Histoire Passion - Saintonge Aunis Angoumois

Accueil > Grands thèmes d’histoire locale > Villes, bourgs et villages > 17 Saintes > De la ville de Saintes, par Armand Mchain (1671)

De la ville de Saintes, par Armand Mchain (1671)

jeudi 7 mai 2020, par Pierre, 264 visites.

L’histoire de la ville de Saintes, raconte par Armand Mchain en 1671, couvre une priode allant de l’poque romaine 1652. Vaste programme... La priode la plus dveloppe est celle des invasions sarrasines en Guyenne, du VIIIme au Xme s.

Nous nous sommes attachs indiquer les sources utilises par l’auteur, en les regroupant dans un encadr en tte de page. Aujourd’hui, un grand nombre de ces documents sont numriss, et accessibles dans leur version ancienne.

Ces sources sont d’un niveau ingal, certaines tant plus proches de la lgende que de l’histoire. On en trouvera un exemple dans la mention du roi Nabuchodonosor, roi de Babylone de 1125 environ 1104 av. J.-C. rattach par A. Mchain l’histoire de la ville de Bourges.

Malgr ces quelques faiblesses, les crits d’Armand Mchain restent un riche source d’informations sur l’histoire ancienne des provinces de Saintonge, Aunis, Angoumois et Poitou.

DE LA VILLE DE SAINTES.

Sources bibliographiques cites par l’auteur

Auteur Dates Titre Div En ligne
Admar de Chabannes 988 ?-1034 Chronique En ligne sur BNF Gallica
Aimoyn Xme s. De gestis Francorum Liv 1 chap 4 le bndictin Aimoin est entr chez les bndictins de l’abbaye de Fleury vers 980. Ses "Historiae Francorum" constituent l’une des plus anciennes compilation importantes des sources de l’histoire de France, composes avant 1004. L’oeuvre voque l’histoire des francs depuis les origines jusqu’en 654. ‎Publi en 1322 En ligne sur archiv.org
Ammien Marcellin (c)330-(c)395 Res gestae Voir sur Wikipedia
Ausone (Decimus Magnus Ausonius) 309-394 Epitres Voir sur Wikipedia
Besly 1572-1644 Histoire des comtes de Poictou et ducs de Guyenne, contenant ce qui s’est pass de plus mmorable en France depuis l’an 811 jusques au roy Louis le Jeune ... Ensemble divers traictez historiques Vie de Guillaume V dit le Gras En ligne sur BNF Gallica
Davity Pierre 1573-1635 Les tats, empires et principautez du monde (1619)
Grgoire de Tours 538-594 Histoire des Francs Liv 4 chap 26 En ligne sur BNF Gallica
Grgoire de Tours 538-594 Livre des Confesseurs
Hildericus (Huldrich) Mutius 1496 ?-1571 Germanie Liv 11 - De Germanorum prima origine, moribus,institutis et rebus gestis (Ble 1510)
Ptolme Claude (c)100-(c)168
Strabon 60 av JC-20 ap
Tacite 56-120 Annales Liv 6 Traduction en ligne sur Roma Quadrata
Vinet Elie 1509-1587 L’antiquit de Saintes et de Barbezieux (1561) En ligne sur archiv.org

