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1805 : Le capitaine Lucas raconte la perte de son vaisseau le Redoutable à Trafalgar

mercredi 27 mars 2019, par Pierre, 177 visites.

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Natif de Marennes en 1764, le capitaine de vaisseau Jean-Jacques-Etienne Lucas a eu une carrière tout à fait remarquable que nous avons déjà présentée sur ce site (voir ici : De l’Hermione au Régulus, la carrière d’un intrépide capitaine de vaisseau, né à Marennes, héros de Trafalgar et des combats de la rade d’Aix, sous l’Empire.)

Cette page comprend 2 rapports écrits de la main du capitaine Lucas : l’un, synthétique, et l’autre détaillé.
Ce second rapport vous fera vivre la bataille navale de Trafalgar comme si vous étiez embarqué sur le Redoutable.

Source : Revue maritime / publiée par le Ministère de la Marine – 01/1901 - BNF Gallica

D’autres pages sur les épisodes de la carrière de Jean-Jacques-Etienne Lucas

Le Redoutable (centre) combat le HMS Victory (à sa gauche) et le HMS Temeraire (à sa droite), tableau peint par Louis-Philippe Crépin en 1807.

“Procès verbal de la perte du V. de S. M. I. & R. le Redoutable, commandé par M. Lucas, cap. de V. officier de la Leg. d’honneur.

“Aujourd’hui 1er brumaire an 14 [23 octobre 1805], Nous, Cap. de V. off. de la Legion d’honneur, commandt le V. S. M. I. R. le Redoutable, officiers composant l’état major, aspirants et premiers maîtres, qui avons survécu à la perte du dit V. nous trouvant réunis à bord du V. anglais le Swift-Sure, avons dressé le présent procès verbal, pour constater les causes et circonstances qui ont occasionné la perte du V. qui nous était confié.

“Le 29 Vendémiaire, an 14 [21 octobre 1805], à 11h1/2 du matin, l’armée combinée se trouvant sous le vent de l’ennemi, cherchait â se former en bataille, les amures â bâbord ; le vent était faible : cependant les vaisseaux pouvaient manœuvrer et gouvernaient bien. Le Redoutable, d’après l’ordre signalé, devait se trouver le 3me V. dans les eaux du V. amiral le Bucentaure ; mais les 2 V. qui nous précédaient ayant arrivé sous le vent et la ligne qui commençait à se former, laissaient par cette manœuvre le V. amiral entièrement à découvert, à l’instant surtout où l’un des deux pelotons sur lesquels était formée l’armée ennemie manœuvrait ostensiblement pour attaquer notre corps de bataille. Les vaisseaux Le Victory de 110 canons, monté par l’amiral Nelson, et le Téméraire, aussi de 110 canons, qui précédaient le dit peloton, gouvernaient sur le V. amiral qui était en panne, pour l’envelopper ; l’un d’eux cherchait à lui passer à poupe : le Cap. Lucas ayant jugé l’intention de l’ennemi manœuvra sur le champ pour mettre le beaupré du Redoutable sur la poupe du Bucentaure. Nous y parvinmes tellement que le commandant de ce vaisseau nous hellâ” [sic] “plusieurs fois que nous allions l’aborder. Nous étions tous décidés à nous ensevelir sous les débris de notre V. plutôt que de laisser enlever celui de l’amiral.

“ A 11h3/4 les vaisseaux des deux armées, qui se sont trouvés à portée ont commences le feu ; les deux V. ennemis, à 3 ponts, persistant audacieusement de passer à poupe du Bucentaure menaçaient d’aborder le Redoutable pour le forcer d’arriver et faciliter leur passage ; mais n’ayant pas réussir à nous faire ployer, l’amiral Nelson nous a abordés par bâbord et nous nous sommes réciproquement tiré plusieurs bordées à bout touchant ; le carnage qui en est résulté ne nous a point empêchés de lancer nos grappins à bord du Victory, et le commandant a, sur le champ, ordonné l’abordage. Aussitôt les braves composant l’équipage, avec une intrépidité au dessus de tout éloge, conduits par leurs officiers, se sont précipités sur les bastinguages et dans les haubans pour sauter à bord de l’ennemi. Alors s’est engagé un combat de mousqueterie. Plus de 200 grenades ont été jetteis” [sic] “ à bord du Victory : l’amiral Nelson combattait à la tête de son équipage. Notre feu était tellement supérieur qu’en moins d’un quart d’heure nous faire taire celui de l’ennemi : ses gaillards étaient jonchés de morts et l’amiral Nelson tué d’un coup de fusil. Il était difficile de passer à bord du Victory à cause de la supériorité de l’élévation de sa 3e batterie : l’aspirant Yon et le matelots y parvinrent par le moyen d’une de les ancres, mais à l’instant ou ils allaient être suivis par tous nos braves qui couvraient les bastinguages et les haubans de bâbord, le V. à 3 ponts le Téméraire, qui s’était aperçu sans doute que l’amiral anglais ne combattait plus et allait infailliblement être pris, est venu nous aborder par tribord, et nous cribler, à bout touchant, du feu de toute son artillerie : rien ne peut exprimer le carnage qui en est résulté ; plus de 200 hommes furent mis hors de combat ; le commandant alors ordonna au reste de l’equipage de se porter dans les batteries et de décharger sur le Téméraire les canons de tribord qui n’avaient pas été démontés par l’abordage de se V.

