cabales et des projets sinistres qui s’agitaient dans l’ombre, le prince de Condé, le vainqueur de Rocroi et de Lens, faisait hautement connaître à la cour qu’il lui rendait de grands services, et si la Fronde donnait de la peine à la reine, le prince lui en donnait bien davantage, car il prenait les choses avec une telle hauteur, qu’il voulait que dans le conseil tout allât selon son avis ; enfin le prince traitait le cardinal Mazarin comme un homme qui n’existait que par lui. Cette rivalité de Condé et du premier ministre fut le commencement de ses malheurs ; elle ne tarda pas à attirer la foudre sur lui et sur son parti. Arrêtés un jour au Palais-Royal, par ordre de la reine (18 février 1650), le prince, Conti, son frère, et le duc de Longueville, furent conduits au donjon de Vincennes. Le bruit courut que l’on allait arrêter également madame de Longueville, mais le duc de la Rochefoucauld voulut soustraire son amie aux dangers de la capitale : il la conduisit en Normandie, où elle s’embarqua pour Stenay. Puis le duc revint dans son gouvernement de Poitou pour se préparer à la guerre. Elle eut lieu en effet en Guienne pendant plusieurs mois ; la capitulation de Bordeaux remit sous l’obéissance du roi les villes du Midi qui s’étaient révoltées.

Pendant que les princes étaient en prison, les intrigues des Frondeurs allaient leur train, et, mécontents à leur tour de ce que Mazarin avait fait pour rentrer dans leurs bonnes grâces, ils négocient bientôt avec la reine et le cardinal pour la liberté de Condé et de ses proches. Singuliers revirements des passions de parti ! ceux-là mêmes qui étaient cause de l’emprisonnement des princes exigèrent de la reine qu’elle leur donnât liberté pleine et entière, et que Mazarin, abandonnant la France, se retirât à l’étranger pour jamais. La disgrâce du vainqueur de Lens et de Fribourg tourna donc à son avantage ; chacun fut ému de ses malheurs, et cette prison, loin d’être désavantageuse à sa gloire, lui donna un nouveau lustre [3].

Le cardinal, sachant par expérience que les événements politiques exigent parfois de grands sacrifices, et prévoyant, du reste, que son exil ne durerait pas, prit la chose en homme d’esprit et voulut même paraître généreux. Il partit pour le Havre, où les prisonniers avaient été transférés, les fit lui-même mettre en liberté, et, peu après, prit la route de l’exil, tandis que Gondé, Conti et le duc de Longueville se dirigeaient vers Paris, où ils furent accueillis avec enthousiasme [4].

La reine reçut le prince au Palais-Royal, et cette entrevue se passa en civilités ordinaires, sans témoigner d’aigreur de part et d’autre, et sans parler d’affaires (16 février 1651). Plus tard, Anne d’Autriche, qui désirait impatiemment le retour du cardinal, tenta toute ?sortes de voies pour y disposer le prince de Condé, mais celui-ci ne s’engagea pas, croyant voir un artifice de la reine pour renouveler contre lui l’aigreur générale. De son côté, madame de Longueville, justifiée et triomphante, ne pensait plus qu’au moyen de revenir à Paris ; elle y arriva, en effet, aussi contente de la prospérité des princes ses frères qu’elle avait été affligée de leur infortune.

Le prince de Condé, qui s’était lié avec les Frondeurs pour faire exiler Mazarin, conçut alors la pensée de marier le prince de Conti avec mademoiselle de Chevreuse, afin de cimenter l’alliance des deux partis. La reine redoutait cette union, qui lui donnait des inquiétudes pour l’avenir. La duchesse de Chevreuse avait écouté les propositions de ce mariage, Châteauneuf et le coadjuteur le désiraient ardemment. Mais le retour de madame de Longueville changea brusquement le cours des choses : cette duchesse, belle et altière, fut plus alarmée que ia cour du crédit qu’allait avoir une jeune beauté devenue supérieure à elle par le rang comme elle l’était par tous les avantages de la figure [5]. Elle conseilla à son frère de rompre ce mariage.