SAINTES est la Ville Capitale de la Province de Saintonge : Ausone en son Epistre II l’appelle Santoni , du nom des Habitans du pas ; & Tacite la nomme de la mesme sorte au Livre 6. de ses Annales, Tractique font in casum eundem lulius Africanus Santonie Gallica Civitate. Strabon & Ptolome l’appellent Mediolanum ; Et parce que la Ville de Mehun sur Yevre portoit anciennement le mesme nom, & qu’il estoit propos de marquer de la diffrence entre ces deux Villes , on appelloit particulirement la Ville de Saintes, Mediolanum Santonum, ou Mediolanum Santonus ; non pas en commettant un solecisme, comme j’ay desja dit cy-dessus, mais parce que les Villes principales & capitales des Provinces ne se contentants pas de leur nom ancien, prenoient aussi une appellation plus Noble des peuples qui les habitoient, comme on disoit, Lutetia Parisius, Paris, Augusta Vindelicus, Ausbourg, Colonia Graviscus, Montalte en Toscane. Grgoire de Tours au Livre 4. de son Histoire chap. 26. la nomme Urbs Santonica, & Aimoyn l’appelle simplement Santona , Lib. 1. De Gestis Francorum Cap. 4. Certainement Ammian Marcellin dit que de son temps , elle estoit une des plus Nobles & meilleures Villes de Guyenne ; mais je peux dire avec vrit, qu’elle a est autresfois une des plus belles & plus puissantes Villes de l’Europe , orne de Temples magnifiques, d’Aqueducs,. d’Amphithtres, & de Bastiments publics & particuliers d’une excellente & admirable structure ; & sur tout pleine d’un peuple Illustre & Gnreux, qui s’est merveilleusement signal par la gloire de ses Victoires & de ses Conquestes. Cette grande & celebre Ville de Milan , qui est encore present une des plus Belles & plus Nobles Villes de l’Italie, est, au rapport de Strabon, une ancienne Colonie des Saintongeois, & sur tout des premiers Habitants de Saintes, qui la btirent & la nommrent du nom de leur patrie : & il suffit d’en dire ce mot en passant, pour faire voir l’excellence de l’Ancienne Ville de Saintes, & de la Vertu de ses Habitans. Elle est present petite, mais fort aggreable, & lave du beau Fleuve de Cbarante. Elle est aussi orne d’un Pont d’une ancienne structure, sur lequel un Arc fort lev, o sont graves des Inscriptions en Lettre Romaine, que le temps, qui consume toutes choses, n’a pas absolument effaces : Car on y lit encore ces mots, SACERDOS ROMAE ET AVGVSTO. Et plus haut, CSARI NEP. D. IVLII PONT. AVG. Ce qui a fait croire plusieurs que cet Arc avoit est basty du temps de Tybere, qui se disoit Neveu de Jules Cesar. On y treuve bien aussi quelques autres Lettres , mais dont il est impossible de tirer aucune intelligence, parce qu’elles sont fort ronges de vieillesse. Sur ce mesme Pont est assise la Tour de Montrouble d’un Ouvrage Romain, & bastie, au rapport de Davity, de pierres semblables celles des Arnes de Nismes : Et de cette Tour l releve une bonne partie des Fiefs & Seigneuries de Saintonge.

