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Le Pays des Santons -1- L’espace santon : un territoire qui a bien changé d’aspect

D 3 décembre 2007     H 20:06     A Pierre     C 3 messages A 4668 LECTURES


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En 1844, l’abbé Lacurie, Secrétaire de la Société Archéologique de Saintes, expose, textes à l’appui, l’état des connaissances du temps sur les Santons, peuplade venue s’installer près de l’océan au VIIème siècle avant J.-C.

Analyses de textes anciens et hypothèses. L’histoire est une science évolutive. (voir le commentaire reçu à propos de ce texte)

Source : Bulletin monumental - Tome 10 - 1844

En raison de son importance, l’article de l’abbé Lacurie a été découpé en 3 parties.

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Voies antiques : un réseau bien développé

- I. Les Santons faisaient partie des tribus armoricaines établies sur les bords de l’Océan. Si nous en croyons quelques modernes, les Cimbres, chassés des bords du Pont-Euxin et refoulés vers l’Ouest par les races teutoniques, se répandirent comme un torrent dans les Gaules, vers le milieu du VIIème siècle avant J.-C., et envahirent le nord et l’ouest de ces vastes contrées.

Dépossédée d’une partie de leur terre natale, la confédération des Gals alla chercher au loin une nouvelle patrie. Les uns, conduits par Sigovèse, passèrent le Rhin, et s’établirent sur la rive droite du Danube ; les autres, à la suite de Bellovèse, marchèrent sur l’Italie, et se cantonnèrent au nord du Pô. Compagnons d’armes de Bellovèse, les Santons auraient fondé Mediolanum en Etrurie, en mémoire de leur ancienne métropole.

Quoi qu’il en soit et de l’invasion des Kimris, et des succès des Santons en Étrurie, nous dirons avec le savant auteur de l’histoire civile et religieuse de la Saintonge, que le territoire des Santons, en changeant de maîtres, conserva ses anciennes dénominations, et que les vaincus, en s’en allant, léguèrent leur nom aux vainqueurs. Ainsi, après comme avant l’invasion, le territoire dont Mediolanum était la métropole fut encore le pays des Santons.

Il était borné au nord par les Pictones, à l’est par les Lemovices et les Petrocorii ; la Garonne, au sud, le séparait des Bituriges-Vivisci ; l’Océan le bornait à l’ouest

C’est là tout ce que la géographie ancienne ou moderne nous apprend touchant l’étendue du pays des Santons ; elle ne nous dit rien des limites précises qui les séparait des peuplades voisines, ni de la délimitation relative de ces divers territoires.

Il ne serait peut-être pas impossible de suppléer au silence des géographes, ni de retrouver les traces effacées de ces limites respectives. Nous l’avons tenté pour le pays des Santons ; et, bien que nous n’osions nous flatter d’avoir rencontré juste en tous points, toutefois, après avoir étudié d’une part les barrières posées par la nature, et de l’autre, l’étendue locale de la juridiction ecclésiastique, conduits également par certains indices, témoins irrécusables de la domination romaine, et qui forment comme une ceinture autour du territoire, nous pouvons espérer avoir beaucoup approché de la vérité.

- II. Il est à peu près reconnu que dans les premiers temps les fleuves, les vastes forêts, les accidents notables de terrain faisaient les bornes des pays ; ces barrières naturelles, coupant la surface de la terre, la partageaient en contrées particulières habitées par différentes tribus.
Chacun sait que, dans les temps anciens, on suivit l’ordre du gouvernement public [dans l’établissement des évêchés, et que l’étendue de la juridiction ecclésiastique fut, pour ainsi dire, identifiée avec celle de la juridiction civile. Le ressort épiscopal était le même que le ressort du diocèse, ou département particulier de chaque cité. Dans chaque province de nos Gaules, il n’y avait pas plus d’évêchés que de cités, c’est-à-dire de ces villes indépendantes les unes des autres, et métropoles d’un territoire habité par des hommes unis par les nœuds les plus étroits. Ces cités isolées formaient autant de peuples ayant des mœurs, des usages, et souvent des lois particulières. Il y a eu, nous l’avouerons, quelques partages de territoires ; mais ces démembrements ont été rares, et cette variation devenue l’exception d’un usage constant, l’appuie et le confirme. Aussi dirons-nous, avec un célèbre géographe, Danville : « Il faut donner des raisons solides quand on avance que les confins des anciens diocèse de France diffèrent des limites des anciens peuples de la Gaule. »

