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1749 - 1859 - Chassenon (16) - Histoire des fouilles archéologiques

D 23 janvier 2008     H 18:48     A Pierre     C 0 messages A 4395 LECTURES


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Les archéologues d’aujourd’hui auront quelques sueurs froides en lisant ces descriptions de fouilles, et qui sait, peut-être des réponses à certaines de leurs interrogations.

On notera que le mot "thermes" n’est pas écrit une seule fois dans ces articles !

Fouilles de Chassenon (CHARENTE)
Par M. l’abbé Arbellot, Membre de l’Institut des provinces.

Source : Bulletin monumental - 1862

Et, en supplément, une explication originale, mais peu crédible, sur l’origine du nom Chassenon

Pour en savoir plus :
- Une visite en images du site de Chassenon
- Le blog de l’archéologue Gabriel Rocque à Chassenon
- Le site des amis de Chassenon

I.

La ville romaine de Chassenon est désignée dans la Table Théodosienne sous le nom de Cassinomagus. Elle était située à la première étape de la voie romaine qui conduisait de Limoges (Augustoritum) à Saintes (Medionum Sanctonum). Le mot de Cassinomagus a une terminaison qui est commune à plusieurs villes de la Gaule, et il suffit de jeter un coup-d’œil sur une carte de la Gallia antiqua pour remarquer Rotomagus ( Rouen ), Argentomagus (Argenton), et vingt autres villes qui ont une terminaison semblable [1]. D’après quelques savants, le mot magus ou mag est un mot celtique qui veut dire plaine [2] ; le radical cassino se retrouve dans Cassinogilum ; nous n’en connaissons pas la vraie signification, à moins qu’il ne soit emprunté au nom de quelque grand propriétaire gallo-romain.

La ville de Chassenon, située dans l’ancien diocèse de Limoges et dans l’ancienne province du Limousin, à la frontière ouest, du côté de l’Angoumois, n’était qu’une ville de second ordre, mais une ville qui avait son importance. Ainsi, les ruines d’un palais, les vestiges d’un temple et d’un théâtre, des substructions antiques d’un kilomètre d’étendue, montrent l’importance de cette ville romaine.

Au mois de décembre 1844 et dans le cours de 1845, M. l’abbé Michon fit pratiquer des fouilles sur le monticule appelé Montélu, qu’une tradition, basée peut-être sur l’étymologie du mot, mons lunœ, désignait comme un temple de Diane. Le résultat de ces fouilles fut très-heureux. Dans son ouvrage intitulé : Statistique monumentale de la Charente [3], M. l’abbé Michon a donne le plan mesuré de ce temple octogone, vraiment grandiose, avec des dessins de quelques sculptures sur marbre trouvées au milieu des débris. Une cavité irrégulière, pratiquée vers le centre du sanctuaire, dans l’épais massif en blocage qui lui sert de base, parut à M. Michon une grotte artificielle où la Sibylle se tenait pour rendre ses oracles. Mais ce trou informe pourrait simplement provenir des fouilles faites à Montélu, du temps de l’abbé Nadaud, dans le but d’y rechercher des trésors, ainsi que l’indiquent ces lignes citées, p. 186, par M. Michon lui-même : « On dit qu’il y a dans ce lieu (de Montélu) un antre souterrain. On y a fait creuser, mais on y a perdu son temps et son argent »

Au Congrès archéologique de France tenu à Périgueux (1858), à propos de la comparaison faite par M. de Verneilh entre le temple de Chassenon et la tour de Vésone, la Société française alloua une somme de 150 fr. pour continuer les fouilles de Chassenon. La Société académique de la Charente voulut s’associer à ces recherches en votant une somme égale. La direction des fouilles fut confiée à M. Félix de Verneilh, et M. le Curé de Rochechouart, peu éloigné de Chassenon, fut chargé de surveiller les travaux. L’année suivante (1859), au Congrès scientifique de Limoges, M. de Caumont alloua une somme de 200 fr. pour continuer les fouilles, et, accompagné de M. de Verneilh et de M., le Curé de Rochechouart, il vint explorer les ruines de Chassenon.