2. On voit encore present hors de la Ville de Saintes les ruines de quelques Aqueducs & Canaux de Fontaines, tirant vers Sainct Jean d’Angely, ensemble les restes d’un Amphithtre, avec la place o toit le Cirque, prs de l’Eglise de Sainct Eutrope, & plusieurs autres vestiges, qui marquent bien la grandeur & la magnificence de cette superbe Ville. Mais ce qui la rendoit encore plus considerable, c’estoit le Temple du Capitole, basty dans l’enceinte d’un fort & ancien Chasteau, que Charles Comte d’Alenon , frre du Roy Philippes de Valois fit abbattre, aprs l’avoir pris sur les Anglois l’An 1329. suivant qu’il est rapport par Du-Tillet. Aimar de Chabanois parle en son Histoire du Capitole de Saintes, & Besly en fait aussi mention en la Vie de Guillaume cinquime dit Le Gras, Comte de Poictou & Duc de Guyenne ; o il dit en propres termes, Que Fouques Nerre, dit le Palmier, Comte d’Anjou & de Saintes estant d’une humeur fort ambitieuse & entreprenante, avoit dessein de s’emparer du Comt du Maine ; mais qu’il ne l’osoit entreprendre main arme contre Herbert surnom Esveille-chien, fils de Hugues & pere d’un autre Hugues Comte du Pas, Il s’advisa donc d’y coudre de la peau de Renard & proposa de sous-infoder Saintes Herbert, & pour cet effect luy assigna jour en la Ville de Saintes, o le Manceau & sa femme allrent la bonne foy. Mais Herbert n’t pas plutt mis le pied dans le Capitole [car le Chasteau de Saintes s’appelloit ainsi] que l’Angevin se saisit de luy en trahison le premier Dimanche de Caresme de l’an 1031. Hildegarde femme de Fouques, non moins lche & desloyale que luy, pensoit surprendre la Comtesse du Maine devant quelle sut des nouvelles de la prison de son mary, mais l’embche vente elle se sauva. Certainement il n’est pas possible de s’imaginer, combien ce Temple du Capitole de Saintes toit superbe & magnifique, & bien qu’il ait est absolument destruit il y a dj plus de trois siecles, neantmoins la gloire n’a pas est tout fait ensevelie, & on a veu encore de nos jours des Monuments illustres de sa magnificence & de sa beaut dans la dcouvertc de ses ruines.Et de vray, le sieur de Perne Gouverneur de la Ville de Saintes, ayant en l’Anne 1609. receu commandement du Roy Henry 4. d’y faire dresser quelques Bastions, fit runer une vieille Tour l’entre de la Citadelle, pour en avoir les matriaux ; Et ayant fait bcher au fonds de la Tour & aux environs , il s’y treuva grande quantit de pierres en un monceau : dont les unes temoignoient avoir servi quelque grand Edifice, comme pourroit estre un Temple ; & les autres sembloient estre du dbris de quelques Monuments & Sepulchres. On y treuva plusieurs pices de grandes Colomnes caneles & rudentes, garnies de leurs bases, chapitcaux, architraves, frises, corniches, & moulures de bonne grce & juste proportion ; Ensemble d’autres structures representans quelque forme d’Autels l’antique, avec diverses figures & inscriptions, dont les vues avoient la ressemblance des Prestres Flamines ddis Jupiter Capitolin, qui sacrifioient avec des instruments de Religion, comme Pateres, Sympules , Litues, Disques, & autres de cette nature. Ce qui est dautant plus remarquable, qu’il n’y avoir gueres que trois autres Villes en France, ausquelles il ft permis d’avoir des Capitoles, savoir Autun, Nismes &Toulouse.

3. Sainct Eutrope,l’on dit avoir est fils de Xerxes Roy de Perse, du temps de l’Empereur Auguste Cesar, ayant receu sa Mission de St. Clement, dressa la Ville de Saintes au plan de la Religion Chrtienne, & en fut le premier Evesque durant l’Empire de Domitien, environ l’an 95. de ntre Seigneur, apres que Sainct Denis Areopagite, St, Rustique, S. Eleuthere furent envoyez dans le pas des Gaules par S. Pierre, pour y prescher & annoncer l’Evangile. Nos Saintongeois font un trs-grand estat de Sainct Eutrope, parce qu’il a souffert le Martyre, & qu’il a est canonis cause de la puret de ses mœurs & des beaux Exemples de sa Vie & ils ont aussi en singuliere vnration trois autres de leurs Evesques, savoir, Sainct Vivien, Sainct Trojan & Sainct Palais ; mais ils ne savent presque rien de leurs Vies, ny mesmes en quel temps ils ont est. Ils addressent encore leurs prieres Sainct Martin, lequel n’a vritablement est ny Evesque ny Martyr, mais qui a est Abb & Confesseur & Disciple du grand Sainct Martin de Tours, qui mourut environ l’an 400. de ntre Seigneur Iesvs-Christ, suivant le rapport de Grgoire de Tours au Livre des Confesseurs. L’Eglise Cathdrale de Saintes est ddie au Prince dcs Apostres, bastie superbement par Charlemagne, puis rpare & presque entirement rebastie avec la Maison Episcopale, par Pierre de Confolant, qui fut sacr le vingt- huictime Evesque de Saintes l’an 1117. avec Guillaume Evesque de Poictiers, comme il se voit dans la Chronique de Maillezais. Dans le seclc precedent, ceux de la Religion prtendue Reforme ruinrent cette Eglise, par une espece de fureur, qui ne peut treuver d’appuy ny de fondement dans la raison, & ne laissrent que la Tour du Clocher en son entier, qui parot d’une tres-belle & admirable structure. Outre l’Eglise cathdrale, il y a plusieurs Eglises Parrochiales, & divers Convents de Religieux & Religieuses ; mais sur tout il y a l’Eglise St. Eutrope, que St. Pallais dixime Evesque de Saintes fit btir a l’honneur de ce grand Sainct, au mesmc lieu o il avoit rencontr son Corps. Il y a aussi l’Abbaye de Nostre-Dame hors les murs de la Ville, qui fut fonde par Geoffroy Martel, Comte d’Anjou & de Saintes, & par la Comtesse Agnez sa femme l’an 1047. Abbaye fort considerable par les beaux Droicts qui luy appartiennent, mais merveilleusement Illustre par la Grande Naissance & la saincte Vie de ses Abbesses & de ses Religieuses, & particulirement par Madame de Saintes , qui est aujourd’huy ; laquelle, bien que descendu de la Royale Maison de Foix, qui a donn quatre Reynes en mesme temps aux quatre plus grands Royaumes de la Chrestient, a neantmoins surpass toute la gloire & la splendeur de sa Naissancc, par le nombre & la qualit des Vertus qu’elle possede, avec tant d’clat & de puret, qu’il ne se peut rien ajouter la grandeur & l’excellence de son mrite.