“ Au même instant un autre V. ennemi, s’étant placé par notre poupe à portée de pistolet nous a canonnés jusqu’à ce que le pavillon ait été amené (événement qui a en lieu à 2h1/2 après midi), d’après l’avis des soussignés et les considérations suivantes :—

“ 1° que sur 643 h. d’équipage 522, étaient hors de combat, dont 300 tués et 222 grièvement blessés, du nombre desquels se trouvait en totalité l’état major et dix aspirants sur 12.

“ 2° que le V. était dématé au ras du pont de son j^mât et de celui d’artimon ; le 1er était tombé à bord du Téméraire, et les deux mats d’hune de ce V. étaient tombé à bord du Redoutable.

“ 3° que la tamisaille, la barre la mèche du gouvernail et même l’etambot étaient entièrement coupés.

“ 4° que la presque totalité de l’artillerie était démontée : une partie par les abordages des deux V. à 3 ponts, une autre par les boulets de l’ennemi ; enfin parce qu’un canon de 18 de la 2e batterie et une caronade de 36 du gaillard d’avant avaient crevé.

“ 5° que la poupe était entièrement crevée, que les barres d’arquasse et d’hourdi, les jambettes de voûte étaient tellement hachées que toute cette partie ne formait qu’un large sabord.

“6° que tous nos mantelets de sabord avaient été brisés par nos abordages, et que tous nos ponts étaient percés par les boulets des 3me batteries des deux V. Victory et Téméraire.

“ 7° que les deux côtés du V. étaient entièrement percés à jour et que les boulets qui pénétraient dans notre faux pont nous avaient déjà tué plusieurs de nos blessés.

“ 8° parce que le feu avait déjà pris dans la braye de notre gouvernail.

“ 9° Enfin, parce que le V. avait plusieurs voies d’eau, que presque toutes les pompes étaient brisées et que nous avions acquis la certitude que le V. ne tarderait pas à couler au fond.

“ Dans ce combat les V : le Victory et le Téméraire ont constammant combattu le V. le Redoutable et nous ne nous sommes séparés tous trois que plusieurs heures après que les armées ne combattaient plus. Le V. Victory a perdu son mât d’artimon, son petit mât d’hune, son grand mât de perroquet, presque toutes ses vergues ; sa barre de gouvernail à été coupée ; il a en beaucoup de monde hors de combat et particulièrement l’amiral Nelson, tué à l’abordage par le feu de notre mousqueterie.

“ Vers les 7 hs du soir, le V. angl. le Swift-Sure est venu nous prendre à la remorque. Le 30, au matin, il a envoyé un canot à bord du Redoutable chercher le Commandant Lucas, le lieut* en pied Dupotet et l’enseigne de V. Ducrest. Vers les midi le mât de misaine du Redoutable est venu à bas ; à 5 h. du soir le cap. de prise à fait un signal pour demander du secours. Le V. le Swift-Sure a envoyé des embarcations pour sauver le monde ; on a en que le temps d’en retirer 119 français et à 7 hs du soir la poupe du Redoutable s’étant entièrement écroulée, il a coulé à fond avec les malheureux blessés qui étaient restés à bord.

“ Le 1er brumaire au matin le cap. du V. angl. Swift-Sure ayant aperçu de loin plusieurs hommes sur des dromes, les a envoyé chercher, au nombre de 50 : la totalité des hommes sauvés est de 169 h. sur le nombre desquels 70 sont blessés.
“ En foi de quoi nous avons dressé le présent procès verbal à bord du V. angl. le Swift-Sure les jour, mois et an, que ci dessus, et avons signé :—


Rapport fait à Son Excellence le ministre de la Marine et des Colonies, par M. Lucas, capitaine de marine, officier de la Légion d’honneur, lors de la bataille navale de Trafalgar entre la flotte combinée de la France et de l’Espagne sous les ordres de l’amiral Villeneuve et Gravina et la flotte anglaise commandée par l’amiral Nelson ; et en particulier sur le combat entre la Victoire de 110 canons avec le drapeau de l’amiral Nelson, le Téméraire de la même force et un autre navire, un bateau à deux ponts, et le Redoutable, dont Sa Majesté avait confié le commandement.

Rapport de M. Lucas, capitaine de vaisseau commandant le « Redoutable » au combat de Trafalgar, à Monseigneur, le Ministre.
Monseigneur, ’

Quoique la perte du vaisseau le Redoutable fasse partie de la défaite qu’a éprouvé l’armée combinée de France et d’Espagne à la sanglante affaire du cap Trafalgar, le combat de ce vaisseau n’en mérite pas moins, je pense, une place distinguée dans les annales de la marine française. En conséquence, je dois à la mémoire des braves qui ont péri dans ce terrible combat ou qui ont été ensevelis sous les débris du Redoutable lorsqu’il a coulé à fond ; je dois à la gloire du petit nombre de ceux qui ont échappé à cet inexprimable carnage de mettre sous les yeux de Votre Excellence le tableau de leurs exploits, les efforts de leur valeur, et surtout les expressions de leur amour et de leur attachement pour Sa Majesté impériale et royale dont le nom mille fois répété avec le plus grand enthousiasme semblait les rendre invincibles.

