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1552 : Baïf exhale une plainte amoureuse entre Né et Trèfle

samedi 15 avril 2023, par Christian, 85 visites.

Jean Anthoine de Baïf

En 1552, si Ronsard l’a déjà enrôlé dans une Brigade qui deviendra la Pléiade, Jean-Antoine de Baïf n’est pas encore celui qui imaginera, avec une réforme de l’orthographe, des vers mesurés à l’antique, en longues et brèves, dans la perspective d’une union étroite entre poésie et musique. Il n’a que vingt ans et, comme Ronsard, il publie à la fin de l’année des Amours inspirés de Bembo et de l’Arioste, mais qui n’innovent guère du point de vue de la métrique : lui qui sera sans doute l’un des tout premiers à promouvoir l’alexandrin y privilégie encore le décasyllabe, à côté de suites de sixains aabccb constitués de deux tercets de 7, 3 et 7 syllabes hérités du Moyen Âge via Marot. Sa langue même n’est pas dénuée d’archaïsmes, tels que « ainçois » (mais) ou « s’avoyer » (dérivé de « voie », se frayer un chemin). Un certain Mastin le relèvera, s’attirant une verte (et longue) réplique.
Le recueil est consacré à une Méline que Baïf déclarera « feinte ». Elle « n’est que miel ». Mais le miel peut se changer en fiel et c’est ce qu’illustre l’avant-dernière pièce des Amours ». Dans cette « chansonnette » en sixains, le poète se plaint d’une subite froideur, sans raison de lui connue et qu’il éprouve d’autant plus durement qu’il se trouve loin de Méline, passant l’été en Saintonge ! Sur les circonstances et le lieu précis de ce séjour, il ne nous dit rien et, si la nature environnante se met à l’unisson de sa peine, ce n’est pas sa description, très conventionnelle, qui peut nous renseigner.
Le seul élément sur lequel nous pouvons faire fond est la mention de la Charente, puis du Né. Mais, curieusement, lorsque Baïf republiera les Amours en 1573, dans ses Euvres, il remplacera ce dernier par le Tré (le Trèfle). D’où l’hypothèse avancée sans autre argument par son biographe Mathieu Augé-Chiquet [1] selon laquelle il aurait séjourné à Barbezieux, proche des deux rivières. On pense alors, bien sûr, à Élie Vinet mais, de l’entourage de Baïf, celui-ci n’a connu avec certitude que Dorat, et ce nettement plus tard ; en outre, si, évincé de la direction du Collège de Guyenne en 1656, il s’est bien réfugié en Saintonge jusqu’à son rappel fin juillet 1662, il semble avoir passé plus de temps à Montignac-Charente, chez le Premier Président du Parlement de Bordeaux Jacques Benoist de Lagebaston, qu’à Barbezieux [2].
Il est beaucoup plus probable que Baïf était venu entre Jonzac et Pons : clerc à simple tonsure, il était depuis l’âge de onze ans prieur de Saint-Sulpice de Marignac. Conservé jusqu’à sa mort, ce bénéfice lui rapporta bon an mal an 300 à 400 livres. Le prieuré dépendait de l’abbaye de Charroux, passée en commende depuis 1521 au profit des Chasteigner, apparentés aux Baïf. L’attribution de Marignac à Jean-Antoine date exactement de l’année où le père du poète, Lazare, devint par échange abbé commendataire à la place de Pierre de Chasteigner.
Quelques années plus tôt, le même Lazare avait désigné comme son exécuteur testamentaire Jean de Chasteigner, seigneur de La Roche-Posay, en le chargeant de remettre à Jean-Antoine, quand il aurait vingt ans, le reliquat de ce qui n’aurait pas été dépensé pour son éducation [3]. En 1652, ce temps était venu et Jean-Antoine a peut-être pensé que c’était aussi le moment de découvrir son prieuré.

Extrait de la pièce XXI du livre second des Amours de Jan-Antoine de Baïf.