4. Il est parl de l’Evesque & du Chapitre de Saintes dans le Chap. Transmissae 33. Extra de Verborum signif. & il est aussi fait mention des Chanoines du mesme lieu dans le Chap.12. Extra de Prœbendis : Et il semble que Dieu a vers de tout temps une bndiction particuliere sur le Clerg de la Ville de Saintes. Car il y a eu grand nombre d’Evesques tout fait extraordinaires en Vertus, en Lumires & en Connoissances, comme je diray cy-aprs ; Et on y a aussi remarqu des Chanoines excellents en Doctrine & en bonnes mœurs, qui ont respandu dans tout le Royaume la gloire de leur mrite & de leur capacit : Et on peut dire que le Chapitre des Chanoines de Saintes est une source fconde, d’o dcoulent incessamment des torrents de Lumire & de Doctrine, & o les successeurs font profession de surpasser leurs devanciers. Mais le plus grand Tresor, que possede present la Ville de Saintes, consiste dans la Personne de Messire Lovys de Bassompierre son Evesque, qui l’a tire du penchant de sa ruine en l’An 1652. qui l’a traicte avec la mesme tendresse que les peres font leurs enfans, & qui respandant les effects de sa bont plus loin, garantit toute la Province de Saintonge du feu qui l’alloit dvorer, par les suittes funestes de la guerre civile, ayant par l’adresse & la vigueur de son esprit, oblig le Comte d’Oignon de remettre Broage entre les mains du Roy. Action certainement hroque, & qui meriteroit un Volume part, pour estre dignement traicte. Ce grand Prlat est d’une tres-haute & trs-illustre Naissance, car il est fils de Messire Franois de Bassompierre Mareschal de France & Colonel des Suisses,& d’une Dame de la Maison d’Entragues. II est alli des meilleures Maisons de France & de Lorraine , & porte pour Armes d’Argent au Chevron de trois pices de gueules.

5. Outre le siege de l’Evesch , la Ville de Saintes est aussi honore d’un beau Sige Presidial, remply d’un bon nombre d’Officiers, qui rendent la Justice au nom du Roy, avec beaucoup d’honneur, d’experience & d’intgrit,

