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Loubinotes et autres louères : de drôles de dahus aquatiques !

L’environnement mythologique de la loutre, petite « louve » de rivière… en Poitou-Charentes-Vendée

D 2 mars 2017     H 14:43     A Eric Nowak     C 0 messages A 572 LECTURES


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La présente étude, partant de la « loubinote » saintongeaise, a déjà été publiée en 2013 sous une première version en postface de l’ouvrage de Frédéric Dumerchat et Claude Ribouillault Histoire et mémoire du loup : Charentes-Poitou-Vendée. Cette première version devait beaucoup à mes trois ouvrages successifs sur les êtres fantastiques : Légendes fantastiques charentaises et gabayes (1999, rééd. 2000), Légendes fantastiques de Berry, Touraine et Sologne (1999), Les légendes fantastiques de la Vienne (2008). La présente version est augmentée, en particulier de nouvelles données inédites issues des deux Charentes recueillies depuis ma publication de 1999. Elle est aussi corrigée au niveau étymologique pour ce qui est du « loubron » d’après l’article publié à ce sujet par Jacques Duguet en 2009 sur le site « Histoire passion ».

La loubinote :

Voici ce que Raymond Doussinet, dans son ouvrage Les travaux et les jeux en vieille Saintonge (1967), nous dit avoir recueilli à Bréville (canton de Cognac-nord, Charente), au sujet de cet animal fantastique :
« Dans le Pays-Bas cognaçais, on chasse aussi la loubinote qui, elle, glisse sur l’eau des fossés et des ruisseaux. On avait persuadé un apprenti forgeron, aussi fort coume il était sot, que la bête était attirée par le fer. Le voici parti, une nuit d’hiver, avec un sac de ferraille sur le dos. Bouillant de chaud, ruisselant de sueur, il s’arrête sur le pont convenu, se couche à plat ventre et se prépare à saisir la loubinote par les oreilles... les rabatteurs qui l’attendaient le saisissent par les pieds et le précipitent dans l’eau glacée. »

On voit clairement qu’on a ici un avatar du « dahu », mais ayant la particularité d’être aquatique…

On retrouve la même caractéristique aquatique avec un autre avatar charentais du « dahu », le « daru », que le même Raymond Doussinet, là encore dans son ouvrage Les travaux et les jeux en vieille Saintonge (1967) nous décrit ainsi :

« Le daru1 ou dard2 est un animal qu’il faut absolument prendre vivant tant sa fourrure est fragile. Il se glisse dans les fossés et passe sous les ponts et ponceaux. Pour s’en emparer vif, il suffit de présenter l’ouverture d’un sac à la sortie de l’un d’eux. Par une nuit noire et froide, les rabatteurs se perdent dans l’obscurité. L’homme au sac attend le signal convenu pour tendre le piège. Il attend une heure, deux heures, trois heures... le nigaud peut attendre, le daru est un animal imaginaire né du cerveau goguenard de joyeux lurons. Au village, les rabatteurs attablés près d’un bon feu jouent aux cartes, et mangent des marrons grillés qu’ils humectent de vin nouveau. » (Il cite en source : 1 : ses enquêtes à Bréville : canton de Cherves-Richemont (Charente), 2 : P. LUCAS, pour Coutras (Gironde saintongeaise).

Cousins étymologiques de la loubinote :

1/ Loube :

« Loubinote » est un des dérivés de « loube », mot poitevin-saintongeais désignant la louve, attesté en Deux-Sèvres, Vienne, Charente-Maritime, Charente d’après Geneviève Massignon et Brigitte Horiot (Atlas linguistique et ethnographique de l’Ouest : Poitou, Aunis, Saintonge, Angoumois, volume III, 1974, éditions du CNRS) et en Gironde saintongeaise d’après l’abbé Belloumeau (Notes sur la commune et succursale de La Ruscade, suivies d’un Dictionnaire français-gabay et gabay-français, 1863, manuscrit).

Ce mot « loube » (et ses dérivés comme « loubinote ») témoignent de l’évolution poitevine-saintongeaise de « p » latin en « b » en saintongeais et en poitevin (au lieu de son évolution en « v » en français) : ex. : latin : *papavus, lupa, rapa, capra ; saintongeais et poitevin : pabou, loube, rabe, chebre ; français : pavot, louve, rave, chèvre.