Félonne, qui, pour le fiel,
Le doux miel
De ton nom, quittes et laisses,
Par ou doy-je commencer
D’avancer
Tes fiertez et tes rudesses ?

Puis qu’ores, par ton refus,
Tout confus
J’erre privé de ta grace,
Moy a qui, des plus heureux
Amoureux,
On souloit donner la place.

Qu’est-ce que j’ay tant forfait ?
Qu’ay-je fait
Pour te changer en la sorte ?
Helas, helas, en un rien,
Pourroit bien,
Pourroit ta flamme estre morte ?

Dea [4] ! depuis que tu m’aymoys,
Par neuf moys
La Lune n’est retournée :
Et toutesfoys, Ha pitié,
L’amitié
De ton cueur lasche est tournée.

Mais moy, bien que j’aye esté
Tout l’esté
Sur les bordz de la Charante,
Et toy ou la Sene court
D’un flot lourd
Avec Marne s’avoyante [5]

Plus, de toy, j’estoys au loing,
Plus le soing
De toy croissoit en mon ame :
Et plus sans te voir j’estoy
Je sentoy
Dans mon cueur plus chaude flamme.

Quelque envieux mesdisant
Me nuisant
T’a il point soufflé l’oreille,
Pour te divertir de moy
Par l’émoy
De quelque feinte merveille ?

Quelque malheureux maudit
T’a il dit
Que j’ars d’une ardeur nouvelle ?
Les xantongeoys arbrisseaux
Et ruisseaux
,
Certe en tesmoingz j’en appelle.

Maint nouailleux chateigner
Témoigner
Pourra mon amour encore,
Qui de ton nom engravé
Est cavé,
De ton nom qui le décore.

Les Rocz les antres les boys
De ma voix
Encor aujourd’huy resonent,
Dont avec les pastoureaux
Les toreaux
Aux rives du Né [6] s’etonent.

Sont ce point les demidieux
De ces lieux,
Et les Nymphes mignonnettes,
Qui se vont or deduysant
Redisant
Mes aprises chansonnétes ?

Las ! j’ay bien eu le pouvoir
D’émouvoir
A pitié leur bande sainte :
O combien de foys elle a
Par dela
Presté l’oreille a ma plainte !

Non pas elle seulement,
(Tellement
Mes chantz estoyent larmoyables)
Ainçoys aussi les oyseaux,
Et des eaux
Les habitans pitoyables.

Voyre et les rocz quant et moy [7]
Mon emoy
Sembloyent plorer et mes peines,
Mainte liqueur repandant,
Cependant
Que mes yeux sont deux fontaines.

Pendant que contre les cieux
Envieux,
Je va formant mes complaintes,
De ce que mon propre bien
N’est pas mien,
Contre l’ordre des loyx saintes.


Voir en ligne : Mathieu Augé-Chiquet, {Les Amours de Jean-Antoine de Baïf}, édition critique, 1909.


[1La vie, les idées et l’œuvre de Jean-Antoine de Baïf, 1909, p. 64.

[2Voir le compte rendu de la Fête du 400e anniversaire de la naissance d’Élie Vinet, Barbezieux, 1910, p. XXI et LII.

[3Voir Madeleine Jurgens, Ronsard et ses amis, documents extraits du minutier central des notaires de Paris, pièces 33, 37, 39, 45 et 47

[4Dea (vraiment) se prononce "da", en une seule syllabe. Exprime ici un reproche selon L. Becq de Fouquières.

[5Ce tercet sera modernisé en 1573 : Toy où la Marne se perd / Au flot verd / De la Sene se meslante. Par sa précision, la localisation pourrait faire douter que Méline fût totalement imaginaire.

[61573 : Aux rives du Tré. Au bout de vingt ans, se serait-il souvenu que Marignac était plus proche du Trèfle que du Né ?

[7Quant et moy : avec moi.

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