6. J’ay dit que la Ville de Saintes estoit anciennement fort puissantc & considerable, & l’une des meilleures Villes de l’Europe, mais qu’ present elle est petite, & qu’elle a perdu ce grand clat de gloire, de puissance & de majest, qui la rendoit si belle & si vnrable. La cause de ce changement & de cette grande diminution,vient des divers maux qu’elle a soufferts, & des grandes desolations qui l’ont accable en divers temps & diverses occasions. Car en premier lieu, l’Arme de Clovis fit de grands desordres, & causa d’estranges ruines dans les pas de Saintonge & d’Angoumois, aprs que ce vaillant Monarque eut vaincu les Vvisigots en Bataille range & tu leur Roy Alaric de sa propre main, Civaux prs de Cbavign en Poictou. La Ville de Saintes souffrit beaucoup dans cette surprenante conjoncture ; car elle fut force de changer de Maistre, de plier sous le joug du victorieux, & de recevoir diverses fois ses grandes & nombreuses Troupes dans l’enceinte de ses murailles. En second lieu, les Sarrasins qui s’estoient rendus Maistres des Espagnes, par la dfaite de Roderic dernier Roy des Vvisigots, ayans pass les Monts Pyrnes pour s’tablir en Aquitaine, & s’tans mesmes rpandus sur les bords de la Rivire de Loyre, laisserent des marques funestes de leur barbarie & de leur cruaut dans tous les endroits de leur partage, & dans ce miserable accablement la Ville de Saintes ne fut pas plus pargne que les autres. Encore si cette grande inondation de peuples Barbares ne ft arrive qu’une seule fois, la face de la Terre n’t pas est si desole, les Villes n’eussent pas est rendues si dsertes, & toutes choses n’eussent pas est rduites au desespoir : mais comme les maladies sont ordinairement plus dangereuses dans la rcidive, que dans leurs premiers accs, aussi le second voyage que firent les Sarrasins en Aquitaine fut un redoublement de maux, dont la grandeur ne se peut facilement exprimer. Surquoy il est remarquable, qu’Abderame Gouverneur des Espagnes, sous Ulith Empereur des Mahometans, touch d’un desir de gloire, & s’estant imagin que les Provinces des Gaules, qui avoient est autresfois de la domination des Vvisigots> estoient comme des dpendances des Victoires & des Conquestes que les Sarrasins avoient obtenues sur eux dans les Espagnes, envoya une Arme considrable sous la conduite de Mufa, pour s’emparer de la Gothie ou Septimanie, que nous nommons maintenant le Languedoc3& de l’Aquitaine. Musa prit la Ville de Narbonne de vive force, & assiegea celle de Toulouse, mais Eude fils de Loup Duc d’Aquitaine, vnt au secours des assiegs, donna la Bataille Musa & le tua sur la place. Abderame fut irrit de cette perte, mais il n’en fut pas tonn : car il mit incontinent aprs une puissante Arme sur pied, & vint rencontrer Eude auprs de la Ville d’Arles o il le vainqut. Eude s’enfut Bourdeaux, o il ramassa quelques Troupes, mais Abderame le vainqut encore I’an 725. de ntre Seigneur : Et en suitte il poussa son Arme jusques la Riviere de Loyre. Ce Torrent se respandit avec tant de violence, qu’Eude se treuva trop foible pour luy resister, & fut oblig de proposer des conditions de paix, qui furent acceptes par Abderame ; mais au reste les Villes de Saintes & de Bourdeaux, presque toutes les autres du pas d’Aquitaine furent rduites dans une extrme desolation. Eude qui ne pouvoit vivre en repos, qui ne craignoit plus rien du ct d’Abderame , & qui voyoit que Charles-Martel toit occup au-del du Rhein cotre les Saxons, qui s’toient rebells, leva une puissante Arme, & entra dans les Terres de Theodoric Roy de France, o il exera toutes sortes d’hostilits. Aussi-tt que Charles-Martel eut appris cette nouvelle, il quitta le pas de Saxe, passa le Rhein, & vnt combattre Eude proche de la Rivire de Loire, o il le vainqut l’an 728. de ntre Seigneur. Eude se retira en Gascogne, & comme il estoie tres-sensiblement touch de sa dfaite, & que d’ailleurs il n’estoit pas asss fort pour marcher la vengeance & faire teste Charles-Martel, il implora le secours d’Abderame contre les franois. Jamais prire ne fut plus aggreable que celle-l ; Abderame promit Eude de l’assister de toutes ses forces, & mit en peu de temps sur pied une grande & puissante Arme, compose de Quatre cens mille Familles, qu’il avoit fait passer d’Affrique & de Mauritanie dans les Espagnes. Avec ces puissantes & nombreuses Troupes, il passe les Monts Pyrnes, assiege Toulouse & la prend par le moyen des Juifs, qui trahirent les Chrtiens. Et comme son dessein estoit de s’engager bien avant dans le Pas ennemy, il laissa une bonne garnison Toulouse, & bastit des Forts sur les lieux de son passage, afin que sa retraite fut plus commode & plus assure. Surtout il bastit la Ville de Castel-Sarrasin huict lieues de Toulouse sur la Riviere de Tarn. Cette Ville est veritablement site en un lieu bas, mais de forte dfense ; & son nom marque bien asss qui ont ests les premiers fondateurs, sans qu’il soit besoin de s’enqurir plus diligemment de son origine.