2/ Loubine, l’animal réel :

Plus précisément c’est un diminutif d’un autre dérivé de « loube », le mot poitevin-saintongeais « loubine ». La « loubine » désigne un poisson (encore un rapport avec l’eau), le bar où « loup de mer » (encore un rapport avec les loups qu’on retrouve en outre dans le nom latin de l’animal : Laprax lupus). En effet « loubine » est attesté :
- en Charente-Maritime : d’après Freddy Bossy, Lexique maritime de la Saintonge et de l’Aunis (1982), qui signale en outre le diminutif « loubina » pour les petits bars, et Georges Musset, Glossaire des patois et des parlers de l’Aunis et de la Saintonge (1929-1948) qui en trouve une attestation dès 1603,
- en Vendée : d’après Collectif, Le Bia Parlange n°3 : la faune la flore (1987), qui donne en source pour ce mot Vianney Piveteau pour L’Aiguillon-sur-mer, Michel Gautier pour La-Chaize-le-Vicomte, François de La Chaussée pour le centre-ouest de la Vendée, Alfred Hérault pour Jard-sur-mer, et qui signale en outre le diminutif « loubinua » pour les petits bars.
Remarquons que ce nom de « loubine » porté par le bar se retrouve jusqu’en Espagnol où le castillan « lubina » désigne là encore le bar.

Notons en outre que « loubine », en Gironde saintongeaise, désigne l’anguille d’avalaison : Éric Nowak, enquête auprès de Marcel Nivet de Saint-Ciers-sur-Gironde, années 1990 ; Marcel Jadouin, lexique gabaye manuscrit inédit, et Charles Urgel qui note « Loubine (Blayais-s.f.) Nom donné par erreur [sic] aux très grosses anguilles. » (Charles Urgel, 1876-1947, Glossaire de langue gabache, Édition, introduction et notes par Liliane Jagueneau, préface d’Alain Viaut, postface d’Eric Nowak, 2015).

La dénomination est logique, s’appliquant dans le cas de l’anguille comme dans celui du bar, à un poisson vorace… à l’instar de la louve !

Afin de compléter l’environnement mythologique de notre « loubinote », signalons au passage que l’anguille d’avalaison, nommée « loubine » comme on vient de le voir en Gironde saintongeaise, se nomme « morguain » (ou variantes) en plusieurs endroits de Saintonge et du Poitou. Ainsi la consultation du volume II (1974) de l’Atlas linguistique et ethnographique de l’Ouest (Poitou, Aunis, Saintonge, Angoumois) de Geneviève Massignon et Brigitte Horiot, nous apprend que l’anguille d’avalaison se nomme :
- en Charente-Maritime : « morguin » (à Saint-Sornin), quelque chose entre « morguin » et « marguin » (à Sainte-Marie-de-Ré),
- en Vendée : « margan » (à La Garnache),
- en Pays de Retz (sud Loire-Atlantique de langue poitevine) : « marguin » (à Mâchecoul), « arguin » (à Sainte-Pazanne).

Pour la Charente-Maritime, Freddy Bossy dans son Lexique maritime de la Saintonge et de l’Aunis (1982), donne « morguin » (Fouras, Oléron), « marguin » (Nieulle-sur-Seudre), « margoin » (estuaire de la Gironde rive droite), toujours avec le sens d’anguille d’avalaison.

Or « morgain » serait issu de celtique *mori-gena qui signifie « née de la mer », et est le masculin de « morgane »… la fée !

Terminons avec un dernier sens du mot « loubine » : Robert Mineau et Lucien Racinoux, dans leur Glossaire des vieux parlers de la Vienne (1974, rééd. 1981) nous donnent en effet : « Loubine adj. qual. “Fièvre loubine”, fièvre chaude, délire fébrile. Loc. : “Fièvre loubine entre les dents et les babines”(Neuvillois). » Les babines évoquées au sujet de la « fièvre loubine » nous ramèneraient-elles à la louve ?