Comme M. l’abbé Michon avait déjà fouillé le temple de Montélu, M. de Verneilh crut devoir faire des recherches sur un autre point, c’est-à-dire sur les vastes ruines connues sous le nom de Palais de Longeat, en patois Las Lounjas, les longues caves probablement Nous avons l’honneur de présenter un rapport sur le résultat des travaux.

II - Tumulus.

On a commencé par fouiller un des deux monticules que M. l’abbé Michon a désignés sous le nom de tumulus, — parce qu’ils en ont la forme, — et qui sont situés à l’est du Palais de Longeat, sur la lisière d’un petit bois-taillis, dans l’enceinte, encore existante en grande partie, des anciens jardins de cette villa.

Les fouilles ont amené la découverte d’une tour octogonale, dont les côtés ont, en moyenne, à l’intérieur, 1 mètre 60 centimètres seulement. Un sol ou aire romaine s’étend au fond de l’édifice. Les murs, construits en petit appareil, ont encore on mètre et demi de hauteur. A l’est, une large brèche semble indiquer le lieu que devait occuper la porte d’entrée. Les fenêtres (s’il y en avait dans ce monument) devaient être plus élevées que la partie des murs qui subsiste encore. L’épaisseur des murailles n’est que de 50 centimètres, et leur base porte encore la trace de l’enduit rouge ou polychrome qui les revêtait

Quelle était la destination de ce petit édifice ? Nous avons entendu, sur place, les observations et les conjectures de MM. de Caumont et Félix de Verneilh. Les hypothèses d’un tombeau, d’un réservoir, etc., étant écartées, M. de Verneilh a pensé que ce devait être un petit temple ou oratoire domestique, comme il s’en trouve tant dans les dépendances des grandes villas de Rome ; et c’est en partant de cette hypothèse qu’il a prescrit de faire, à l’extérieur de l’édifice, une large tranchée qui permît de s’assurer s’il y avait quelque trace de construction. Nous avons fait pratiquer une fouille dans le sens indiqué , et nous avons découvert, au bas de la muraille, un enduit rouge qui la recouvrait, puis une aire de deux mètres de large qui fait le tour de l’édifice, puis un petit mur qui borde cette aire et qui devait, à ce qu’il nous semble, supporter des colonnes formant galerie autour du monument

La conjecture de M. de Verneilh acquiert donc de la force, et le nom ancien de la ville des Tempes, que portait autrefois Chassenon, d’après une tradition populaire citée par le savant abbé Nadaud, pourrait bien venir, par corruption, de la ville des Temples.

Il était inutile de fouiller le tumulus voisin. Une légère tranchée que fit pratiquer à la surface Mgr Cousseau, évêque d’Angoulême, un jour de visite pastorale, nous fait supposer à bon droit qu’il est exactement semblable au premier. — Ces deux édicules, qui reproduisent en petit le grand temple de Chassenon, se trouveraient aussi ressembler à ceux de Vésone, d’Eyssès et de La Rigale.

PLANS SUPPOSÉS DES

DEUX PETITS TEMPLES DE CHASSENON.

III. Palais de Longeat

Les vastes dimensions du palais de Longeat, que les souvenirs traditionnels de la contrée désignent comme la résidence du gouverneur romain de Chassenon, appelaient naturellement les recherches sur ce point important que M. l’abbé Michon n’avait pas exploré. En y faisant pratiquer des fouilles, M. de Verneilh avait surtout pour but de retrouver, au moins en partie, le plan de cet ancien édifice.