.....(Suivent quelques explications sur les mouvements de l’armée avant le combat.)

A 9 heures, l’ennemi se forma sur deux pelotons, se couvrit de voiles, même de bonnettes et laissa arriver sur notre armée avec une petite brise d’O.-S.-O. L’amiral jugeant alors qu’il cherchait à porter ses efforts sur notre arrière-garde fit virer l’armée de bord lof pour lof, toute à la fois. Dans ce nouvel ordre, le Redoutable devait se trouver le troisième vaisseau dans les eaux de celui de l’amiral, le Bucentaure. Je m’empressai, en conséquence, de me placer derrière ce vaisseau, laissant entre lui et moi l’espace nécessaire pour les deux vaisseaux qui devaient me précéder.

L’un n’était pas très éloigné de son poste, mais l’autre ne manœuvrait point pour prendre le sien et se trouvait beaucoup sous le vent de la ligne qui commençait à se former en avant de l’amiral. Vers les 11 heures du matin, les deux pelotons de l’armée ennemie approchaient de notre armée ; l’un précédé par le vaisseau à trois ponts le Royal-Souverain, se dirigeait sur notre arrière-garde, et l’autre, précédé par les vaisseaux le Victory [1] et le Téméraire, manœuvrait pour attaquer notre corps de bataille.

A 11 h 1/4,. les vaisseaux de notre arrière-garde commencèrent à tirer sur le vaisseau anglais Royal-Souverain. Ce vaisseau nous envoya de loin quelques coups de canon auxquels je ne voulus pas répondre. J’étais toujours dans l’eau de l’amiral français, mais il existait entre lui et moi une lacune qui ne se fermait point par les deux vaisseaux qui devaient me précéder : l’un était trop sous le vent pour pouvoir venir prendre son poste, et l’autre, que j’ai.déjà.dit n’en être.pas très éloigné ; s’en écartait beaucoup en arrivant pour tirer sur le Royal-Souverain, qui était à plus de mi-portée. Le peloton conduit par l’amiral Nelson approchait de notre corps de bataille ; les deux vaisseaux à trois ponts qui le précédaient manœuvraient ostensiblement pour envelopper le vice-amiral français : l’un d’eux cherchait à lui passer en poupe. Aussitôt que j’eus:reconnu cette intention, certain d’ailleurs que mes deux matelots d’avant ne pouvaient plus venir prendre leur poste, je fis mettre le beaupré du Redoutable sur la poupe du Bucentaure. Bien décidé à sacrifier mon vaisseau pour la défense du pavillon amiral, j’en fis part à mes officiers et à mon équipage, qui répondirent à mes intentions par des cris mille fois répétés de ; « Vive l’Empereur ! Vive l’Amiral ! Vive le Commandant.! :».. Précédé par les fifres et les tambours que j’avais à bord, je fus, à la tête de mon. état-major, parcourir les batteries : partout, je trouvai des-braves brûlant d’impatience de commencer le combat ; plusieurs me dirent :
« Commandant, n’oubliez pas l’abordage ! » [2]
..
A 14 heures, l’armée combinée, arbora pavillon ; celui du Redoutable le fut d’une manière imposante : les tambours battaient aux drapeaux ; les mousquetaires présentaient les armes ; il fut salué, par l’état-major et l’équipage par sept cris de « Vive l’Empereur ! »...

A 11 h 1/2 le peloton ennemi qui se dirigeait sur notre corps de bataille, se trouvant à portée, le vaisseau le Bucentaure et son matelot d’avant commencèrent à tirer sur le vaisseau le Victory. Je fis monter sur le gaillard une grande partie des chefs de pièces pour leur montrer combien nos vaisseaux tiraient mal : tous leurs coups portaient trop bas et tombaient dans l’eau ; je les engageai à tirer à démâter et surtout à bien pointer.

A 11 h. 3/4, le Redoutable commença le feu par un coup de canon de la 1ère batterie, qui coupa la vergue du petit hunier du Victory ; qui gouvernait toujours sur le mât de misaine du Redoutable. Alors des cris de joie retentirent dans toutes les batteries ; notre feu fut bien nourri : en moins de dix minutes ce vaisseau fut démâté de son mât d’artimon, de son petit mât de hune et de son grand mât de perroquet. Je serrais toujours de si près le vaisseau le Bucentaure qu’on me héla plusieurs fois de sa galerie que j’allais l’aborder : effectivement, le beaupré du Redoutable toucha légèrement le couronnement de sa poupe ; mais je l’assurai qu’il n’y avait rien à craindre. Les avaries du Victory ne changèrent rien à l’audacieuse manœuvre de l’amiral Nelson. Il persistait toujours à vouloir couper la ligne en avant du Redoutable et menaçait de nous aborder si nous osions nous y opposer. La grande proximité de ce vaisseau à trois ponts suivi de près par le Téméraire, loin d’intimider notre intrépide équipage, ne fit qu’accroître son courage, et, pour prouver à l’amiral anglais que nous ne redoutions pas son abordage, je fis hisser les grappins à toutes les vergues.