3/ Lubine :

Meyer, dans son Dictionnaire de l’Aunis (1871), signale, à côté de « loubine », une autre variante du mot : « lubine », désignant là encore le bar. Musset dans son Glossaire cité plus haut remarque cette mention faite par Meyer, mais ne fait pas d’entrée pour cette variante qu’il ne recueille pas sur le terrain.

Charles Mourain de Sourdeval, dans ses Recherches philologiques sur le patois de la Vendée (1847), publié par Pierre Rézeau sous le titre Premier dictionnaire du patois de la Vendée (2003), donne lui aussi le mot « lubine » pour le bar…

Cette variante « lubine » n’est plus attestée à l’heure actuelle sur nos côtes poitevines et charentaise, mais survit à l’intérieur du Poitou. En effet dans le nord-est de la Vienne, « lubine » désigne un autre poisson. Robert Mineau et Lucien Racinoux, dans leur Glossaire des vieux parlers de la Vienne (1974, rééd. 1981) donnent : « Lubine (Châtelleraudais) s.f. Ablette, petit poison d’eau douce. » J’ai pu préciser ce sens, par une enquête dans les années 1980 à Vouneuil-sur-Vienne, et par une autre en Châtelleraudais dans les années 2000, découvrant que la « lubine » désigne dans le nord-est de la Vienne une espèce particulière d’ablette : l’ablette spirlin.

4/ Le lubin, saint Lubin et autres cousins plus éloignés :

« Lubine » semble bien avoir un masculin : « lubin ». Le terme n’est pas attesté chez nous en Poitou-Charentes-Vendée, mais à proximité immédiate, en Berry. Il désigne un être fantastique que nous décrit Maurice Sand (dans le livre de sa mère, Georges Sand, Légendes rustiques, paru en 1852) : « Les lupins (ou lubins) sont des animaux fantastiques qui, la nuit, se tiennent debout le long des murs et hurlent à la lune. Ils sont très peureux, et si quelqu’un vient à passer, ils s’enfuient en criant : Robert est mort, Robert est mort ! »
Le conte Jaubert, dans son Glossaire du Centre de la France (1864), nous dit à ce sujet : « Le lubin berrichon est un être généralement bienfaisant, qui suit la charrue des laboureurs dans le sillon. Le lubin normand hante les cimetières. »

Au-delà, il y a-t-il un rapport avec saint Lubin ? Ce saint dont Ch. De Chergé, dans son ouvrage Les vies des Saints du Poitou (1856), nous dit qu’il naquit à Poitiers dans la dernière moitié du Vème siècle, et qu’il devint évêque de Chartres ? Notons que Ch. De Chergé nous précise qu’avant de devenir évêque, saint Lubin s’arrêtant à l’Ile-Barbe, près de Lyon, se mit sous la protection de… saint Loup !

Avec un peu moins de ressemblance, mais toujours dans le même filon étymologique, on trouve le « lupeux ». Là encore le mot n’est pas attesté chez nous en Poitou-Charentes-Vendée, mais à proximité immédiate, en Berry. Le conte Jaubert, toujours dans son Glossaire du Centre de la France (1864), nous le décrit ainsi : « Apparition fantastique, être surnaturel à la tête de loup et à la voix humaine, qui attire les voyageurs dans les fondrières. »

Là encore, au-delà, il y a-t-il un rapport avec saint Lupien ? Ce saint dont Ch. De Chergé, dans son ouvrage Les vies des Saints du Poitou (1856), nous dit qu’il vécu au IVème siècle, qu’ « il figure dans les litanies des saints du Poitou rédigées par Mgr de la Rocheposay, évêque de Poitiers » et que sont tombeau « fut élevé dans la ville principale du pays de Rais (Retz) » (ancienne portion du Poitou).

