1603-1626 - Angoulême (16) : Menaces de contagion. La voirie. Prospérité momentanée. Le fisc ; la misère ; mortalité

D 16 mars 2009     H 20:52     A Pierre     C 0 messages A 464 LECTURES


Septième volet de l’étude d’Auguste-François Lièvre, en 1886.

Auguste-François LIEVRE, était Bibliothécaire-archiviste de la ville de Poitiers, correspondant du Ministère de l’Instruction publique. Il a été président de la SAHC en 1879-81, et en 1885-86.

Source : Bulletin de la Société Archéologique et Historique de la Charente - Année 1886

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1603-1626. — Menaces de contagion. La voirie. Prospérité momentanée. Le fisc ; la misère ; mortalité.

En 1603 pourtant on a des craintes. Au milieu de 1603, le bruit se répand « qu’il y a de la contagion ès ville de Poitiers, Niort, Bélat, Jonzac et autres circonvoisines ». Les membres du conseil invitent alors le maire « à faire mettre à chacune porte de la ville l’un de ses sergents pour empêcher que les pauvres étrangers n’entrent en icelle ; et, n’étant raisonnable de les envoyer sans leur bailler quelques aumônes, ont prié le maire d’appeler les fabriqueurs et marguillers, et leur enjoindre d’amasser sur chacun habitant de leur paroisse ce qu’il leur plaira bailler, pour être distribué aux pauvres qui seront renvoyés, laquelle distribution sera faite à une seule porte de ladite ville par deux habitants, choisis par le maire par chacune semaine ; ont requis ledit sieur maire faire proclamer que inhibitions et défenses soient faites à tous marchands de cette ville de ne faire trafic ès villes suspectes de contagion ».

Au milieu de novembre, le fléau n’a pas encore paru, mais l’inquiétude persiste. Le maire réunit les maîtres-chirurgiens « aux fins de pourvoir audit mal, advenant que la ville en fût travaillée et affligée ; de tous lesquels aucun ne se veut exposer ». Il ne se trouve qu’un maître-barbier, nommé Verguin, qui, « n’ayant de soi substanter et vivre », offre ses services, qu’il taxe à dix écus. Puis il paraît se contenter de six livres, quoiqu’il ait reçu un appel des habitants de Jonzac.

Au printemps de l’année 1605, la contagion, dont on ne se préoccupait plus depuis quelque temps, s’est
approchée de la ville, et dans la crainte qu’elle n’y pénètre avec les nombreux campagnards que les fêtes de Pâques vont y amener comme de coutume, le maire fait garder les portes par les habitants. L’épidémie, en effet, ravage les environs ; la peur est partout et les gens prudents mettent ordre à leurs affaires : le 28 juillet, Jean Mesnard, procureur fiscal et notaire de la châtellenie de Mouton, « voyant les grandes maladies contagieuses qui à présent régnent en ce pays », fait son testament [1].

A la fin de l’été et pendant l’automne, « le mal contagieux » sévit encore dans quelques paroisses voisines et l’entrée de la ville est toujours interdite aux étrangers. Verguin demande que, en cas d’invasion du fléau, on élève ses gages de six livres à vingt.

L’année suivante, au printemps, la situation n’a pas changé : la contagion est toujours dans les environs et les portes sont encore surveillées. Finalement l’épidémie paraît s’être éteinte ou éloignée sans avoir pénétré dans Angoulême.

Ce n’est pourtant pas que l’on y eût beaucoup plus de souci de l’hygiène que par le passé. La rue, comme au moyen âge, recevait les résidus des ménages et n’était guère nettoyée que par les averses, dont les eaux, au lieu de porter à la rivière leurs dissolutions empestées, les laissaient déposer et fermenter dans les « bousines » aux portes de la ville. A Saint-Martial et à Saint-Pierre, ces cloaques avaient même été creusés entre la première et la seconde porte. Sous, le pont-levis de celle du Pallet, et plus près encore que la bousine, se trouvait un dépôt repoussant qui témoignait de l’absence dans les habitations des réduits nécessaires. Près de la halle, au centre du quartier le plus populeux, il y avait un foyer d’infection du même genre. La ville faisait figurer le produit de ces amas d’ordures à son budget et imposait au fermier l’obligation de faire place nette tous les huit jours ; mais les engrais avaient alors si peu de valeur qu’elle ne trouvait pas toujours d’adjudicataire, et alors on se contentait de les faire disparaître trois ou quatre fois par an.