L’intention d’Abderame n’toit pas de secourir Eude, & de le maintenir contre Charles-Martel, mais d’establir l’Empire des Mahometans en Aquitaine, Dans cette pense il traicta la Villc de Bourdeaux avec la dernire inhumanit, il abbatit ses murailles & ses belles Tours , il combla ce beau Canal, qui estoit au milieu de la Ville, & qui servoit de Havre aux Navires, il renversa ses Temples & ses Amphithatres ; en un mot, il la ruina & la brla presque toute, & fit un cerceil de sa gloire & de sa magnificence. La Ville de Saintes ne fut gueres mieux traicte, & cette nouvelle desolation jointe tant d’autres qu’elle avoit souffertes la mit dans un pitoyable estat. Eude connut bien qu’il avoir mal fait d’avoir attir Abderame dans son propre pas, & d’avoir mis de si mauvais ouvriers en besogne. Il s’en repentt & fit fa paix avec Charles-Martel, auquel il rendit de trs-bons offices lors de la Bataillc de Tours. Abderame fut vaincu , & Trois cens soixante & dix mille Sarrasins furent passs au fil de l’espe, sans pargner ny sexe ny ge, au mois d’Octobre sept cens trente, en un lieu appell la Chapelle Sainct Martin le Bel, & en Latin Sanctus Martinus de Bello. Ce qui resta de cette grande dfaite se retira comme il put du cte de Toulouse, dont une partie s’tablit dans la Gascogne & le Barn & l’autre erra miserablement par la France, retenant toujours quelques marques de la Religion Mahometane, & on dit mesmes que ces Vagabonds, qu’on nomme present Bohmiens, en sont descendus. Eude ne vquit pas long-tcms aprs la Bataille de Tours, car il mourut l’An 731. & laissa trois Enfans, savoir Gaifer, Hunaut, Aznar. Cettui-cy ne se mesla point du tout des affaires d’Aquitaine, mais se retira de bonne heure en Espagne. & fit parotre tant de courage & de valeur contre les Sarrasins, qu’il se rendit Comte d’Arragon. Les Histoires d’Espagnc parlent de luy avec beaucoup d’honneur, mais celles de France n’en ont pas fait mention, parce qu’il ne repassa pas les Pyrenes3 & ne s’engagea pas dans les interests de sa Famille pour le regard de l’Aquitaine. Or bien qu’il y eut eu quelque espece de Rconciliation entre Eude & Charles-Martel, neantmoins aussi-tt que Charles sut qu Eude estoit mort, il quitta prcipitamment la Ville de Lyon ou il estoit, & vnt grandes journes dans la Province de Saintonge avec son Arme, s’empara de la Ville de Saintes & du Chasteau de Blaye, ensemble du Prigord, & du pas d’entre-deux-Mers, & se saisit mesme de la Ville de Bourdeaux. Gaifer & Hunaud se voyants surpris, & ne le treuvants pas asss forts pour resister un si redoutable ennemy, firent paix avec Charles-Martel l’an 733. mais ils conserverent de vifs ressentiments au fonds de leurs coeurs pour les faire clorre la premire occasion. En effet aussi-tt qu’ils srcnt qu’il avoit pass le Rhein, & qu’il estoit occup a la guerre contre les Saxons, ils levrent de grandes & nombreuses Troupes, s’accagerent les pas d’Auyergne, de Forests & de Dauphin, mais ils furent vaincus & repousss par Charles-Martel, ce qui les obligea de recourir aux Maures & Sarrasins d’Espagne, mais avec peu de succs, car Athin qui estoit venu leur secours avec une puissante Arme fut vaincu, & Amorre son Lieutenant fut tu sur la place l’An 737. de ntre Seigneur. Ce fut lors que Charles-Martel destruisit les Villes d’Agde, Nismes, Bziers, Arles & Avignon, & ruina ces Antiquits Romaines qui leur servoient d’ornement. De manire qu’on peut dire, que si la France fut un Thtre glorieux, o Martel dploya la grandeur de