5/ Loubette et sainte Loubette ou Lubette :

Tant qu’on en est avec les saints et le filon étymologique issu du latin « lupa », citons sainte Loubette. L’historique de cette sainte légendaire du Poitou nous est décrite en détails par Robert Mineau, dans l’ouvrage qu’il rédigea avec Lucien Racinoux, La Vienne légendaire et mythologique (1978, rééd. complétée 1995), qui signalent qu’on la nomme également « sainte Lubette ». Ils citent Raymond Dubois (Histoire de Saint-Georges-les-Baillargeaux, 1973) parlant de la statue de sainte Loubette de Saint-Georges-les-Baillargeaux : « autrefois, sainte Loubette était l’objet d’une dévotion spéciale. Les mères passaient au cou de la sainte un collier, lequel y restait vingt-quatre heures. Ensuite, ce collier était placé autour du cou du bébé, afin qu’il ne soit pas goulu. » Et il ajoute : « Cette dévotion est tirée, par analogie verbale, du nom même de Loubette, variante de Louvette, petite louve. Le propre d’une louve étant d’être vorace, on a fait de sainte Loubette la patronne des enfants goulus. » Léon Pineau, dans Le folklore du Poitou (1892), signale une tradition antérieure qui va dans le même sens (que lui communiqua M. Lefort de Mazerolles) : « Il y avait à *** une statue bien vénérée dans l’ancienne église. Elle se nommait Loubette. On apportait sur l’autel une grosse galette ou un tourteau quelconque, et on disait des prières afin que la Sainte intercédât pour que Dieu guérisse l’enfant de la gourmandise. »

Le rapport avec la louve est conforté par l’existence du mot « loubette » en tant que nom commun, en effet Robert Mineau et Lucien Racinoux, dans leur Glossaire des vieux parlers de la Vienne (1974, rééd. 1981) nous donnent : « Loubette s. f. Petite louve. »

Cousins mythologiques de la loubinote :

1/ Une autre loubine, l’animal fantastique :

Les digressions étymologiques du chapitre précédent nous permettent de mieux cerner l’environnement faunistique réel, ainsi que fantastique, de la « loubinote », tournant autour de la « loubine ».

Revenons justement à la « loubine » qui nous a permis ces digressions car Robert Mineau et Lucien Racinoux, dans leur Glossaire des vieux parlers de la Vienne (1974, rééd. 1981) déjà cité ci-dessus, donnent un autre sens au mot : « Loubine s.f. (voir Liboine). » Mais pour cerner cet autre sens il faut comme on le voit nous reporter à la « liboine »…

2/ La liboine :

Robert Mineau et Lucien Racinoux, dans leur Glossaire des vieux parlers de la Vienne (1974, rééd. 1981) écrivent au sujet de la « liboine » :

"Liboine (Vivonne) s.f. Animal fantastique en rapport avec une mystification qui consiste à poster une personne crédule dans un lieu écarté où elle attend vainement le passage de ce gibier imaginaire. "Faire le guet à la liboine." Syn. : Dahu, dahue, daru, darue, mitarde, loubine."

Nous voyons donc que la « liboine », et donc la « loubine » auxquels ils renvoient, n’est autre qu’un animal fantastique avatar du « dahu »… tout comme la « loubinote » d’où nous sommes partis au début…

Robert Mineau, dans l’autre ouvrage qu’il rédigea avec Lucien Racinoux, La Vienne légendaire et mythologique (1978, rééd. complétée 1995), précise : « Le guet à la Liboine (Vivonne, Iteuil) De même que la Darue, la Dahue, le Bitard et la Mitarde, la Liboine est un animal fantastique en rapport avec une mystification qui consiste à poster une personne crédule dans un lieu écarté où elle attend vainement le passage de ce gibier imaginaire. Dans le canton de Vivonne, cette chasse est plus spécialement désignée sous le nom de Guet à la Liboine. On dépeint généralement cette dernière comme un mammifère carnassier de mœurs nocturnes, couvert d’un long pelage noir. L’origine de ce vocable, qui semble ancien, est incertaine. »

On a en tous cas une première description de cet animal fantastique : « mammifère carnassier de mœurs nocturnes, couvert d’un long pelage noir »…

3/ Digressions vers la mitouarde, la mitarde, le mitard :