Si les épidémies avaient moins de prise sur les populations, ou, en d’autres termes, si celles-ci présentaient plus de résistance à la maladie, c’est qu’il régnait chez elles plus d’aisance et de bien-être. En même temps que moins de misère, il y avait aussi plus d’ordre et de propreté dans les ménages.

Mais cette aisance naissante ne dura guère au delà du règne de Henri IV. Après la retraite de Sully, il fallut augmenter les impôts pour satisfaire aux stériles dépenses de la cour, et cette aggravation de charges ramena en quelques années la gêne dans le pays. Le travail, découragé parce qu’il ne procurait plus le bien-être, se ralentit. Il était, du reste, d’autant plus facile à décourager que les économies elles-mêmes n’étaient jamais définitivement acquises et que toutes les prévisions de l’homme d’ordre échouaient parfois devant la brutalité des règlements. Le paysan et l’ouvrier qui avaient réussi à payer leur cote ne se trouvaient pas pour cela absolument à l’abri d’une saisie de leurs meubles et de leur outillage agricole ou industriel. Chaque contribuable, solidaire de tous ses coimposés de la paroisse, devait à leur défaut payer pour eux. A Angoulême, c’était la ville qui était responsable pour tous, parce que, exempte d’impôts en vertu de ses privilèges, elle votait des subventions qui en étaient à peu près l’équivalent et dont elle-même répartissait la charge entre ses habitants. Par un reste de respect pour ces mêmes franchises municipales, le fisc ne faisait opérer ni saisies ni arrestations dans la cité, mais les huissiers," embusqués aux portes de la ville, appréhendaient à la sortie un ou plusieurs habitants, les plus riches si possible, et ceux-ci, pour se tirer de prison, devaient payer pour la commune, sauf leur recours contre elle.

Ainsi, le 27 octobre 1613, le maire « remontre que la ville est poursuivie par le receveur général des finances de Limoges pour le paiement de la somme de deux mille cinq cent cinquante livres provenant des arrérages de la subvention de l’année 1612, et même qu’il y a commissaires et huissiers de sa part aux portes de la ville, qui prennent et emmènent à Limoges les habitants d’icelle, à faute du paiement de ladite somme ; et, de fait, ont pris et emmené prisonniers Corillet, Dusouchet et plusieurs autres, qui pourraient avoir des dommages et intérêts contre la maison de céans ».

La commune, obligée de racheter ses otages, ne savait où prendre de l’argent, lorsque les marchands de l’Houmeau vinrent lui en offrir. Le sel débarqué dans leur port ne pouvait être vendu que sur le plateau. Ils proposèrent au conseil de lui donner huit cents livres par an s’il voulait les autoriser à débiter chez eux cette denrée. Les marchands de la ville, dont la plupart siégeaient dans l’assemblée municipale, ne purent que s’exécuter, et, séance tenante, promirent de prêter gratuitement pour un an la somme de trois mille livres, montant approximatif de la contribution arriérée et des frais.

Ce n’était qu’un prêt, et consenti pour une année seulement ; nous ignorons comment on fit à l’échéance.
Corillet reçut comme indemnité la promesse qu’on donnerait à son fils le premier office de pair qui viendrait à vaquer. A un pâtissier emmené aussi à Limoges pour le même motif on donna trente livres de dommages et intérêts.

En 1615, la cour passa à Angoulême. La ville dépensa à cette occasion quatre mille cinq cent vingt-trois livres, le double de ses revenus annuels. Le maire, qui eut l’honneur de présenter à Sa Majesté les clés de la ville en argent, fut obligé d’avancer jusqu’au dernier sou les frais de cette entrée solennelle.