On a commencé par déchausser, sur une longueur de trente mètres, un mur s’étendant au nord, épais d’un mètre et demi, qui nous semblait, à première vue, une muraille extérieure du palais. Mais nous étions dans l’erreur : car, en avant de cette muraille élevée, on a découvert plusieurs appartements dont le sol épais, formé par plusieurs couches de tuileaux noyés dans le ciment, était pavé de pierres blanches de Chasseneuil. Le dallage d’un de ces appartements de plusieurs mètres carrés, a été enlevé, pour être utilisé, par M. Rambaud, propriétaire des ruines. Depuis cette extraction, le moule de ces pierres est resté dans le ciment où elles étaient symétriquement encastrées. Une autre aire de béton, dépouillée de son dallage et profondément lézardée par quelques fissures, fut prise pour une rangée de pierres tumulaires par les ouvriers, qui, en l’absence du directeur des fouilles, soulevèrent les prétendues dalles funèbres dans l’espoir, bientôt déçu, d’y découvrir des trésors. Près de là, et toujours en avant du grand mur dont nous avons parlé, M. de Verneilh a reconnu un hypocauste, ou calorifère romain, dont les bouches de chaleur, formées par une série de briques superposées, étaient alimentées par

PLAN DES PARTIES FOUILLEES

DU PALAIS DE LONGEAT.

un four dont on a retrouvé les ruines. Ces divers appartements formaient, du côté du nord, comme l’avant-corps de l’édifice ; et, chose remarquable ! ces vastes salles, quoique contiguës, ne sont pas au même niveau.

En entrant dans le corps de l’édifice, par-delà le grand mur que nous avons signalé, ou reconnait parfaitement un des atrium, ou cour intérieure A, au milieu de laquelle devait se trouver l’impluvium, bassin ou réservoir destiné à recevoir les eaux pluviales. Une fouille profonde, pratiquée à l’extrémité de cet atrium, a fait découvrir une porte par laquelle on pénètre dans le corridor central des caves du palais. L’entrée déjà connue de ces caves, du côté opposé, communiquait avec un autre atrium B, correspondant à celui du nord.

M. l’abbé Michon a donné d’une manière inexacte le plan des caves du palais de Longeat. Il a signalé, à droite et à gauche du corridor central, quatre caves ou allées latérales, et il en a même donné les dimensions respectives (8 à 10 mètres de longueur). Tout le monde peut s’assurer qu’il n’y a réellement, à droite et à gauche, que trois allées latérales. La dernière cave à gauche (quand on entre par l’ancienne porte, celle du midi) donne accès, par un trou pratiqué dans la muraille, dans trois autres caves parallèles, d’environ quinze mètres de longueur. Nous avions soupçonné qu’une porte extérieure de ces caves devait se trouver du côté de l’ouest ; nous avions deviné juste. En déchaussant le mur extérieur de l’ouest, du côté de Montèlu et du bourg de Chassenon, on a découvert une porte cintrée par laquelle on entre dans la cave du milieu ; et c’est en déblayant l’entrée de cette porte qu’on a trouvé une petite pierre calcaire, de forme carrée, ornée de figures circulaires taillées en creux, dont nous parlerons plus tard.

Au bas de cette muraille de l’ouest, du côté du bourg de Chassenon , s’étend un dallage en pierres de taille du pays : les débris énormes de muraille qui sont tombés tout d’une pièce, et qui couvrent ce dallage, ne nous ont pas permis d’en mesurer la largeur. Au milieu de ce mur de l’ouest, un large orifice, qui va en se rétrécissant à mesure qu’il s’enfonce dans l’épaisseur de la muraille, nous a semblé l’extrémité d’un évier : ce point pourrait peut-être servir à déterminer l’emplacement des cuisines du palais. — Mais, pour déblayer ces vastes appartements à plus de deux mètres de profondeur, il faudrait faire d’énormes dépenses.

Si l’on compare le plan de cette grande résidence romaine avec celui des maisons splendides qu’avait couvertes la lave du Vésuve et qu’on voit encore à Pompéï, on retrouve le même plan, la même distribution, et l’on peut conjecturer que les diverses pièces avaient une destination analogue. Seulement, en Italie, l’ornementation était ordinairement plus riche : on y voyait des colonnes des ordres antiques et des marbres sculptés ; au lieu qu’à Chassenon, où la pierre ne se prête pas aux sculptures délicates, où les briques sont fréquemment employées, l’ornementation devait être à peu près nulle. Les marbres avaient été réservés pour le temple des dieux. Jusqu’ici, du moins, on n’a découvert de marbres sculptés que dans les fouilles du temple de Montélu.