- III. Partant de ces données que nous croyons certaines, nous pourrons peut-être reconstituer la carte du pays des Santons sous les Romains.
Et d’abord, faisons remarquer que de grands changements paraissent s’être opérés sur une vaste portion du territoire ; la mer a dû en couvrir autrefois une partie considérable, ceci ne peut laisser aucun doute : la seule inspection des lieux, et des indices nombreux et de tous genres témoignent de l’antique séjour de l’Océan sur ces terres.

Entre les changements occasionnés par l’action des eaux sur notre territoire, il y en a deux principaux et dignes de remarque, parce qu’ils ont enlevé à toute la partie maritime du pays sa physionomie première. Au nord, le bassin de la Sèvre ; au midi, celui de la Seudre, et l’embouchure de la Charente.

- IV. Si partant des environs de Talmont, en Vendée, nous traçons une ligne marquée par Longueville, Angles, St-Benoît, St.-Denis, Chenay, Luçon, Ste.-Gemme, Chavigni, Chevrette, Naillé, Mouseil, Lagrange, Langon, le Poiré, Velluire, Montreuil, Fontaine, Chalaie, Ste.-Christine ; Arsay, dans les Deux-Sèvres ; St.-Cyr du Doret, en Aunis, Nuaillé, Andilly-les-Marais, Villedoux et Esnandes, nous circonscrirons un golfe de plus de 250,000 mètres de circuit, si nous en mesurons toutes les sinuosités.

Dans l’immense étendue de ce golfe se remarquaient une vingtaine d’îles dont les principales sont St.-Michel-en-l’Herm, Charron, Marans, Taugon, la Ronde, Margot, Maillezais, Maillé, Vix, Velluire, Chaillé, Triaize, Elle, Champagné, Puyravaud, Ste.-Radégonde et Vouillé. Ces îles forment aujourd’hui la crête des coteaux qui dominent ces vastes marais.
L’existence de ce golfe ne peut être révoquée en doute, trop d’indices offrent des preuves irrécusables du séjour de l’Océan sur ces terrains.

Aux environs de St.-Michel-en-l’Herm, on trouve presque partout un fond d’écailles d’huîtres, et des bancs considérables formés d’huîtres entières arrangées par couches ; même remarque à Ste.-Radégonde, à Champagne, à Luçon. A Velluire, près de l’ancienne église de St.-Martin, on a trouvé des anneaux en fer attachés à un mur pour amarrer les vaisseaux ; et, en creusant des fossés, on a tiré des quilles et autres débris de bâtiments d’assez fort tonnage.

Au tome II du Gallia Christiana, nous trouvons consignés en faveur des moines de Maillezais le don de salines et un droit de passage sur les ports de la Ronde et de Pichoven, îles voisines de Maillezais. En 940, Guillaume-Tête-d’Etoupes fait don à L’abbé de St.-Maixent de marais salants au village de Trucca, paroisse de Villedoux ; et en 1109, nouvelle donation de marais salants situés à la Tranche, même paroisse, de tribus campis salinarum ; terra autem hœc vocatur, ubi sunt campi, Trunca, prope villam dulce. En 1213, Savari de Mauléon donne au prieuré de Borgenest des terres dans la forêt d’Orbestier, près de Talmont, champs incultes et anciennes laises de la mer, terram in landa maris, in nemore de Orbester ; une.autre charte du même siècle porte : super landa maris in foresta Orbisterii En 1216, Porrechie, seigneur de Marans, confirme un don fait à l’abbé de Maillezais, ancien port, quod antiquitus vocabatur portus. Au cartulaire de l’abbaye de St.-Jean d’Angely, nous voyons que les flots couvraient la conche d’Esnandes : quod jam dudum esterium apud Esnandam fuerat, quod dicitur conca. En 1047, Agnès de Bourgogne donne à l’abbaye de Saintes, l’ile de Vix en Poitou.