Des descriptions voisines – quand au pelage et même quand au caractère nocturne - se retrouvent à proximité de notre Poitou-Charentes-Vendée. Ainsi en Touraine pour le « daru » au sujet duquel Jean-Marie Rougé, dans Le Folklore de Touraine (1947), nous dit : « Le “Daru” est un animal imaginaire de la grosseur d’un lapin, recherché pour sa peau de grande valeur. » (Il donne comme source M. Madrelle pour Lussault). Ou encore en Anjou, où Camille Fraysse, dans Le Flolk-lore du Baugeois (1906) – cité par Jean-Loïc Le Quellec dans Mini-dictionnaire des êtres fantastiques en Anjou (1997), décrit le « Toir » (« autre nom du Daru dans la région de Baugé ») comme un « animal à fourrure précieuse qu’on lui dépeint comme étant particulier au pays et ne se chassant que la nuit. »

On avait déjà plus haut, pour un autre avatar du « dahu », trouvé une description voisine – quand au pelage - dans les Charentes avec Raymond Doussinet, dans son ouvrage Les travaux et les jeux en vieille Saintonge (1967), lorsqu’il écrit « Le daru ou dard est un animal qu’il faut absolument prendre vivant tant sa fourrure est fragile. » Et on en retrouve une assez semblable – toujours quand au pelage – en Deux-Sèvres avec M. et N. Norin dans Le Bestiaire légendaire poitevin (dans Bestiaire poitevin, 1982, et cité par Jean-Loïc Le Quellec, Mini-dictionnaire des êtres fantastiques en Deux-Sèvres, 1998) : « À François, la mitouarde était un curieux animal dont la peau se vendait très cher au marché de Champdeniers, ce qui justifiait sa chasse ». Notons au passage que cet autre avatar du « dahu », la « mitouarde » se retrouve également en Charente où elle est devenue « une citrouille ou une betterave rouge évidée et sculptée en forme de visage humain » dans laquelle « on introduit une bougie allumée » (d’après Raymond Doussinet, Les travaux et les jeux en vieille Saintonge, 1967). Sous la variante « mitard » (masculin) on la retrouve en Charente-Maritime à Neuillac – canton d’Archiac - et à Saint-Mandé-sur-Brédoire – canton d’Aulnay-de-Saintonge – (d’après des enquêtes réalisées par moi-même en 1998, publiées dans Légendes fantastiques charentaises et gabayes, 1999). Enfin sous la variante « mitarde » on la retrouve en Charente poitevine dans les communes de Montjean, Londigny, Paizay-Naudoin - canton de Villefagnan – (d’après des enquêtes réalisées par moi-même en 1999, publiées dans Légendes fantastiques charentaises et gabayes, 1999). On retrouve cette dernière variante « mitarde » dans la Vienne. En effet Robert Mineau, dans l’ouvrage qu’il rédigea avec Lucien Racinoux, La Vienne légendaire et mythologique (1978, rééd. complétée 1995) écrit : « La mitarde (Maisonneuve, Massognes) Animal imaginaire en rapport avec une mystification connue en d’autres localités de la Vienne sous les noms de chasse au bitard, chasse à la dahue, guet à la liboine. La chasse à la mitarde offre cette particularité qu’elle consiste à poster de nuit une personne crédule, non dans un quelconque lieu écarté, mais à l’une des issues d’une buse traversant une voie en remblai. La mitarde étant supposée se gîter dans la buse, l’un des mystificateurs se place à l’issue opposée sous couleur de rabattre à l’aide d’un bâton le gibier vers le chasseur. En fait, il va rejoindre ses complices et laisse sa naïve victime attendre en vain durant de longues heures la sortie du prétendu gibier. » On trouve ici une buse qui nous fait immédiatement penser au pont où l’on chasse la « loubinote » et nous ramène à l’élément aquatique…

On retrouve un cousin avec le « bitard », autre avatar du « dahu » attesté dans le Nord de la Charente-Maritime à La Ronde et Taugon et à Marsais (d’après des enquêtes réalisées par moi-même en 1998 et 1999, publiées dans Légendes fantastiques charentaises et gabayes, 1999), ainsi qu’entre Nachamps et Puyrolland (communication inédite de 2000) et à Nieul-sur-Mer (communication inédite de 2016). Toujours comme avatar du « dahu », on rencontre le féminin « bitarde » attesté en Vienne à Bonnes et à La Chappelle-Moulière par Robert Mineau et Lucien Racinoux (La Vienne légendaire et mythologique, 1978, rééd. complétée 1995). Je recueille quant à moi, toujours à Bonnes, la variante « pitarde » (d’après une enquête réalisée par moi-même en 1985, publiée dans Les légendes fantastiques de la Vienne, 2008).