Il est bon de remarquer que ce que nous appelons les caves du palais, c’est-à-dire ces galeries, aujourd’hui souterraines, dans lesquelles on pénètre, soit par l’atrium du midi, soit par celui du nord, soit par la porte du mur de l’ouest, étaient autrefois de niveau avec le terrain extérieur.

De quel côté se trouvait le prothyrum, c’est-à-dire l’entrée principale du palais, suivant l’interprétation de savants antiquaires [4] ? Où était le vestibule qui communiquait d’un côté avec la porte principale, de l’autre avec l’atrium [5] ? Où retrouver les fauces, ou corridors, qui donnaient accès aux diverses pièces ? Dans quel appartement placerons-nous le triclinium, ou salle à manger ? Où était le tablinum, c’est-à-dire la salle des archives, qui renfermait non-seulement la bibliothèque privée, mais encore les registres publics, quand le propriétaire remplissait une charge qui en exigeait l’emploi ? Nous avons fait fouiller, à l’est de l’atrium du midi, une vaste salle que nous supposions avoir eu cette destination : nous avions ordonné de déblayer les murs et de fouiller, dans un angle, jusqu’à ce qu’on découvrit le sol : les ouvriers ont mis à nu des piles de larges briques carrées, rangées de distance en distance, comme dans un magasin de tuilerie. Serait-ce encore un hypocauste ?

On n’a découvert jusqu’ici que des clous, des crampons, des morceaux de fer très-oxydés, du charbon, des briques ornementées et souvent d’énorme dimension ; des débris de verre aux nuances irisées ; des os d’animaux que les divers visiteurs n’ont su déterminer ; des dents qui n’appartiennent pas aux espèces connues dans le pays, enfin une petite pierre calcaire dont nous adressons une empreinte à M. de Caumont.

Cette pierre, ornée de quatre cercles gravés en creux, dont l’un est pointillé en-dedans et planté d’une croix, l’autre, timbré d’une croix et attaché à une sorte de hampe, a paru à M. le comte Alexis de Chasteigner une moitié de moule qui servait à couler de petits ornements de plomb. Mais pourquoi ces croix et cette forme d’ornements ? C’est ce qu’il est assez difficile de déterminer.

IV.

Le savant abbé Nadaud a décrit, il y a un siècle, cette grande maison romaine. Sa description étant inédite, nous sommes heureux de la publier ici :

« Au village de Las Lounjas, disait-il, sont les restes d’un édifice romain. Le mur de façade, du côté du midi, a sept pieds d’épaisseur dans les fondations ; il va en glacis et existe jusqu’à la hauteur de huit pieds en certains endroits. Celui du côté du nord est encore haut de douze pieds, et il y a, au même niveau, des trous grands comme ceux que fait le boulet [6] ; à côté est un corridor, où l’on ne peut entrer que les pieds les premiers : on y voit, de chaque côté, des caves voûtées et parfaitement bien renduites ; le bas et le fond sont de petites pierres carrées ; la voûte est en brique. La porte de ces caves n’a que deux pieds de large sur trois de haut ; la largeur de ces caves est de six pieds ; la longueur du mur, des deux côtés de la porte , a cinq pieds, savoir : chaque côté deux pieds et demi ; au bout d’un corridor est un souterrain qu’on assure conduire à la rivière de Vienne [7], qui est à un quart de lieue de là, du côté du nord On dit que ce conduit a trois branches, dont une va à la Vienne, l’autre dans la forêt de Rochechouart, et la troisième sous le Montélut Les habitants appellent les caves les cuisines basses. Les voûtes en sont si bonnes que les racines de chênes, qui sont venus entre deux, n’ont pu les percer. »

« L’usage de ce bâtiment (Lettre de M. Le Bœuf, 1749) n’est pas aisé à deviner. Il est certain, par les Tables théodosiennes ou de Peutinger, qu’il y avait un Cassinomagus sur la route de Saintes à Clermont, en Auvergne ; elles le marquent éloigné d’Ausrito, c’est-à-dire Augustorito (Limoges), de quatorze lieues gauloises, c’est-à-dire quatorze demi-lieues d’aujourd’hui. Il paraît (sic) que cela ne peut tomber que sur Chassenon.