Enfin ce golfe était connu des géographes anciens qui le désignaient sous le nom de Lacus duorum corvorum. Si nous en croyons un certain Artemidore, deux corbeaux, à l’aile droite blanche, habitaient les îles de ce lac. C’était là que se rendaient ceux des Santons qui avaient quelques différents à vider. Les deux contendants exposaient, sur un lieu élevé, chacun un gâteau ; les corbeaux, juges de la querelle, mangeaient le gâteau de celui qui avait tort, et ne touchaient point au gâteau de celui qui avait droit. Strabon traite de fable ce récit d’Artemidore ; nous n’y tenons pas, et nous ne le citons que pour constater un fait, savoir : l’existence d’un golfe au fond duquel se perdait la Sèvre, ruisseau obscur qui n’est devenu rivière que depuis la retraite de l’Océan et le dessèchement de ces vastes attérissements. Car nous remarquons que Plolémée ne dit rien de la Sèvre dans l’énumération qu’il fait des fleuves qui se déchargent dans le golfe aquitanique. Il n’aurait pas oublié une rivière considérable et si voisine du Canentelos dont il fait mention, si la Sèvre lui eût été connue. La raison de ce silence est simple : la Sèvre n’existait pas alors.

- IV. Le bassin du bras de mer improprement appelé la Seudre, la terre de Marennes, les vastes marais de Brouage et de Lupin ; ceux de Voutron et de la petite Flandre, au nord de la Charente, portent les traces des plus étonnantes transformations. On ne peut douter que la mer n’ait couvert en entier autrefois cette immense étendue de terrain ; et n’y ait formé un vaste golfe se prolongeant à l’est jusqu’à très-peu de distance de Mediolanum. Les contours de ce golfe devaient suivre la ligne indiquée de nos jours, partant de l’embouchure de la Gironde, de l’ouest au sud, par St.-Augustin-sur-Mer, Breuillet, St.-Sulpice et Saujon ; à l’est, par Chevret et la Pallut ; au nord, par les coteaux de St.-Romain, Sablonceaux, Mont-Sanson, Grand-Bois, Blenac, Broue, St.-Symphorien, St.-Jean-d’Angle ; puis, redescendant au sud, la ligne est marquée par Champagne, St.-Sulpice-d’Arnoud, Balanzac, Corme-Royal, la Clisse ; elle remonte au nord-ouest, par Nieul-les-Saintes, Soulignonne, Pont-labbé, Ste.-Radégonde, St.-Agnant, Martrou, Tonnay-Charente, Lussan, Moragne, Tonnay-Boutonne, à l’est ; Genouillé, Muron,-Ardillères, Ciré, Ballon, Tairé, Mortagne, St.-Vivien, Salles et Angoulins, au nord-ouest, embrassant les îles d’Arvert, de St.-Sornin, de St.-Just, d’Hiers, de Moëse, de Fouras, du Vergeroux, d’Agères, de Flaix, d’Able, et autres qui sont aujourd’hui les collines du continent.

Les traces de l’action que la mer a jadis exercée sur toute cette contrée sont tellement visibles, qu’elles rendent le doute impossible. En effet, des terres d’alluvion formées des détritus des autres terres apportées par les eaux ; un fond d’argile, un terrain tourbeux ; la même nature de bri de nos rivages, offrant les dépouilles des mêmes coquillages qui y vivent maintenant ; une végétation toute marine ; des ancres, des bordages et autres fragments de navires journellement trouvés dans les vallées, à plusieurs kilomètres de la côte ; les innombrables écours, uniquement alimentés par la mer qui sillonnait ces marais de tous côtés ; la dénomination d’île encore en usage dans l’intérieur du golfe que nous supposons ; celle de port multipliée sur tout le contour des hauteurs qui le circonscrivent ; la submersion de ces marais qui aurait encore lieu à toutes les grandes marées, sans les digues qui ont été construites pour les en garantir ; l’absence de vestiges d’habitations anciennes sur tous les points qui forment l’intérieur du golfe ; la présence de nombreux vestiges celtiques ou gallo-romains sur tous les points culminants de l’intérieur, et sur le littoral qui borde le bassin ; les traces du brisement de la mer sur les côtes rocheuses entre Sablonceaux et Plantis ; les traces non moins positives de la fureur des flots sur les roches escarpées qui ceignent les marais depuis Pont-labbé jusqu’à Nieul-les-Saintes, sont, à notre avis, la preuve incontestable d’une longue et récente immersion.