son courage, ce fut aussi un funeste & miserable Sepulchre, o il ensevelit une infinit de Villes qu’il avoit desoles. En troisime lieu, les grandes Guerres que Pepin le Brief fils de Charles-Martel eut contre Gaifer & Hunaut, redoublrent les miseres & calamits du pas de Saintonge, & particulirement de la Ville de Saintes. Il seroit trop long de raconter les divers voyages que fit Ppin dans les Provinces de Berry, Poictou, Saintonge, Prigord, Limousin & Agenois, avec de grandes & puissantes Armes, pour mettre l’Aquitaine sous son obessance, & ranger Gaifer & Hunaut leur devoir ; Et il me suffira de dire, que Ppin assigea & prit la Ville de Saintes l’an 768. o il trouva la mre, la sœur & les niepces de Gaifer ; que ces Dames s’estants treuves Sainct Jean d’Angely, lors qu’elles apprirent que Ppin venoit en Saintonge, s’estoient retires en la Ville de Saintes, pour y estre en plus grande seuret, qu’en leur Chasteau de Saint Jean d’Angely, qui estoit le Palais & le Sige des \Roys & Ducs d’Aquitaine. Qu’aprs la prise de la Ville de Saintes, Ppin poussant son Arme & ses Conquestes plus avant, se saisit d’une autre sœur de Gaifer, qui luy fut livre & mise entre mains par un Seigneur nomm Eronnic ; qu’il fit pendre un nomm Ramestang oncle de Gaifer, parce qu’il luy avoit souvent donn sa parole & qu’il l’avoit tojours viole ; & que toutes ces grandes Guerres, ces diverses Conquestes, & ces estranges rvolutions n’avoient p arriver sans une extrme ruine & desolation de la Ville de Saintes. Mais la plus grande calamit, que la Ville de Saintes ait jamais soufferte, luy fut cause par les Pirates Normans, qui la brlrent & la destruisirent entirement l’an de grce 850. comme j’ay desja remarqu cy-dessus. Ces Corsaires, qui venoient de Norvge & de Dannemarc, prirent la hardiesse de courir la Mer Mediterane ds le temps de Charlemagne, & d’approcher du Port d’une Ville o se treuva ct Empereur, l’heure mesme qu’il estoit Table & prenoit son repas. Quelques-uns les prirent d’abord pour des Marchands Juifs, les autres pour des Affriquains, & les autres encore pour des Anglois : Mais Charlemagne ayant attentivement consder leur Equipage, & reconnu que leurs Vaisseaux estoient fort lgers, jugea bien que le fret n’estoit pas de Marchandise, mais d’armes & d’ennemis, & commanda incontinent ceux de sa Cour & aux gens de guerre, qui estoient auprs de sa Personne, de monter sur des Navires pour les attraper. Les Normans qui apperrent qu’on se disposoit les combattre, & qui apprirent que Charlemagne estoit l, n’oserent pas hazarder la Bataille contre un Monarque si redoutable, dont la rputation jettoit de la crainte & de l’tonnement dans les cœurs de tous les ennemis , & crrent qu’il estoit plus propos de se sauver la fuite, que de se dfendre. On tient que Charlemagne s’appuyant lors sur une fenestre, & se recueillant intimement en soy-mesme, marqua une grande affliction, & versa des larmes en abondance, & qu’en suitte se tournant vers ses plus confidents & plus familiers amis, il leur dit, Ne croyez-pas que j’apprehende la valeur de ces Barbares , ny que leur Nation me puisse nuire : Certainement il me dplaist de ce qu’ils ont est si hardis, que d’aborder cette Coste durant ma vie & en ma presence, mais l’affliction qui regne au fonds de mon cœur, vient principalement de la prvoyance & du presentiment intrieur que j’ay, que ces Pirates causeront un jour beaucoup de maux & de traverses ma posterit, & apporteront d’estranges ruines & dsolations la France.