« Cassinomagus, habitation de Cassinus, à moins que Cass ne signifie quelque chose en langue celtique, ce qui n’est pas clair.

« Les habitants de Chassenon croient que leur ville s’appelait autrefois la ville des Tempes ; qu’elle était arrosée par quatre rivières : la Vienne, la Gorre, la Grenne et la Charente ; qu’elle s’étendait jusqu’à la Peyruse et devait avoir deux lieues de contour [8].

« Les trous qu’on voit dans le mur oriental ont donné lieu aux savants de s’épuiser en conjectures. M. de La Bastie (Mém. Acad. Inscrip., t XII, p. 247), parlant de l’amphithéâtre de Bordeaux, dit qu’on peut les prendre pour des trous qui avaient servi à porter des échafauds de dessus lesquels on bâtissait, mais non des poutres pour soutenir des planchers..

« On trouve tous les jours, dans les champs du bourg et des environs de Chassenon, des médailles de bronze, quelques-unes de mauvais argent, des empereurs Auguste, Tibère, Caligula, Néron, Titus. On y a trouvé une bague d’or avec cornaline. On y voit quantité de charbon, ce qui fait croire que l’endroit a été brûlé. Il y a beaucoup de masures à chaux et à ciment. Le cimetière est clos par une ligne de sarcophages, à peu près comme ceux de Civaux. La carrière est auprès : on y voit encore des lits de pierre.

« A côté de l’ancien édifice dont on a parlé ci-dessus, on voit un autre mur fait en rond qui conduit presque jusqu’à un endroit appelé vulgairement le Montélu, Mons lunae, où l’on dit avoir été un temple de Diane [9]. Cet endroit est un

TEMPLE DE MONTELU

AVEC SES QUATRE ESCALIERS.

des plus élevés des environs. On y trouve de petites pierres de jaspe et de marbre blanc On dit qu’il y a dans ce lieu un souterrain [10]. On y a fait creuser, mais on y a perdu son temps et son argent.

« A une demi-lieue de Chassenon, sur le chemin de Rochechouart, est une fontaine considérable qu’on dit avoir été conduite par des aqueducs [11] à cet ancien bâtiment. » ( Nadaud, Mém. ms., t III, p. 4. — Essai historique de Legros, p. 59, au séminaire de Limoges).

Nous croyons devoir ajouter à cet article quelques particularités dignes d’attention.
- 1°. Au sud de la commune de Chassenon, près de la Vienne, en face du lieu de Pilas, on a trouvé, l’année dernière (1861), un tombeau romain. Il était situé au bord de la voie antique qui conduisait de Chassenon à Limoges, et s’appuyait contre une colline du côté du nord. Nous avons fait fouiller ce tombeau. Au milieu d’un épais blocage était formée la caisse sépulcrale, couverte de larges et épaisses dalles en briques qu’un feu très-intense avait calcinées à 10 centimètres d’épaisseur. Parmi les restes de charbon, les fragments de pierre calcaire et de briques réduites presque à l’état de scories, nous avons trouvé deux curieux débris de chapiteaux corinthiens, et quelques pierres ornées de moulures, qui nous ont semblé des bases de colonnes. Du reste, au milieu de la couche épaisse de cendres qui couvrait le fond du tombeau, nous n’avons rien découvert, pas même d’ossements : tout avait été pulvérisé par le feu. La caisse sépulcrale a 3 mètres de longueur et 58 centimètres de large. A l’intérieur, la hauteur des parois est de 60 centimètres.
- 2°. Ce lieu de Pilas (en patois, les piles, les piliers) tire son nom d’un pont romain qui, à cet endroit, était jeté sur la Vienne. Le moulin qui est sur la rive droite, et une maison du village, ont dans leurs murs de larges assises de granit qui ont été tirées de ce pont On reconnaît les pierres romaines à l’entaille profonde qu’elles ont reçue. Au-dessous de l’écluse, une île divise la Vienne en deux parties ; et, au milieu du bras droit de la rivière, nous avons vu les bases de deux arches formées par d’énormes pierres de taille juxtaposées régulièrement En mesurant les débris qui restent, il serait possible, croyons-nous, d’avoir les dimensions de ce pont romain.
- 3°. En remontant le cours de la Vienne, au sud de la commune de Chassenon, nous avons reconnu deux tronçons considérables de la voie romaine qui conduisait de Chassenon à Limoges. Un de ces tronçons, en face du village de La Montie, est d’environ 300 mètres ; un autre tronçon, qui se dessine dans un pré, au-dessus du village, nous a paru avoir 100 mètres de longueur. Plus haut, au lieu de La Forge (commune de Chaillac, Haute-Vienne), on nous a signalé un autre tronçon qui continue la même voie.