A ces indications fournies par la seule inspection du terrain, viennent se joindre les traditions locales. Car les événements, qui excitent à un certain degré l’attention des peuples, échappent assez à l’oubli des siècles les plus reculés. À défaut d’historiens, les générations, en conservent encore par des traditions un souvenir pins ou moins confus. Aussi rien de plus ordinaire que d’entendre dire aller en Marennes, en St.-Just, en Nieule, en Arvert, etc., comme l’on dit aller en Oleron.
D’ailleurs, il est fait mention de l’île de Marennes dans un grand nombre d’anciens titres relatés dans l’arrêt, rendu en 1661 par le grand conseil, sur les droits honorifiques de Marennes. L’île et le bailliage de Marennes, ainsi que l’île d’Oleron, sont concédés à Renaud de Pons, par Charles V et Charles VI, pour parfaire l’assiette des 2,000 livres qui lui avaient été accordées en 1370 ; en 1620, l’île et le bailliage de Marennes sont évalués par le parlement à 489 L. 15 s. 6 d. de rente.

Pendant les guerres religieuses du XVIe siècle, il est souvent parlé des îles de Marennes. Selon La Popelinière, « en 1568, les catholiques attaquent les îles de Marennes ;... les habitants des îles sont taillés en pièce ;... les îles se rendent à Montluc.... en 1569, les protestants défendent le pas de Marennes.... »
D’après d’Aubigné. « Il y eut un combat au pas de Marennes ;.... en 1585 on fortifie les pas de St.-Sornin, St.-Just et Marennes, qui sont trois îles.... là où le peuple en bonne intelligence pourrait se maintenir avec du canon contre une armée turquecque. »

Une pièce de 1628, expédition de l’instrument ou contrat de mariage de Willelm Rudel, comte de Blaye, et de Marguerite, nièce du comte Geoffroy de Saintes, en 1040, parle de l’île d’Arvert rachetée d’une rente qui la grevait.

Un titre de 1170 nous apprend que Richard, roi d’Angleterre, arrente à Jean Emery de La Pinpelière, l’île d’Aire pour 15 liv. tournois ; en 1611, l’île d’Aire échut, ainsi que l’île de Marennes à Isaac Martel, dans le partage qu’Anne de Pons fît de ses biens ; dans un factum de l’abbesse de Saintes, on voit qu’au temps de la fondation de son abbaye, l’île d’Hiers était couverte de forêts. Cette île d’Hiers est l’île Hiero, brûlée par les Normands quand ils saccagèrent Saintes en 867.

En 1634, le prince de Soubise concède aux habitants du village l’île de Lupin, Par un titre de 946, un certain Rotard donne à l’abbaye de Noaillé deux marais salants dont l’un était dans les marais appelés Vultroni : c’est évidemment Voutron. Un autre titre de 817 mentionne les marais de Mathevallis, entre Voutron et St.-Jean d’Angély ; ce sont évidemment ceux de la Petite-Flandre et de Genouillé. Une charte de 942 relate le don fait à l’abbaye de St-Cyprien de Poitiers, de 41 aires de marais salants, situés en Aulnis, à Ingolins, dans le fond de St-Nazaire, et dans le lieu appelé Adillas Planas ; ce n’est pas faire violence au texte que de voir ici Angoulins et Ardillères.

En l’année 1023, l’abbaye de Noaillé reçoit le don de marais salants, situés au lieu appelé Lampania. On voit beaucoup de vestiges d’anciennes habitations que l’on croit gauloises dans cette même paroisse de Champagne, ainsi qu’à Pont-labbé, St.-Jean-d’Angle, et à l’est de l’Arnoud. Elles forment un cordon le long des marais. Les eaux en se retirant auront occasionné la désertion des habitants, qui se seront rapprochés d’elles en se cherchant de nouvelles demeures sur de nouveaux rivages.