Condé y disposa le prince de Conti en lui faisant un jour mille railleries au sujet de sa passion, ne négligeant rien pour le dégoûter de celle qui l’avait fait naître et lui donner de l’aversion pour elle. Le duc de la Rochefoucauld lui-même avait fortifié madame de Longueville dans ce mauvais dessein, car il haïssait les Frondeurs et prétendait que madame de Chevreuse n’avait pas reconnu les grands services qu’il lui avait rendus autrefois. De sorte que la rupture du mariage de mademoiselle de Chevreuse fut en partie cause de l’animosité que conçurent les Frondeurs contre la maison de Condé (avril 1651).

Dans leur revirement nouveau, ceux-ci se concertèrent encore avec la reine et Mazarin. Condé se plaignit hautement de ce que le cardinal gouvernait plus absolument de Brühl [6], où il s’était retiré, qu’il n’avait jamais fait étant à Paris. Il écrivit dans ce sens une lettre qui fut lue au parlement le 7 juillet, et dans laquelle il ajoutait ; que, ne se croyant plus en sûreté à la cour, vu les menées des Frondeurs et du cardinal pour l’emprisonner de nouveau, il se retirait hors de Paris. La reine et le parlement protestèrent contre cette retraite, et la régente alla jusqu’à envoyer des paroles de confiance au prince : « Mais, dit la Rochefoucauld, l’horreur de la prison lui était encore trop présente pour s’y exposer sur de tels gages, dont sa propre expérience lui avait fait si souvent connaître la valeur. »

Le prince se rendit à Saint-Maur ; madame de Longueville et le prince de Conti, son frère, y arrivèrent en même temps, ainsi qu’un grand nombre de leurs amis ; et dans les premiers jours cette cour ne fut pas moins animée et moins remplie de personnes de qualité que celle du roi. Les ducs de Nemours et de la Rochefoucauld, quoique antipathiques à la guerre, la voulaient parce que madame de Longueville la souhaitait passionnément. Le roi envoya auprès du prince de Condé le maréchal de Grammont pour l’exhorter à traiter avec lui, mais madame de Longueville, qui ne voulait pas retourner avec son mari qui l’en pressait, trouvant dans la guerre un aliment conforme à ses desseins, empêcha tout traité avec la cour, de sorte que le prince n’eut pas plus tôt communiqué les dernières propositions de l’envoyé du roi, que ses amis conclurent tous à la guerre : en face d’une armée, pensaient-ils, le ministre, qu’il revînt ou non, serait bien forcé de compter avec leur chef et de souscrire à tout ce qu’il exigerait du pouvoir. « Ce prince, malgré leurs conseils, dit madame de Motteville, ne voulut point encore se déterminer ; il voulut aller à Montrond, où était madame de Longueville, pour prendre sa dernière résolution avec elle. Ce fut là qu’il fut comme forcé de se déclarer contre le roi. Et, pour dire comme les choses se passèrent, ce fut une femme qui, dans ce conseil, opina pour la guerre, et l’emporta contre le plus grand capitaine que nous ayons eu de nos jours, s’y résolut donc, et leur dit à tous que, puisqu’ils la voulaient, il la fallait faire, mais qu’ils se souvinssent qu’il tirerait l’épée malgré lui, et qu’il serait peut-être le dernier à la remettre dans le fourreau, voulant leur faire entendre qu’ils l’engageaient en une mauvaise affaire, dans laquelle ils ne le suivraient peut-être pas jusqu’au bout [7]. »