Enfin le vaisseau le Victory n’ayant pu parvenir à passer en poupe de l’amiral français ; nous aborda à bâbord, de long en long, nous débordant de l’arrière de manièreque notre dunette se trouvait par le travers et à la hauteur de son gaillard d’arrière.

Dans cette position ; les grappins furent lancés à son bord, ceux de derrière furent coupés, mais ceux de devant résistèrent ; nos bordées furent déchargées à bout touchant,.et il en résulta un carnage horrible. Nous continuâmes à nous canonner pendant quelque temps ; nous parvînmes avec les écouvillons de corde [3] à charger quelques canons ; plusieurs furent tirés à longueur de bragues, ne pouvant les palanquer aux sabords, qui se trouvaient masqués par les flancs du Victory ; et, par les moyens de nos armes à feu ; dans nos batteries, nous empêchions tellement l’ennemi de charger les siens qu’il avait cessé de tirer sur nous. Quel jour de gloire pour le vaisseau le Redoutable s’il n’avait eu qu’à combattre le Victory. Enfin, les batteries du Victory ne pouvaient plus nous riposter.

Je m’aperçus que l’équipage de ce vaisseau se disposait à venir à l’abordage : il se portait en foule sur les gaillards :.. Je fis sonner la trompette, signal reconnu dans nos exercices pour appeler les divisions d’abordage ; elles montèrent avec un tel ordre, les officiers et aspirants à la tête de leurs compagnies, qu’on eût dit que ce n’était qu’un simulacre. En moins d’une minute nos gaillards furent couverts d’hommes armés qui se précipitaient sur la dunette, sur les bastingages et dans les haubans ; il me fut impossible de remarquer les plus braves.

Alors il s’engagea un vif combat de mousqueterie dans lequel l’amiral Nelson combattait à la tête de son équipage. Notre feu devint tellement supérieur à celui de l’ennemi, qu’en moins de quinze minutes nous fîmes taire celui du Victory ; plus de 200 grenades furent jetées à son bord avec le plus grand succès ; ses gaillards furent jonchés de morts et de blessés.

L’amiral Nelson fut tué par le feu de mousqueterie ; presque aussitôt ses gaillards furent évacués et son vaisseau cessa absolument de nous combattre ; mais il était difficile de passer à son bord à cause du mouvement des deux vaisseaux et de la supériorité d’élévation de sa 3° batterie. J’ordonnai de couper les suspentes de la grande vergue et de l’amener pour nous servir de pont. L’aspirant Yon et quatre matelots, à l’aide de l’ancre du Victory, parvinrent à son bord et nous prévinrent qu’il n’y avait personne dans ses batteries, mais à l’instant où nos braves allaient se précipiter pour les suivre, le vaisseau à trois ponts le Téméraire qui sans doute s’était aperçu que le Victory ne combattait plus et allait infailliblement être pris, vint à toutes voiles nous aborder à tribord et nous cribler à bout touchant du feu de toute son artillerie.

Il serait difficile de dépeindre le carnage que produisit la bordée de ce vaisseau : plus de 200 de nos braves en furent tués ou blessés ; je fus aussi blessé à ce même instant, mais pas assez grièvement pour me faire abandonner mon poste. Ne pouvant plus alors rien entreprendre contre le Victory, j’ordonnai au reste de l’équipage de se porter promptement dans les batteries et de décharger sur le Téméraire les canons de tribord qui n’avaient pas été démontés par l’abordage de ce vaisseau. Cet ordre fut exécuté, mais nous étions tellement affaiblis et il nous restait si peu de pièces en état de servir que le Téméraire nous ripostait avec beaucoup d’avantage. Peu de temps après, un vaisseau à deux batteries dont j’ignore précisément la force, vint se placer en poupe du Redoutable et nous canonner à portée de pistolet. En moins d’une demi-heure notre vaisseau fut tellement criblé qu’il ne présentait plus qu’un monceau de débris : dans cet état, le vaisseau le Téméraire nous héla de nous rendre et de ne pas prolonger une résistance inutile. J’ordonnai à quelques soldais qui étaient près de moi de répondre à cette sommation par des coups de fusil, ce qui fut exécuté avec le plus grand empressement. A peu près dans le même instant, notre grand mât tomba en travers sur le vaisseau anglais le Téméraire ; les deux mâts de hune de ce vaisseau tombèrent à bord du Redoutable ; toute la poupe fut défoncée ; la mèche du gouvernail, la barre, les deux tamisailles, l’étambot, les barres d’arcasse et d’hourdi, les jambettes de voûte, furent mis en lambeaux ; les ponts étaient tout percés par les boulets du Téméraire et du Victory ; toute l’artillerie fut brisée ou démontée par les boulets ou les abordages de ces deux vaisseaux. Un canon de 18 de la 2° batterie et une caronade de 36 du gaillard d’avant ayant crevé nous tuèrent ou blessèrent beaucoup de monde. Les deux côtés du vaisseau, tous les mantelets de sabords et les barrots étaient entièrement hachés ; quatre de nos six pompes étaient brisées, ainsi que toutes nos échelles, en sorte que les communications entre les batteries et les gaillards étaient devenues extrêmement difficiles. Tous nos ponts étaient couverts de morts ensevelis sous les débris et les éclats des différentes parties du vaisseau. Une grande quantité de blessés furent tués dans le faux-pont [4]. Sur 645 hommes d’équipage, nous en avions 522 hors de combat dont 300 de tués et 222 blessés, parmi lesquels se trouvait la presque totalité de l’état-major. Sur les 121 qui restaient, une grande partie était employée au passage des poudres dans le faux-pont et dans la cale à eau, de sorte que les gaillards et les batteries étaient absolument déserts et que nous ne pouvions plus, par conséquent, apporter aucune résistance.