V.

En résumé, les fouilles de Chassenon ne pourraient être complétées qu’avec des dépenses disproportionnées avec l’utilité que la science archéologique en retirerait Indépendamment de la hauteur inusitée des déblais, la pioche des ouvriers se heurte à chaque instant à des pans de mur tombés tout d’une pièce, comme par l’effet d’un tremblement de terre. Après un incendie remontant aux invasions des barbares, le palais, ou, pour employer une expression plus conforme à la pauvre structure de ces vastes ruines, la grande habitation gallo-romaine de Chassenon a été depuis respectée par la main des hommes et par les révolutions de la nature. Mais, ainsi que l’avait remarqué judicieusement M. Michon, à propos de l’enceinte des jardins, ces murs, en moellons volcaniques, se décomposent lentement à leur base sous l’action de l’humidité, et ensuite se renversent pêle-mêle. A peine ont-ils été mis à jour par des fouilles que leurs parements se dégradent, comme on l’observe déjà au temple de Montélu, et c’est une raison de plus pour interrompre les travaux ordonnés par la Société française d’archéologie.

Une version curieuse, mais peu crédible, de l’origine du nom Chassenon ...

Selon la tradition conservée chez les habitants du pays, le village de Chassenon était autrefois une ville immense appelée Étampes, ayant sept lieues de tour, et s’étendant jusqu’au bourg de la Péruse, qui en faisait partie (la Péruse se trouve aujourd’hui à une distance d’environ quinze kilomètres à l’est de Chassenon) ; le vainqueur des Gaules, Jules César, étant venu à Étampes, en aurait chassé les Anglais, qui s’en étaient rendus maîtres, et, non content de ce succès, il se serait écrié qu’il en chasserait jusqu’au nom, d’où la partie de l’ancienne ville, qui subsiste encore, aurait été appelée Chassenon.

Source : Recherches concernant une station romaine dans le département de la Charente, par M. N. Limousin – Mémoires de la Société Nationale des Antiquaires de France – Séance du 19 décembre 1850.


Un autre texte de l’abbé Arbellot

1859 - Notes sur les fouilles de Chassenon par M. l’abbé Arbellot – Bulletin de la SAHC – Année 1859

I. Tumulus

On a commencé par fouiller un des deux monticules que M. Miction désigne sous le nom de tumulus et qui sont situés à l’est du palais de Longeat ( en patois las Lounjas), sur la lisière d’un petit bois taillis.

Les fouilles ont amené la découverte d’une tour décagonale, dont la circonférence intérieure est de seize mètres, et dont les côtés ont, en moyenne, un mètre soixante centimètres. Un sol ou aire romaine s’étend au fond de l’édifice, dont les murs, construits en petit appareil, ont un mètre et demi de hauteur ; à l’est, une large brèche semble indiquer le lieu que devait occuper la porte d’entrée. Les fenêtres (s’il y en avait dans cet édifice) devaient être plus élevées que la partie des murs qui subsiste encore. L’épaisseur des murailles n’est que de cinquante centimètres, et leur base porte encore la trace de l’enduit rouge ou polychrome qui les revêtait.