Condé, après cette entrevue, se disposa à prendre l’offensive. Il devait marcher sur Bordeaux, où il était appelé depuis longtemps, et, de là, soulever toutes les provinces depuis les Pyrénées jusqu’à la Loire, c*est-à-dire la moitié du royaume. Il se croyait sûr de la Guienne et du Berry dont il avait le gouvernement. Le duc de la Rochefoucauld lui répondait du Poitou et de l’Angoumois ; le comte du Dognon du pays d’Aunis, de la Rochelle et des Iles ; le duc de Richelieu, de la Saintonge ; le vieux maréchal de la Force, de la Gascogne ; le comte de Biron, du Périgord ; le marquis de Lévis, de l’Auvergne, etc [8]. Le prince partit de Montrond et s’en alla droit à Bordeaux, capitale de son gouvernement. La princesse sa femme, le duc d’Enghien, son fils, le prince de Conti et la duchesse de Longueville, prirent la route de Bourges, pour assurer le Berry dans leur parti. Condé, qu’accompagnait le duc de la Rochefoucauld, traversa en diligence la Marche, le Limousin, l’Angoumois, la Saintonge, l’esprit tout rempli de ses desseins aventureux. « En passant auprès de Jarnac, il voulut voir la place où, près d’un siècle auparavant, le 13 mars 1569, avait trouvé la mort le premier prince de son nom, Louis de Bourbon, au milieu d’une entreprise fort semblable à celle qu’il allait tenter. Pendant qu’il parcourait à cheval ce funeste champ de bataille, son épée, s’échappant de son baudrier, tomba par terre. Sans s’arrêter à ce mauvais présage, Condé poursuivit sa route et arriva à Bordeaux [9]. » Il y fut reçu avec d’unanimes transports de joie, tant les Bordelais avaient conservé d’attachement pour celui qui avait défendu leur cause dans leurs démêlés avec le duc d’Epernon, leur ancien gouverneur.

Dès que la reine sut le départ des princes, elle réunit son conseil, et, dans cette séance, elle résolut de ne pas leur donner le temps d’assembler des troupes, ni d’en lever de nouvelles. A cet effet, elle jugea qu’il était nécessaire de les suivre pour anéantir tous leurs desseins. Le 7 septembre, et comme le roi entrait dans sa quatorzième année, la régente l’avait conduit au parlement en grande pompe et fait déclarer majeur par ce premier corps du royaume. Un nouveau ministère dans lequel entraient Châteauneuf, comme président du conseil, Molé, comme garde des sceaux, le marquis de la Vieuville, Servien, le Tellier, Brienne, Guénégaud, comme secrétaires d’État, paraissait renfermer les éléments nécessaires à consolider la royauté du jeune Louis XIV et à le préserver de l’orage qui se préparait. Cependant, avant de se mettre en voyage, et pour assurer le calme dans Paris, la cour résolut de contenter le coadjuteur et de le nommer cardinal. Celui-ci et le duc d’Orléans, ainsi que Châteauneuf, semblaient fort unis et d’accord pour empêcher le retour de Mazarin : mais, pour conserver créance dans l’esprit de la reine, ils feignaient de le désirer [10].
.
Le prince de Condé étant arrivé à Bordeaux le 22 septembre, la nouvelle en parvint à Paris le 26. Dès le lendemain, le roi et toute la cour se dirigèrent vers Fontainebleau , puis de là à Montargis et à Gien, où ils séjournèrent. Ensuite on se rendit à Bourges, d’où les soldats du roi chassèrent les partisans du prince de Condé. Après un séjour de trois semaines en Berry, le roi résolut d’en partir. Il divisa ses troupes en deux corps, et donna le plus important au comte d’Harcourt pour s’opposer aux entreprises des princes en Guienne ; l’autre fut confié à Palluau pour bloquer Montrond, que Conti et madame de Longueville abandonnèrent avant l’arrivée des troupes, pressés de gagner Bordeaux. La cour, sortant de Bourges, fut coucher à Issoudun le 25 octobre, joignit Châteauroux le 26, et arriva la veille de la Toussaint à Poitiers, où elle demeura jusqu’au 6 février suivant. Ce fut de là que le roi écrivit à Mazarin, pour le presser de faire des levées et de le venir trouver [11].