Quiconque n’a pas vu dans cet état le vaisseau le Redoutable ne pourra jamais se former une idée de son désastre ; je ne connais rien à bord qui n’ait été coupé par les boulets. Au milieu de cet horrible carnage, les braves qui n’avaient pas encore succombé et ceux blessés dont le faux-pont était encombré, s’écriaient encore : « Vive l’Empereur ! Nous ne sommes pas encore pris ! Le commandant existe-t-il encore ? » Dans cet état, le feu.prit à la braye de notre gouvernail, ce qui heureusement n’eut point de suite ; on parvint à l’éteindre.

Le vaisseau le Victory ne combattait point : il s’occupait seulement à se dégager du Redoutable ; mais nous étions criblés par le feu du Téméraire avec lequel nous étions toujours abordés et par le feu du vaisseau qui nous canonnait en poupe. Ne pouvant nullement riposter et ne voyant aucun de nos vaisseaux venir à notre secours (ils étaient tous très éloignés sous le vent), je n’attendais plus pour me rendre que la certitude que les voies d’eau qu’avait le vaisseau fussent assez considérables pour qu’il ne tardât pas à couler à fond.

À l’instant où l’on m’en donna l’assurance, j’ordonnai d’amener le pavillon ; il vint en bas lui-même par la chute du mât d’artimon. Nous fûmes alors abandonnés du vaisseau qui nous canonnait en poupe. Mais le Téméraire continua encore à tirer sur nous pendant quelque temps et il ne cessa qu’à cause de la nécessité où il se trouva d’éteindre le feu qui prit à son bord. Il était environ 2 h. 1/2 de l’après-midi.

Peu de temps après, les vaisseaux le Victory, le Redoutable et le Mercure toujours fortement liés par les mâtures qui étaient tombées réciproquement d’un vaisseau sur l’autre, d’ailleurs tous trois privés de l’usage de leur gouvernail, formaient un groupe qui dérivait au gré du vent et qui fut involontairement jeté sur le vaisseau le Fougueux ; celui-ci ayant combattu contre plusieurs-vaisseaux ennemis qui l’avaient ensuite abandonné, n’avait point encore amené son pavillon. Ce vaisseau, entièrement dégréé, en partie démâté et ne gouvernant plus, s’aborda avec le vaisseau le Téméraire. Le Fougueux, était hors-d’état d’opposer une forte résistance. Néanmoins, le brave capitaine Baudouin voulut, tenter de nouveaux efforts, mais ayant été tué en cherchant encore à se défendre et son second ayant été tué presque au même instant, le vaisseau le Téméraire fit sauter à son bord quelques hommes de son équipage, qui s’emparèrent de ce vaisseau.

L’ennemi ne faisait aucun mouvement pour amariner le Redoutable, dont les voies d’eau étaient tellement considérables que je craignis qu’il ne coulât avant qu’on eût pu en retirer les blessés. Je représentai cette situation au vaisseau le Téméraire, en lui faisant observer que, s’il tardait davantage à faire passer des hommes de son.équipage pour pomper et nous porter des secours urgents, il ne restait plus qu’à mettre le feu au Redoutable, dont l’incendie occasionnerait celui du Téméraire et du Victory.

Sur-le-champ deux officiers, quelques soldats et matelots du Téméraire vinrent à notre bord pour prendre possession du vaisseau, mais, à l’instant où l’un des marins anglais mettait le pied dans le sabord de la seconde batterie du Redoutable, un de nos matelots, qui était.déjà blessé d’une balle à la cuisse, se saisit d’un mousqueton armé d’une baïonnette et fondit sur lui avec fureur, en disant : « Il faut encore que j’en tue un » ; il lui passa la baïonnette dans la hanche et le fit tomber entre les deux vaisseaux. Malgré cet événement, je parvins à retenir à bord les Anglais, qui voulaient repasser sur leur bord.

Vers les 3 heures, quelques.vaisseaux de notre avant-garde, qui tenaient le vent tribord amures pour s’éloigner du champ de bataille, sans cependant paraître dégréés, tirèrent de fort loin sur notre groupe plusieurs coups de canon ; quelques-uns de leurs boulets tombèrent à bord du Redoutable, et l’un des officiers anglais venus auprès de moi eut une cuisse.emportée et ne tarda pas à mourir.