Il est constaté dans un rapport de 1680 qu’au commencement du XVIIe siècle, il se construisait encore des navires du port de 40 tonneaux au pied du promontoire de Broue ; et dans son mémoire de 1727, M. Pretteilles, ingénieur à Brouage, relate la découverte d’une quille de bâtiment qu’il juge avoir été de 50 tonneaux ; les débris avaient été découverts au pied du même promontoire.

La carte dressée par la Sauvagère ne présente aucune trace d’habitation entre la mer et la ville des Santons ; le même vide se remarque dans la carte de Peutinger.

Strabon affirme que le voisinage de Mediolanum était couvert de sable et baigné par la mer ; que le territoire sablonneux et aride produisait à peine du millet. « Santonum urbs est Mediolanum. Aquitaniœ solum quod est ad illius oceani, majori sui parte arenosum est et tenue, milio alens, reliquarum frugum minime ferax (Géogr. 1. IV). » Ce texte ne semble-t-il pas indiquer que la métropole des Santons était peu éloignée du rivage de la mer ; et que ce territoire, actuellement environné de paysages si frais, si heureusement variés, si pittoresques.et si productifs, éprouvait en ces temps reculés la funeste influence du voisinage de l’Océan ?
Marcien d’Héraclée suppose Mediolanum sur les bords de l’Océan. « Hic habitant Santones, quorum urbs Mediolanum, ad mare posita, juxtà Garumnam fluvium ( in perip. acquit ap. script rer. gall t. 1, p. 92). »
Nous pourrions constater ici les immenses travaux de l’homme disputant, dès le VIIe siècle à la mer les magnifiques salines ou les riches prairies établies sur les lais ; mais ces détails nous mèneraient trop loin, et nous pensons avoir suffisamment justifié le long séjour de l’Océan sur les contrées que nous avons décrites.

- V. Venons aux délimitations du pays. Ses bornes, à l’ouest, ne sont pas contestables. Le Sinus Aquitanicus en faisait la limite. Uliarius, et une autre île certainement connue des Romains, mais qu’ils ne mentionnent nulle part, du moins que nous sachions, l’île de Ré, en étaient comme les gardes avancées [1].

Au sud, la Garonne, la Dordogne et l’Isle nous séparaient des Bituriges-Vivisci.
Il est impossible de ne pas reconnaître dans le Lacus duorum corvorum la limite naturelle qui nous bornait au nord. Mais les Santons s’étendaient-ils jusqu’à la rive septentrionale, et occupaient-ils seuls les nombreuses îles du golfe ? Nous ne le pensons pas, bien que d’anciens géographes placent les Santones Liberi sur tout le littoral, que des modernes, sur une ressemblance de noms, selon nous, fort peu concluante, assignent aux Agesinates. On peut bâtir plus d’un système à l’aide des étymologies. Peut-être pourrons-nous, nous étayant aussi de l’autorité de Pline, trouver ailleurs les Agesinates Cambolectri. Pour le moment nous nous bornons à dire que rien ne nous autorise à reculer les bornes du pays des Santons au-delà de la ligne tracée aujourd’hui par la Sèvre niortaise : la juridiction ecclésiastique ne s’étendait pas au-delà avant la création de l’évêché de la Rochelle dans le XVIIe siècle.

De Niort, Niortum, que nous croyons avoir appartenu aux Santons, car sous les premiers Capétiens nous le trouvons faisant partie de la Viguerie Basiacensis, in pago alniensi, la ligne de démarcation devait suivre la crête des hautes collines qui courent vers le sud-est, en-deçà d’Aunedonnacum, jusqu’au Canentelos, un peu au-dessous de Sermonicomagus. Des ruines nombreuses accusant des établissements considérables, notamment à Bernay, St.-Martin, Loulay, la Chapelle-Bâton, St.-Julien, Masta, Ste.-Sévère, semblent autoriser ce sentiment. Il nous paraît difficile d’expliquer autrement la présence de ruines imposantes, échelonnées comme à dessein, sur toute cette ligne ouverte aux incursions des tribus voisines.

A partir de Sermonicomagus, la rive gauche du Canentelos fait limite avec la partie orientale des Pictones et les Lemovices ; la Tardouère, la Dronne et de vastes forêts devaient également faire limite du côté des Petrocorii.