Quelle était la destination de ce petit édifice ? Nous avons entendu, sur place, les observations et les conjectures de MM. de Caumont et Félix de Verneilh : les hypothèses d’un tombeau, d’un réservoir, etc., étant écartées, M. de Verneilh a pensé que ce devait être un petit temple ou oratoire domestique, et c’est en partant de cette hypothèse qu’il a prescrit de faire, à l’extérieur de l’édifice, une large tranchée qui permît de s’assurer s’il y avait quelque trace de constructions. On a pratiqué une fouille dans le sens indiqué, et l’on a découvert, au bas de la muraille, un enduit rouge qui la recouvrait, puis une aire de deux mètres de large qui fait le tour de l’édifice, puis un petit mur qui borde cette aire et qui devait supporter des colonnes formant galerie autour du monument.

La conjecture de M. de Verneilh acquiert donc de la force, et le nom ancien de la ville des Tempes, que portait autrefois Chassenon, d’après une tradition citée par Nadaud, pourrait bien venir, par corruption, de la ville des Temples.

II. Palais de Longeat

Les fouilles que l’on a faites au palais de Longeat avaient pour but de retrouver le plan de cet ancien édifice. On a commencé par déchausser, sur une longueur de trente mètres, un mur épais d’un mètre et demi, qui nous semblait, à première vue, une muraille extérieure du palais ; mais, en avant de cette muraille, on a découvert plusieurs appartements, dont le sol épais, formé par plusieurs couches de béton et de tuileaux noyés dans le ciment, était pavé de pierres blanches de Chasseneuil. Un pavé semblable, de plusieurs mètres carrés, a été enlevé par M. Rambaud , propriétaire des ruines ; mais le moule de ces pierres est resté dans le ciment, où elles étaient symétriquement encastrées. Une aire, dépouillée de son pavé et profondément lézardée par quelques fissures, a été prise pour une rangée de pierres tumulaires, et les ouvriers, en l’absence du directeur des fouilles, ont soulevé ces prétendues dalles funèbres, dans l’espoir, bientôt déçu, d’y découvrir des trésors. Près de là, et toujours en avant du grand mur dont nous avons parlé, on a découvert un hypocauste ou calorifère romain, dont les bouches de chaleur, formées par une série de petites colonnes de briques juxtaposées, étaient alimentées par un four dont on a retrouvé les ruines. Ces divers appartements formaient, du côté du nord, comme l’avant-corps de l’édifice, et, chose remarquable, ces vastes salles, quoique contiguës, ne paraissent pas être au même niveau.

Par delà le grand mur que nous avons signalé, on reconnaît parfaitement l’atrium ou cour intérieure, au milieu de laquelle devait se trouver l’impluvium, bassin ou réservoir destiné à recevoir les eaux pluviales. Une fouille profonde, pratiquée à l’extrémité de cet atrium, a fait découvrir une porte par laquelle on pénètre dans le corridor central des caves du palais. L’entrée même donne les dimensions respectives. Tout le monde peut s’assurer qu’il n’y en a réellement que trois. La dernière cave à gauche quand on entre par l’ancienne porte, celle du midi, donne accès, par un trou pratiqué dans la muraille, dans trois autres caves parallèles, d’environ quinze mètres de longueur. Nous avions soupçonné qu’une porte extérieure de ces caves devait se trouver du côté de l’ouest : nous avions deviné juste. En déchaussant le mur extérieur, du côté de Montelu et du bourg de Chassenon, on a découvert une porte cintrée, par laquelle on entre dans la cave du milieu ; et c’est en déblayant l’entrée de cette porte qu’on a trouvé une petite pierre calcaire, de forme carrée , ornée de croix et de figures circulaires taillées en creux, dont nous parlerons plus tard.

Si l’on compare le plan de cette grande résidence romaine avec celui des maisons splendides qu’avait couvertes la lave du Vésuve et qu’on voit encore à Pompéi, on retrouve le même plan, la même distribution, et l’on peut conjecturer que les diverses pièces avaient à peu près la même destination. Seulement, en Italie, l’ornementation était magnifique ; à Chassenon , où la pierre ne se prête pas aux sculptures et où les briques sont fréquemment employées, l’ornementation devait être à peu près nulle. Les marbres avaient été réservés pour les temples des dieux.