Le presage de cc grand Prince ne fut pas sans execution ; car l’An 8zo. de ntre Seigneur, les Normans avec une Flotte de treize Navires se mirent courir la Coste de Flandres, d’o estants repousss, ils s’avancrent vers l’embouchure de la Riviere de Seine, mais la fortune ne leur ayant pas est plus favorable, ils prindrent la route du bas Poictou, descendirent en l’Ille de Bouin, qu’ils pillrent, & se retirrent en leur pas chargs de butin. Au mois de Juin 833. ils vindrent encore aborder la Coste de Poictou, descendirent en l’Ille d’Hiere, qu’on nomme present Noirmousticr, la pillrent entirement & brlrent le Monastere de S.’Philibert, qui avoit est premirement institu sous Dagobert & Ansouant Evesque de Poictiers, & en suitte magnifiquement basty & richement dot par Charlemagne. Depuis ce temps l, ces Corsaires continurent incessamment leurs courses & leurs pillages par toute la France, mais sur tout ils firent sentir les cruels effets de leur avarice & de leur inhumanit l’an 850. de ntre Seigneur, car ils descendirent une seconde fois en l’ille d’Hiere ou Noirmoustier, & la brlrent : Ils embraserent aussi le Monastere ou Prieur Conventuel, qui estoit en l’Ille d\Aix prs de la Rochelle, & n’epargnerent non plus les Illes de R ny d’Oleron ; Ils ensevelirent, comme j’ay desja dit, la Ville de Saintes sous ses cendres, & saccagerent Angoulesme, Bourdeaux, Limoges, Poictiers, Tours, Beauvais, Noyon, Orlans, Bourges & Clermont en Auvergne : Paris mesme souffrit beaucoup de la fureur de ces Barbares, & Charles le Chauve ne put garantir la Ville Capitale de son Royaume, que par composition & force d’argent. C’cst ce que dit Hildericus Mutius au Livre Onzime de sa Germanie ; Northmani, dit-il, intelligentes frustatim divisum Imperium per discordes fratres Aquitaniam vastant & Hieram Insulam, moxque longius progressi in Gallias, Burdegalam, SANTONAS, Lutetiam, Turontam, Noviomagum, Aurelianosy Pictavos miseris modis afftixerunt : Le Docte Vinet fait cette observation, Que les Normans conserverent l’Eglise Cathdrale de Saintes, & la garantirent de la rigueur de l’embrasement. D’o vient, dit-il, quils n’eurent pas les Tresors de cette Eglise, qu’on avoit enterrs dans le Chapitre ; non plus que celuy de Sainct Macou, qui fut cach sous un Autel ; ny celuy de Sainct Vivien, qui fut jett dans un Puits que les ennemis ne surent trouver. Enfin, comme toutes les choses du monde ont leur commencement, leur progrs, & leur perfection, elles ont aussi leur dcadence & leur fin ; La Ville de Saintes a eu sa naissance sous les premiers Roys des Gaules, & le lustre de sa grandeur & de sa puissance a principalement clatt du temps d’Ambigat, qui tenoit le Sige de son Empire dans la Ville de Bourges, du temps de Nabuchodonosor Roy des Babiloniens & de Tarquin le Vieil Roy de Rome. Sa gloire a continu long-temps aprs, mais elle n’a pas est du tout si vive ny si clattante du temps des Romains ; elle a receu des disgraces sous Clovis, mais elle a receu d’estranges atteintes & de Funestes dfaillances sous Charles-Martel & Ppin le Brief ; & par un dernier mal-heur,elle a est tout fait esteinte & destruite par les Normans. De manire que la Ville de Saintes, que nous voyons aujourd’huy, est pltt une nouvelle Ville , que cet ancien Milan de Saintonge qui a est si considrable, & dont les Historins ont parl avec tant d’estime & d’honneur.

Rechercher dans le site

Un conseil : Pour obtenir le meilleur résultat, mettez le mot ou les mots entre guillemets [exemple : "mot"]. Cette méthode vaut également pour tous les moteurs de recherche sur internet.