- VI. Pénétrons dans l’intérieur du pays. Mediolanum, cité des Santons, s’étendait sur les hauteurs qui nous dominent à l’ouest. On reconnaît encore très-facilement, à l’aide des briques que le soc soulève sur une vaste étendue, le périmètre de l’ancienne cité.

Suivant Strabon et Marcien d’Héraclée, la ville n’était pas éloignée de la mer. En effet, le golfe remplacé par les vastes salines de Marennes et de Brouage se prolongeait par Saujon, et surtout par Pont-labbé, Pontilabium, jusqu’à une très-faible distance de ses murs.
Si nous en jugeons par les monuments qui le décoraient, Mediolanum devait avoir conservé une grande importance sous les Romains. Un aqueduc, un arc-de-triomphe, des thermes, des temples, des édifices civils de dimensions colossales, un amphithéâtre pouvant donner place à près de 20,000 spectateurs, un capitole enfin, lui faisaient prendre rang parmi les principales cités de l’Aquitaine. Ville libre, et se gouvernant par ses lois, sous le patronage de Rome, elle défendait ses intérêts à la cour des Césars. C’est du moins ce que nous pouvons inférer du séjour à Rome du Santon, Julius Africanus, enveloppé dans la proscription de Séjan. Certaines villes avaient, à Rome, des représentants, defensores, spécialement chargés de veiller à leurs intérêts : la conjuration de Catilina fut découverte par le défenseur des Allobroges, comme chacun sait.

- VII. Nous serions peut-être dans le vrai en divisant les Santons en peuplades d’origine commune sans doute et d’intérêts communs, mais de mœurs et d’habitudes différentes. Nous remarquons encore des nuances bien tranchées dans le langage, les mœurs et les usages des habitants des diverses contrées du département. Dans les îles et sur le littoral, dans le marais, dans l’intérieur des terres, dans les parties du sud et de l’est, les populations ont encore aujourd’hui une physionomie spéciale, et les races paraissent avoir conservé un cachet indélébile. Ces différences devaient être plus saillantes encore dans ces temps reculés, alors que les relations sociales étaient moins suivies, et que la civilisation n’avait pas façonné l’esprit des peuples. Ces peuplades diverses, agglomérées sous le nom générique de Santons, nous donneraient peut-être la raison de la symétrie que nous croyons avoir remarquée dans l’agencement de nos monuments de l’ère celtique. Ce n’est point ici un système que nous cherchons à établir ; mais nous serions heureux qu’on eût fait ailleurs la même remarque. Il nous paraît difficile d’expliquer autrement la pensée qui a dû présider à la disposition de ces monuments, quelle qu’en ait pu être la destination. Toujours est-il que chez nous la plupart semblent, par leur agencement, se rattacher à une pensée fixe et méditée ; ils ne paraissent pas avoir été jetés au hasard. Ainsi la partie septentrionale de l’Aunis est partagée en quatre cantons, de l’ouest à l’est, par trois lignes bien suivies de tombelles ou de dolmens échelonnés du nord au sud. Pareille disposition se remarque dans les autres contrées de la Saintonge, ainsi que chacun peut s’en convaincre en jetant les yeux sur la carte que nous avons dressée.

- VIII. Il ne serait pas possible de retrouver aujourd’hui les noms ni la position géographique de ces peuplades diverses. Dans l’absence de documents positifs, on ne pourrait que se jeter dans le champ des conjectures, champ vaste, et peut-être trop couru par les archéologues.

Toutefois, nous pourrions avec quelque vraisemblance désigner sous le nom de Sani, avec la Sauvagère, les tribus répandues sur les deux bords de la Seugne ; et sous celui d’Arivos, comme l’a judicieusement avancé Bourignon, les habitants des îles du golfe des Santons. Peut-être pourrions-nous voir aussi une tribu indépendante dans la partie septentrionale de l’Aunis, contrée incontestablement habitée avant la conquête, puisqu’on y trouve des monuments celtiques, mais où l’on chercherait en vain les traces du peuple-roi. Rien, en effet, qui puisse y faire soupçonner la domination romaine ; tout y est celte, ou date du moyen-âge. Les anciens noms des bourgades terminés en durum, dunum, magus on acum, si communs dans les autres parties du territoire, y sont absolument inconnus : les dénominations locales appartiennent à l’ancien idiome armorico-celtique, ou à la basse latinité.