Pendant ce temps, le prince de Condé déployait en Guienne une activité extraordinaire. « Au milieu des fêtes qu’on lui prodiguait, il avait reconnu bien vite les dangers qui le menaçaient. Il savait qu’il se préparait contre lui une expédition confiée à un chef résolu et expérimenté, le comte d’Harcourt, de la maison de Lorraine, l’un des meilleurs capitaines de son temps [12]. » Toute hésitation eût été périlleuse ; il s’empara d’abord résolument des sommes qui se trouvaient dans les caisses publiques de Bordeaux. Avec le premier argent qu’il se procura ainsi, il envoya des commissaires dans toute la Guienne et les provinces circonvoisines pour lever des soldats. Il sut attirer dans son parti le prince de Tarente, de l’antique maison de La Trémouille, qui se plaignait que la cour négligeait beaucoup trop un homme de son mérite ; il fit un traité avec lui. « Tarente promettait à Condé le concours de quelques troupes et d’un grand nombre d’amis qu’il avait dans la Saintonge, plus de le rendre maître de Taillebourg, dont le voisinage de la Guienne devait lui être d’une grande utilité. Il promettait également toute son assistance, à condition qu’on lui délivrerait sur-le-champ l’argent nécessaire pour lever trente compagnies d’infanterie et huit de cavalerie, à raison de mille livres pour les unes, et de six mille livres pour les autres [13]. »

Condé avait également traité avec de nombreux chefs de corps. Pendant qu’il envoyait de l’argent à Tarente et à la Rochefoucauld, il faisait lever trois régiments d’infanterie en Auvergne par le marquis de Chavagnac ; il négociait avec le colonel Balthazar et avec Chouppes, qui avaient fait des recrues et qui les lui offraient, après avoir essuyé le refus du comte d’Harcourt [14]. Cependant le prince, gagnant les uns à prix d’or, promettant honneurs et autorité aux autres, en était arrivé, par ses intrigues, à se rendre, en peu de temps, maître de la Guienne, du Périgord, de la Saintonge et d’une partie de I’Angoumois. Il avait négocié avec les Espagnols, qui lui promettaient secours et assistance ; le duc de Nemours levait pour lui dans le Nord une armée de Lorrains et d’Allemands enfin Condé cherchait à réveiller le parti protestant, et sollicitait même l’appui de Cromwell [15].

Après avoir mis dans Libourne une petite garnison, sous le commandement du comte de Maure, cadet du marquis de Mortemart, il marcha sur Agen et y plaça son frère, le prince de Conti, prit Bergerac et Pértgueux, et s’avança jusqu’aux portes d’Angoulême, que gardait le brave et fidèle Montausier. Condé s’empara du cours de la Charente, fit occuper par l’héritier des la Trémouille Saintes, Taillebourg, Tonnay-Charente, et « conçut un dessein vraiment digne de lui- » Angoulême et Cognac ayant fermé leurs portes aux partisans du prince, celui-ci songea « à passer dans le gouvernement du comte du Dognon et à y transporter le théâtre de la guerre. Il eut été là dans une position admirable : appuyé sur la Rochelle et Brouage, sur les îles de Ré et d’Oléron et sur une flotte considérable, il pouvait manœuvrer librement de tous côtés, et menacer la cour à Poitiers, tandis que Marsin tiendrait ferme à Bordeaux et lui garderait toutes les conquêtes déjà faites. Ce plan hardi et judicieux échoua par l’égoïsme et les honteuses fourberies de du Dognon. Celui-ci voulait bien promettre et prêter même quelques secours à Condé, afin d’obtenir le maréchalat, s’il était vainqueur, mais sans livrer ses places et se dessaisir du gage qui faisait sa force et lui servait à négocier en même temps avec les deux partis. Il refusa donc de recevoir Condé dans son gouvernement, rassurant bien qu’il saurait conserver ses deux forteresses [16] »
Le baron de Vatteville, gentilhomme franc-comtois au service de l’Espagne, arriva dans la Gironde avec sa flotte, composée de treize vaisseaux de guerre et de quelques brûlots, et qui apportait de l’argent, des soldats, et des munitions de toutes sortes. Condé, voyant arriver ce secours, ouvrit la campagne en établissant Vatteville et ses Espagnols à Bourg, afin de servir de rempart avancé à Bordeaux et de contenir le duc de Saint-Simon, qui commandait pour le roi à Blaye. Mais, pour ce fait, il encourut le mécontentement du parlement de Bordeaux, qui voulait bien concourir à la révolte contre Mazarin, mais non livrer le sol français à l’étranger.
Le prince de Tarente, avec trois cents hommes d’infanterie et deux escadrons de cavalerie, avait marché sur Saintes. Cette ville, qui n’avaït pas de garnison, n’opposa qu’une faible résistance. Cependant, à l’approche des soldats, elle avait fermé ses portes. Sommés de se rendre’, les bourgeois demandèrent douze heures pour délibérer ; mais, ce délai expiré, ne voyant aucune possibilité d’être secourus, ils ouvrirent leurs portes au prince de Tarente, qui entra dans la ville sans aucune difficulté. Louis de Bassompierre, évêque de Saintes, fils naturel du feu maréchal, en homme de bien et bon serviteur du roi, protesta et dît qu’il ne rendait qu’à regret sa ville épiscopale à M. le prince. Tarente y mit pour gouverneur le sieur de Chambon, un maréchal de camp de quelque valeur, qui, plus tard, brûla les faubourgs, afin de pouvoir mieux défendre la ville [17].