De quel côté se trouvait le prothyrum ou entrée principale du palais ? où était le vestibule qui communiquait, d’un côté avec la porte principale, de l’autre avec l’atrium ? dans quel appartement placerons-nous le triclinium ou salle à manger ? où était le tablinum, c’est-à-dire la salle des archives, qui renfermait non-seulement la bibliothèque privée, mais encore les registres publics, quand le propriétaire remplissait une charge qui en exigeait l’emploi ? Nous avons fait fouiller, à gauche de l’atrium du midi, une vaste salle qui nous semblait avoir eu cette destination ; nous avions ordonné de déblayer les murs et de fouiller, dans un angle, jusqu’à ce qu’on découvrît le sol ; mais, au lieu de trouver la place des archives, on a mis à nu des piles de briques carrées, rangées de distance en distance, comme dans un magasin de tuilerie. Serait-ce encore un hypocauste ?

On n’a découvert jusqu’ici que des clous, des morceaux de fer très oxydés, des débris de verre aux nuances lumineuses, des os d’animaux inconnus, des dents impossibles, du charbon, etc., et une petite pierre calcaire qui mérite un examen spécial.

J’adresse à la Société Archéologique de la Charente une empreinte de cette pierre ; j’ai cru voir dans ces figures des symboles chrétiens. Je prie MM. les membres de la Société de me donner leurs idées sur ces figures ; plus tard, je pourrai leur communiquer mes conjectures.


[1On trouve, en descendant le cours du Rhin , Brocomagus, Noviomagus, Borbetomagus, Noviomagus ; dans la seconde Lyonnaise : Rotomagus, Noviomagus ; dans la seconde Belgique : Cœsaromagus , Augustumagus, Naomagus ; dans la première Narbonnaise : Vindomagus, etc. — Voir, dans Grégoire de Tours, Rigomagus, Riom ; Tornomagus, Tournon ; Cisomagus, etc.

[2Voir un article de M. Morin, dans la Revue des Sociétés savantes, octobre 1859, t. II, p. 437.

[3Pages 179-186.

[4Rich , Antiquités grecques et romaines, p. 235, col. 1, etc.

[5Voir le plan de la maison de Salluste, dans les Antiquités romaines de Pompéï.

[6« Ces trous ont fait long-temps le désespoir des archéologues. Beaumesnil voyait, dans les plus grands, la place des poutres destinées à recevoir les planchers, et, dans les plus petits, les places des crampons où Ton suspendait les armes : ce qui, ajoute-t-il, ne doit pas sembler étrange dans un proconsulat. » Ces traces ne sont autre chose que la place des soliveaux qu’il est encore aujourd’hui d’usage d’établir à travers les murs pour asseoir, des deux côtés, les planchers des échafaudages. » (L’abbé Michon, Statistique monumentale de la Charente, p. 179.)

[7Nadaud n’y avait pas pénétré. C’est probablement le passage qui donne accès dans les trois allées latérales, du côté de l’ouest, dont Nadaud a ignoré l’existence.

[8M. Maximin Deloche, dans son Cartulaire de Beaulieu (Introduction, p. 166), parle, d’après un manuscrit de la Bibliothèque impériale, d’une vicairie de Chassenon, dont les limites pouvaient exister au-delà de cette étendue, et dont cette tradition conserve peut-être un souvenir.

[9C’est ce temple circulaire que l’abbé Michon a fait fouiller et dont il a donné une savante et minutieuse description (Statistique monumentale de la Charente, p. 179-186).

[10L’abbé Michon, qui a lu un antre souterrain, a cru trouver là une tradition relative à cette cavité informe où son imagination a vu un soupirail ou antre de la Sibylle (Ibid., p. 186).

[11M. de Verneilh et moi avons parcouru une portion assez considérable de cet aqueduc qui se trouve au milieu d’un petit bois taillis, à l’est du palais de Longeat.

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