Toute la partie orientale, partagée également en nombreuses peuplades répandues sur la rive gauche du Canentelos, joignant les Pictones au nord, les Lemovices à l’est, et les Petrocorii au sud-est, nous semble avoir été habitée par une tribu plus compacte, ayant Iculisma pour ville principale. Nous inclinons d’autant plus volontiers vers cette opinion, que, sur la fin du IVe siècle, Honorius ayant fait diviser le territoire des Gaules en sept provinces, et chaque province en cité, le pays des Santons fut scindé en deux parts, démembrement qui a formé la cité des Ecolismenses. C’est dans cette partie que nous placerions les Agesinates Cambolectri, adoptant ici le sentiment de l’ingénieur Fournier, contrairement à l’opinion émise par l’un de nos honorables collègues trompé, croyons-nous, par Bouquet.

Dans l’énumération des peuples de l’Aquitaine, Pline paraît suivre la position géographique en commençant par le Nord. Suivons-le dans sa marche, et peut-être pourrons-nous rectifier une erreur échappée à la confiance. Voici le texte de Pline (Hist nat lib. IV. C. 33) :
« Aquitanicae sunt Ambilatri, Anagnutes, Pictones, Santones liberi : Bituriges liberi cognomine Ubisci : Aquitani undè nomen provinciae, Sediboniates. Mox in oppidum contributi Convenae, Begerri, Tarbelli, Quatuorsignani, Cocosates Sexsignani, Venami, Onobrisates, Belendi, saltus Pyrenaeus. Infraque Monesi, Oscidates montani, Sibyllates, Camponi, Bercorcates, Bipedimui, Sassumini, Vellates, Tomates, Consoranni, Ausci, Elusates, Sottiates, Oscidates campestres, Succasses, Tarusates, Basabocates Vassei, Sennates, Cambolectri Agesinates Pictonibus juncti. Hinc Bituriges liberi, qui Cubi appelantur. Dein Lemovices, Arverni, etc. »

Ainsi donc, Pline énumérant les peuples de l’Aquitaine, part de la Loire, et nomme les Ambilatres, les Agnunates, les Pictons, les Santones liberi ; puis franchissant la Garonne, il désigne les Bituriges Vivisci et les diverses peuplades du Midi jusqu’aux Pyrénées. De là il remonte par l’est, arrive aux Agesinates Cambolectri, limitrophes des Pictons, passe aux Bituriges Cubi, dans l’Indre et le Cher, puis aux Lemovices et aux Arvernes, pour retourner sur les marches de la Narbonnaise où il trouve les Rutènes, les Cadurques, les Autobroges et les Pétrocores. Rien dans le texte qui autorise à placer les Agésinates à l’ouest des Pictons, tout porte au contraire à leur assigner la position géographique que nous leur faisons, joignant les Pictons, mais à l’est. Quant à la preuve tirée du nom d’Aizenay, Asianensis, qu’il nous soit permis de ne pas l’admettre : le champ des conjectures est déjà assez vaste, n’y joignons pas celui des étymologies.

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[1Des urnes cinéraires renfermant des ossements calcinés et des monnaies impériales, témoignent assez du séjour des Romains dans l’île de Ré. On peut voir l’une de ces urnes an musée de Saintes.

Vos commentaires

  • Le 19 février 2010 à 00:22, par JGdS En réponse à : Le Pays des Santons -1- L’espace santon : un territoire qui a bien changé d’aspect

    Le texte de l’abbé Lacurie est surtout intéressant en ce qu’il représente un état de la réflexion historique par érudit local du XIXe siècle. Il contient de noimbreuses erreurs. Par exemple, la migration des Cimbres (et des Teutons quii les accompagnaient) eut lieu à la fin du IIe siècle avant J.-C., pas au VIIe ! Les recherches récentes ont montré qu’à l’Ouest, le territoire santon était bordé non par les Lémovices et les Pétrocores, mais par celui d’un autre peuple gaulois dont le nom est encore inconnu.
    José Gomez de Soto, directeur de recherche au CNRS

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