Sur les 3 h. 1/2, le Victory se sépara du Redoutable, mais tellement délabré, qu’il.était hors d’état de combattre ; ce ne fut que vers les 7 heures du soir que l’on parvint à séparer le Redoutable du Téméraire, qui resta encore abordé avec le Fougueux. Nous ne fûmes point amarinés, mais le vaisseau anglais le Swiftsure vint nous prendre à la remorque.On fit jouer la nuit les deux pompes qui restaient, sans pouvoir cependant entretenir l’eau, quoique la.mer fût belle. Le petit nombre de Français en état d’agir se joignit aux Anglais pour pomper, aveugler quelques voies d’eau, placarder les sabords, épontiller la poupe du vaisseau qui était prête à s’écrouler, enfin nul ne fut plus ardent au travail. Au milieu de tous les travaux et de l’horrible désordre du vaisseau le Redoutable, qui flottait à peine, parmi les décombres et les morts dont les batteries étaient parsemées, je m’aperçus que quelques-uns de nos braves, particulièrement de nos jeunes aspirants dont plusieurs étaient blessés, ramassaient des armes qu’ils cachaient dans le faux-pont, dans l’intention, disaient-ils, d’enlever le Redoutable. Jamais autant de traits d’intrépidité, de valeur et d’audace ne furent déployés à bord du même vaisseau, et jamais l’histoire de la marine n’offrit d’exemples semblables.

Le lendemain matin, le capitaine du Swiftsure m’envoya prendre à bord par un canot, ainsi que le lieutenant de vaisseau Dupotet, mon second, et l’enseigne de vaisseau Ducrest ; nous fumes conduits à bord de ce vaisseau.

A midi, le Redoutable démâta de son mât de misaine, le seul qui lui restait ; à 5 heures du soir l’eau continuant à gagner les pompes, le capitaine de prise demanda du secours, et toutes les embarcations du Swiftsure furent mises à l’eau pour sauver le monde. Il ventait bon frais et la mer était grosse, ce qui rendait très difficile l’embarquement des blessés ; ces malheureux voyant que le vaisseau allait être englouti, s’étaient presque tous traînés sur le gaillard d’arrière ; on parvint à en sauver quelques-uns.

A 7 heures du soir, la poupe s’étant entièrement écroulée, le Redoutable coula à fond avec la majeure partie de ces infortunés, que leur courage avait rendus dignes d’un meilleur sort. Le lendemain, au point du jour, le capitaine du Swiftsure ayant aperçu de loin plusieurs hommes sur des drômes les envoya chercher ; ils étaient au nombre de 50, presque tous blessés.

169 hommes, formant le reste du valeureux équipage du vaisseau le Redoutable, se trouvèrent alors réunis à bord du vaisseau anglais. Sur cette quantité, 70 étaient grièvement blessés et 64 avaient de légères blessures. Tous ces blessés furent renvoyés : à Cadix sur un parlementaire, de:manière que 35 hommes seulement furent conduits en Angleterre comme prisonniers de guerre.

Les résultats du combat du vaisseau le Redoutable sont : la perte de ce vaisseau et la destruction des trois quarts de son équipage ; mais, seul pendant toute l’action, il a occupé les vaisseaux à trois ponts : le.Victory et le Téméraire et a, de cette manière, attiré la surveillance, les combinaisons, les ordres d’agir suivant les circonstances, de l’amiral. Nelson qui, .lui même engagé dans ce combat particulier, ne put que se livrer à l’excès de son courage. L’Angleterre a perdu le héros de sa marine, qui est tombé sous les coups des braves du Redoutable. Plus de 300 hommes, dont plusieurs offïciers de marque furent mis hors de combat à bord des vaisseaux ennemis. Le Victory a été démâté dans l’action de son mât d’artimon, de son mât de hune et de son grand mât de perroquet ; en général, toutes ses vergues ont été brisées, ainsi que la barre de la roue du gouvernail. Le Téméraire a perdu ses deux mâts de hune, ses deux basses vergues ; son gouvernail et son étambot ont été hachés par les canons de notre 1re batterie ; enfin les deux vaisseaux ont été renvoyés en Angleterre pour y changer toute leur mâture et y recevoir de fortes réparations.

Je joins à ce rapport un état de la situation de l’équipage du vaisseau le Redoutable avant et après le combat, état qui fera connaître les pertes d’hommes dans chaque classe ; j’y joins aussi une liste nominative,des officiers qui cornposaient l’état-major, et des aspirants de ce vaisseau.

Les éloges que .je dois à tous ces braves sont au-dessus de toute expression. Quiconque n’aura pas vu ces valeureux officiers et ces jeunes aspirants conduisant nos colonnes d’abordage à l’ennemi ; aura peine à se former une idée juste de leur bouillante ardeur et de leur intrépide audace ; partout, à la tête des braves de l’équipage que chacun commandait debout sur les bastingages, les uns armés de sabres et de pistolets, les autres de mousquetons, tous dirigeaient les feux de mousqueterie et le jet des grenades. Dans cette circonstance, les officiers de terre et de mer ; les matelots et les soldats semblaient faire assaut de courage, sans pouvoir se surpasser ; aussi .n’est-ce qu’en présentant la liste générale de ces guerriers que je puis désigner les plus méritants.

Monseigneur,

J’ai l’honneur d’être de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.

Lucas,
Capitaine de vaisseau, commandant le Redoutable.