En 1617, la commune fut de nouveau poursuivie pour le paiement de la subvention ou pancarte, et le fisc menaça de faire prendre ceux des habitants qu’il pourrait rencontrer, soit à Paris, soit à Limoges.

Dans cet état de détresse continue, la municipalité ne pouvait rien entreprendre et, faute de ressource, négligeait absolument la voie publique. En entrant en fonctions, le maire Jean Guérin « remontra que les rues et venelles étaient toutes boueuses et pleines de crottes et fiants, qui apportaient une puante et mauvaise odeur à la ville, et serait nécessaire, ajoute-t-il, d’avoir et entretenir un tombereau pour les curer et nettoyer et mener les immondicités sous ladite ville ». La question du tombereau fut renvoyée au petit conseil du maire, composé de douze membres, qui n’y donna aucune suite. Elle dormit de même sous son successeur et ne revint qu’en 1621.

Le maire, à cette époque, proclama de nouveau la nécessité de tenir les rues propres et conclut « qu’il n’y avait meilleur moyen que d’avoir un tombereau appartenant à la maison (commune) pour faire ôter les immondices et les jeter hors la ville » ; mais, deux ans après, le tombereau n’était pas encore fait, lorsque, vers le commencement de l’été, on se crut menacé d’une épidémie. Le conseil fit alors enjoindre aux habitants par cri public et à son de trompe d’avoir à « nettoyer les rues chacun endroit soi et devant leurs maisons, sous peine de vingt sous d’amende ». Comme de coutume, l’entrée d’Angoulême fut interdite « aux passants étrangers et mendiants », que l’on devait secourir seulement aux portes de la ville. Vers la fin d’août on continuait à se préoccuper des dangereuses maladies qui couraient, et l’année suivante il était encore question de « grandes maladies ». L’hôpital de Saint-Michel, le seul qui méritât un peu ce nom, était encombré de « pauvres passants », dont la plupart, il est vrai, pouvaient travailler. La ville se décida à les utiliser et ouvrit au maire un crédit de cinquante livres pour payer, à la journée, ceux qui pourraient être employés, et pour donner aux autres « la passade ». Ce fut le premier essai de ce que, depuis, on a appelé atelier de charité.

Ces maladies persistantes et sans caractères définis, ou plutôt ces mortalités intenses et prolongées ne paraissent pas avoir eu d’autre cause que la misère, qui sévissait surtout dans les campagnes et faisait refluer les pauvres sur les villes, où il y avait encore un peu d’aisance.

La mortalité des populations rurales, affaiblies par la privation, et qui faisait croire à une épidémie, entretenait les inquiétudes de la municipalité d’Angoulême, qui, encore une fois en 1625, revint au vieux projet de faire faire un tombereau et de gager un homme pour nettoyer les rues ; mais pas plus que précédemment elle ne paraît y avoir donné suite.

La ville est en même temps fort préoccupée de « bruits de gens de guerre qui passent en cette province, on ne sait pour quel sujet ». Le soldat, presque autant que la peste, est un sujet d’effroi, surtout pour les campagnes, parce que, indiscipliné, pillard et brutal, il ne laisse derrière lui que la ruine et la désolation. Il brûle les meubles de ses hôtes, vole son linge et pousse parfois l’audace jusqu’à déshabiller le paysan sur les chemins pour s’approprier son haut-de-chausse [2].

Vers la fin du printemps de 1626 on s’inquiète de nouveau de la « quantité de passants et gens inconnus qui arrivent en ville de jour à autre », et de « l’inconvénient de maladies dangereuses qui en peut résulter ». Pendant un mois, des gardes, placés aux portes, empêchent les mendiants d’entrer, après quoi les imaginations se calment sans qu’il y ait eu de mal.


[1Archives de la Charente, Minutes de Brousse, notaire à Saint-Angeau (communication de M. de Fleury, archiviste).

[2A. Lièvre, Exploration archéologique de la Charente, I, 23.

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