Les divers succès obtenus par le prince de Condé l’avaient été sans lutte et par le seul prestige de son nom ; mais il était arrivé à un point ob la diplomatie devait faire place à l’action. II sentait que pour se conserver les populations conquises à son parti comme pour en gagner d’autres, l’éclat d’un fait d’armes personnel était indispensable. Le moment était précieux, les troupes royales étaient encore en Berri ou en Poitou, il n’avait qu’à se hâter pour obtenir le succès, désiré. Il jeta les yèux sur Cognac, petite ville qui avait eu autrefois ses succès et ses revers du temps des Anglais et des guerres de religion, mais dont les murailles, œuvre des Lusignan, ses anciens châtelains, étaient bien vieilles et surtout en bien mauvais état, depuis que le roi Louis XIII avait édicté qu’elles seraient rasées (1621) [18].

Le prince venait d’éprouver que Cognac ne voulait point se rendre à lui ; mais, par ses intelligences avec le comte de Jonzac, qui en était gouverneur, il espérait en venir facilement à bout. Il fit donc partir de Bordeaux, en toute hâte, le duc de la Rochefoucauld avec deux mille hommes d’infanterie, quinze cents chevaux et de l’artillerie, pour aller assiéger Cognac. Le prince de Tarente devait de Taillebourg, où il avait accumulé les munitions de guerre et les approvisionnements, venir l’y trouver. Mais le bruit de leur marche se répandit dans la contrée ; le comte de Jarnac, qui venait de la cour, et le baron d’Ars, dont la distinction et la valeur étaient connues, assemblèrent à Cognac la noblesse des environs, laquelle, réunie aux. bourgeois et aux artisans, forma un corps de milice d’environ huit cents hommes. Tous résolurent unanimement de fermer les portes de leur ville aux Frondeurs, jurant de s’y défendre jusqu’à la dernière extrémité plutôt que de déserter le service du roi. Après cette détermination de conserver leur ville au jeune Louis XIV, les bourgeois de Cognac firent entrer le peu de munitions qu’ils purent se procurer, et des provisions de bouche pour quelques jours, que madame de Verdelin, en femme héroïque, leur envoya du château d’Ars, et qu’elle renouvela durant le siège, au risque de sa vie. Puis ils s’enfermèrent dans leurs murs, s’exercèrent au maniement des armes, nommèrent leurs officiers, dépêchèrent des députés au roi sous la protection du comte de Jarnac, qui était retourné à Poitiers, et attendirent la venue des rebelles.