État-major du « Redoutable » et pertes de la maistrance à la bataille de Trafalgar [5]

Lucas, capitaine de vaisseau (blessé).
Dupotet, lieutenant de vaisseau second (blessé),
† Briamant, lieutenant de vaisseau second (tué).
† Poulouin, lieutenant de vaisseau second (tué).
Ducrest de Villeneuve, lieutenant de vaisseau (blessé) [6]
Mayol, enseigne de vaisseau (blessé).
Sergent, enseigne de vaisseau (blessé).
Laity, enseigne de vaisseau (blessé).
Péan, agent comptable.
Bohan, officier de santé.
† Chafange, capitaine au 16e régiment (tué).
Guillaume, capitaine au 79° régiment (blessé).
Amoche, capitaine au 6e dépôt colonial (blessé).
Blondel, lieutenant d’artillerie de marine (blessé).
† Tresse, lieutenant d’artillerie de marine (tué).
† Neury, lieutenant au 6° dépôt colonial (tué).(
Chauvin, lieutenant au 79e régiment.
† Medeau, sous-lieutenant au 79e régiment (tué).
† Savignac, sous-lieutenant au 16e régiment (tué).
† Lepeltier, aspirant de lre classe (tué).
† Yon, aspirant de lre classe (tué).
Hosteau, aspirant de lre classe (blessé)
† Daubré, aspirant de 2° classe (tué).
† Perrin, aspirant de 2e classe (tué).
† Lecœutré, aspirant de 2° classe (tué),
† Maubras, aspirant de 2e classe (tué).
Gauthier, aspirant de 2° classe (blessé).
Lafortelle, aspirant de 2e classe (blessé).
Le Mesle, aspirant de 2e classe (blessé).
Ferec, aspirant de 2° classe (blessé).

OFFICIERS-MARINIERS TUÉS.

Cheny, maître d’équipage.
Toulorge, maître d’équipage.
Robin, 2e maître d’équipage.
Baudry, 2e maître d’équipage.
Geantot, 2e maître d’équipage.
Laurent, 2e maître d’équipage.
Le Pan, 2e maître d’équipage.
J. May, 2e maître d’équipage.
J. Le Voyen, contremaître de manœuvre.
Le Goffre, contremaître de manœuvre.
J.-M. Nué, contremaître de manœuvre.
J. Grossin, contremaître de manœuvre.
Godichet, contremaître de manœuvre.
Raby, quartier-maître de manœuvre.
Renaud, quartier-maître de manœuvre.
Fleury, quartier-maître de manœuvre.
Guigon, quartier-maître de manœuvre.
Fadin, quartier-maître de manœuvre.
Gavoine, quartier-maître de manœuvre.
Le Floch, quartier-maître de manœuvre.
Dren, quartier-maître de manœuvre. .
Joseph, quartier-maître de manœuvre.
Chevalier, quartier-maître de manœuvre.
Robin (César), quartier-maître de manœuvre.
Flambart, quartier-maître de manœuvre.
Mahé, quartier-maître de manœuvre.
Agon, quartier-maître de manœuvre.
Soriant, quartier-maître de manœuvre.
Chanoine, quartier-maître de manœuvre.
Molère, quartier-maître de manœuvre.
Bernard, quartier-maître de manœuvre.
Bizon, quartier-maître de manœuvre.
Artigue, maître canonnier.
Auffret, 2° maître canonnier.
Massé, 2e maître canonnier.
Clémence, 2e maître canonnier.
J. Debry, aide-canonnier.
F. Toussaint, aide-canonnier.
Dujardins, aide-canonnier.
Lescot, aide-canonnier.
Jamel, aide-canonnier.
Fouillé, aide-canonnier.
Béranger, chef de timonerie.
Le Long, 2e maître de timonerie.
Cheftel, 2e maître de timonerie.
Anillac, aide-timonier.
Recotillon, aide-timonier.
Quirion, aide-timonier (fais. fonction de 2° maître).
Quéméner, aide-timonier.
Kalvest, aide-timonier.
Dubignon, aide-timonier.
Mauquet, aide-timonier.
Sauvai, aide-timonier.
Girandi, maître calfat.
Roget, aide-calfat.
Bitourné, 2e maître charpentier.
Bourgaise, 2e maître charpentier.
Gilard, 2° maître charpentier.
Marec, maître voilier.
Guérant, 2e maître voilier.
Gaignon, 1er maître commis.
Bargetton, distributeur.
Denian, maître boulanger.
Joseph, maître coq.
Roustic, coq.
Goulvin. maître armurier.
Rat, maître armurier.
Civadoux, tonnelier.

Plus les noms de 85 matelots, 31 novices et 7 mousses.

En résumé, sur 643 hommes dont se composait l’équipage du Redoutable avant le combat, 244 furent tués et 230, trop grièvement blessés pour échapper au naufrage, se noyèrent. Sur les 169 survivants, 134 hommes étaient plus ou moins grièvement blessés. Il n’y eut donc que 35 hommes qui échappèrent indemnes à cette héroïque boucherie !

Dans l’état-major, composé, comme on peut le voir, de 30 officiers, 13 furent tués, 44 blessés, 3 seulement restèrent sans blessures.


Quand le capitaine Lucas rentra en France, l’Empereur se le fit présenter et lui offrit le choix, ainsi qu’au brave capitaine Infernet [7], un autre héros de la fatale journée du 21 octobre, entre le grade de contre-amiral et la croix de commandeur de la Légion d’honneur. Les deux braves officiers choisirent cette dernière distinction.

Comme je l’ai dit plus haut, toute réflexion déflorerait l’admirable rapport que l’on vient de lire. Cependant, je ne crains-pas d’insister sur ce fait que l’équipage du Redoutable, malgré le premier combat soutenu contre le Victory, malgré les 200 hommes couchés sur lie pont par une seule bordée du Téméraire, retourna stoïquement dans les batteries sans une hésitation, sans un murmure, se faire
mitrailler presque jusqu’au dernier combattant. Qui doit être le plus admiré : de ces hommes ou du commandant qui sut obtenir d’eux un pareil dévouement ?


[1En 1744, un vaisseau anglais de 100 canons, le Victory, portant le pavillon de

[2Depuis que le Redoutable avait été armé, rien n’avait été négligé à bord pour instruire l’équipage à toute espèce d’exercice : mes idées s’étaient toujours tournées sur le combat à l’abordage ; je comptais tellement sur son succès que tout avait été mis en usage pour l’entreprendre avec avantage. J’avais fait faire pour tous les chefs de pièce des sacs en toile pour contenir deux grenades ; les baudriers de ces gibernes portaient un tube en fer-blanc contenant une petite mèche. Dans tous nos exercices, je faisais lancer une grande quantité de grenades en carton, et je menais souvent les grenadiers à terre pour faire éclater devant eux des grenades de fer. Ils avaient acquis tellement l’habitude de les jeter, que le jour du combat nos gabiers en lancèrent deux à la fois. J’avais à bord cent mousquets tous portant une longue baïonnette ; les hommes auxquels ces mousquets étaient destinés étaient si bien exercés à s’en servir qu’ils montaient jusqu’au milieu des haubans pour faire le feu de mousqueterie. Tous les hommes portant des sabres apprenaient constamment à espadonner et le pistolet leur était devenu une arme familière.

Les grappins d’abordage se lançaient à bord avec une telle adresse que nous étions parvenus à accrocher un vaisseau qui n’eût pas même été précisément à nous toucher. Dans le branle-bas de combat, chacun se rendait à son poste tout armé et les armes chargées ; ils les plaçaient aux environs de la pièce ; à des tresses clouées entre chaque barrot. Enfin l’équipage avait lui-même une telle confiance dans cette manière de combattre, qu’il m’engageait souvent à aborder le premier bâtiment auquel nous aurions affaire.

[3Ces écouvillons, dont les Anglais s’étaient servis avant nous, permettaient de recharger les pièces, qui quelquefois, dans les abordages, comme dans le cas du Redoutable engagé avec le Victory, étaint immobilisées par suite du rapprochement des deux adversaires. Leur différence avec:les écouvillons ordinaires consistait en ce que le manche, au-lieu d’être en bois, était formé d’un filin goudronné et fortement tordu, dont la rigidité, tout en permettant d’écouvillonner, pouvait cependant se prêter à une certaine torsion.

[4Cette note du capitaine Lucas vient bien corroborer ce que M. le médecin principal Gueit fait remarquer dans la savante étude parue récemment dans la Revue maritime, quand il rappelle que, sur les vaisseaux, les blessés placés dans le faux-pont, couraient beaucoup plus de risques qu’à bord des frégates, où les postes des chirurgiens étaient situés dans la cale. On verra d’ailleurs plus loin que la plupart des gens qui sortirent indemnes de l’héroïque boucherie que fut le combat du Redoutable, furent presque entièrement les hommes des passages, postes en grande partie sous la flottaison.

[5(Archives du ministère, Campagnes 1805, BB4 232, fol. 182). Cette liste est celle donnée par le capitaine Lucas. Elle diffère légèrement de celle donnée dans les Guerres maritimes de l’amiral J. de la Gravière, qui ne porte pas l’aspirant Gauthier dans l’état-major et ne cite pas parmi les blessés le lieutenant de vaisseau Ducrest et le lieutenant d’artillerie Blondel. Le rôle du Redoutable est resté introuvable ; il n’existe ni aux armements de Brest, ni à ceux de Lorient, de Toulon ou du ministère.

[6Mort contre-amiral en 1852. Sa blessure est signalée dans sa nécrologie publiée la même année, et par lui-même dans le récit palpitant du voyage qu’il fit avec la Mouche n° 6 en 1806. (Annales maritimes de 1857, 2e volume).
Avec ce petit bâtiment de 30 tonneaux de déplacement (16m,24, 4m,22 de large, 1m,63 de creux), M. Ducrest se rendit de Brest à Batavia et Manille en passant par le cap de Bonne-Espérance et l’île Bourbon pour porter des instructions du roi Joseph d’Espagne. Son équipage était.de 12 hommes et la Mouche était armée d’un canon de 4.

[7Ce capitaine de vaisseau, commandant l’Intrépide, avait eu à combattre cinq vaisseaux dont il avait repoussé deux,.et ne s’était rendu qu’après avoir perdu 306 hommes. Son vaisseau était rasé comme un ponton.
Le nom de ce vaillant marin fut donné, de nos jours, :à un bâtiment de guerre.
Le croiseur actuel Sfax était, avant de porter ce nom, destiné à porter celui de Capitaine-Lucas. Ce fait d’armes mérite-t-il vraiment d’avoir remplacé celui du héros de Trafalgar ?

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