Le duc de la Rochefoucauld parut devant la place le 8 novembre 1651 ; il y fut bientôt rejoint par le prince de Tarente, qui amenait avec lui quinze cents hommes d’infanterie et mille cavaliers [19]. Chaque corps ennemi prit ses positions et un siège en règle s’organisa. Mais, avant que la ville ne fût bloquée de toutes parts, M. de Bellefonds, maréchal de camp, y pénétra et devint, avec des Fontenelles, un des principaux défenseurs. Pendant que la lutte était engagée, le prince de Condé, fort inquiet sur le sort de sa tentative, lui qui avait battu des généraux expérimentés et des corps d’armée formidables, envoya devant Cognac ïe comte de Guîtaut, « homme d’esprit et de cœur, tout dévoué à ses intérêts [20] » pour qu’il vit par lui-même les dispositions des assiégeants et lui en fit un rapport. Le comte arriva au camp, assista à un conseil de guerre, puis repartit. Il est probable qu*il assura Condé que ses lieutenants battaient furieusement la place avec six pièces de canon, mais qu’elle était encore loin de succomber. À cette nouvelle, le prince part de Bordeaux, accompagné du duc de Nemours, et, avec un renfort de quinze cents hommes, arrive sous les murs de Cognac. Il va mettre pied à terre dans une tranchée près de la porte Saint- Martin, où il donne ses ordres à de Chouppes, son général d’artillerie. Puis, visitant tous les postes, il se rend au camp du duc de la Rochefoucauld ; et pendant que celui-ci lui répond que La place ne peut tenir plus de vingt-quatre heures, qu’il a fait rompre le pont de Saint-Sulpice pour empêcher tout secours de l’armée royale, voilà qu’un mouvement inaccoutumé se produit sur la rive droite de la Charente. Le comte d’Harcourt arrivait. Une vive et soudaine fusillade s’étant fait entendre, Condé n’en douta plus : la ville était secourue, et son quartier du faubourg Saint-Jacques lui était enlevé. Il vit anéantir la fleur de ses troupes sans la moindre possibilité de travailler à leur délivrance ! Cognac était sauvé. La promptitude que mit le comte d’Harcourt à venir à son aide fit la moitié du succès. Le prince de Condé leva le siège en toute bâte, et s’enfuit avec les débris de son armée, réfléchissant sans doute aux inconstances de la fortune, naguère si favorable à ses vœux, et qui « commença de l’oublier dès qu’il eut oublié lui-même la patrie. » Honneur au comte d’Harcourt de ce vigoureux coup de main 1 mais honneur aussi aux modestes citoyens qui, en dépit de leur infériorité numérique (un contre sept ! ) et de leur inexpérience militaire, résistèrent huit jours aux soldats du premier capitaine d’alors !

Nous voici arrivés à la relation détaillée de ce siège mémorable, que nous donnons d’après trois imprimés de l’époque, devenus fort rares, et que nous complétons à l’aide de Mémoires qui n’ont vu le jour que longtemps après. Mis en possession de pièces authentiques de cette importance, L’historien a pour mission de les reproduire intactes. Récits, souvent naïfs, rédigés par nos pères, miroir fidèle des événements qu’ils retracent, leur netteté et leur simplicité défient le narrateur de nos jours. Écrits le lendemain du combat, ils palpitent d’intérêt, et la véracité n’en a jamais été mise en doute par personne. Si quelques contemporains, comme la Rochefoucauld, ont cherché à en atténuer les résultats et la portée, c’est qu’acteurs eux-mêmes dans ce grand drame de la Fronde, ils ont surtout visé à pallier leurs fautes en donnant aux faits une couleur favorable à leur cause. Mais le temps a marché, répandant la lumière sur sa route. Deux cents ans nous séparent des hommes et des choses qui s’agitent dans ces documents. Le calme s’est fait dans les esprits ; une seule interprétation pour tous est désormais possible : l’attaque fut vive, brutale, injuste ; la résistance fut héroïque.


[1Comtesse Dash, la Princesse Palatine.

[2Archives curieuses, 1649.

[3Capefigue, Richelieu, Mazarin et la Fronde.

[4De Larrey, Histoire de France sous Louis XIV

[5Mémoires de la princesse Palatine.

[6Petite localité entre Bonn et Cologne.

[7Madame de Motteville, Mémoires.

[8Désormeaux, Histoire du prince de Condé.

[9V. Cousin, Madame de Longueville pendant la Fronde.

[10Madame de Motteville.

[11Mémoires de Montglat.

[12V. Cousin, Madame de Longueville.

[13Mailly, l’Esprit de la Fronde.

[14Balthazar, Histoire de la guerre de Guienne.

[15Théophile Lavallée, Histoire des Français

[16V. Cousin, Madame de Longueville.

[17Massiou, Histoire de la Saintonge. —Tarente.

[18Henri Martin, Histoire de France,

[19Le comte de Saint-Aulaire, Histoire de la Fronde,

[20Mémoires de Tarente,

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