4/ Les variantes libouène et libouine :

Après ces digressions en direction des cousins « mitouarde », « mitarde » et « mitard », retournons à notre « liboine ». Ulysse Dubois, Jacques Duguet, Jean-François Migaud et Michel Renaud, dans leur Glossaire des parlers populaires de Poitou, Saintonge, Aunis, Angoumois (Tome 2, 1993), lui ajoutent une variante « libouène » : « Liboine s.f. Animal fantastique faisant l’objet d’une mystification. (Vienne) Loc. : Libouéne (Vienne). »

Ne se contentant pas cela, Ulysse Dubois, Jacques Duguet, Jean-François Migaud et Michel Renaud, là encore dans leur Glossaire des parlers populaires de Poitou, Saintonge, Aunis, Angoumois (Tome 2, 1993), ajoutent une troisième variante du mot : « Libouine s.f. Animal fantastique qu’on met en scène pour mystifier quelqu’un. (Vienne) »

Dans l’un de mes ouvrages, « Les légendes fantastiques de la Vienne » (2008), j’ajoutais au sujet de cet animal fantastique : « C’est ainsi, "la libouine", qu’on appelait à Magné cet animal fantastique connu ailleurs sous le nom de dahu qu’on faisait chasser la nuit aux personnes crédules. On l’appelait de même à Champagné-Saint-Hilaire et/ou Château-Larcher. » (D’après une enquête de Rémy Fleurant auprès de Monique Bezelga pour Magné, 2000 ; et une enquête de Christiane Donzaud auprès de Marie-Irène Habrioux pour Champagné-Saint-Hilaire et/ou Château-Larcher, 2000.)

Et je précisais : « On disait "la chasse à la libouine", et on la faisait chasser le soir. » (Enquête de Rémy Fleurant auprès de Monique Bezelga pour Magné, 2000.)

5/ La libourne :

Toujours dans mon ouvrage, Les légendes fantastiques de la Vienne (2008), je signalais un autre nom donné à cet animal fantastique :

« C’est ainsi, "la libourne", qu’on appelait à Champagné-Saint-Hilaire et/ou Château-Larcher cet animal fantastique connu ailleurs sous le nom de dahu qu’on faisait chasser la nuit aux personnes crédules. "On envoyait un simplet du village dans un arbre creux et on lui disait de s’y installer pour attendre la libourne. Quelqu’un avait empli un arrosoir d’eau et dès qu’il était installé dans l’arbre, on l’arrosait d’eau. » (Enquête de Christiane Donzaud auprès de Marcel Habrioux pour Champagné-Saint-Hilaire et/ou Château-Larcher, 2000.)

On constate au passage, sans que pour autant l’animal soit décrit comme aquatique, l’intervention du milieu aquatique –par l’intermédiaire de l’arrosoir d’eau - dans la plaisanterie… Un phénomène analogue se manifeste à proximité de notre Poitou-Charentes-Vendée. Ainsi en Touraine pour le « daru » au sujet duquel Jean-Marie Rougé, dans Le Folklore de Touraine (1947), nous dit : « Le “Chavaneau” est, comme le Daru, un animal imaginaire de la grosseur d’un chat, qui hante les vieilles maisons. Le patient est du même genre que celui de la chasse au Daru. Mais l’opération a lieu dans un vieux grenier où au préalable on a monté un seau d’eau. Le chasseur (il peut y en avoir plusieurs) court, crie et frappe des coups de bâton dans le grenier. Puis il crie au malheureux naïf resté au dessous de la porte : “Attention ! tends ton sac ! il va sauter !” A cet instant le patient reçoit le seau d’eau sur la tête. » (Il donne comme source M. Madrelle pour Lussault).

Toujours dans mon ouvrage, Les légendes fantastiques de la Vienne (2008), je signalais une attestation écrite de la « libourne » : un article anonyme, intitulé La chasse à la louère, publié dans Le Journal de Civray du 06/02/1986. On y lisait : « La louère, suivant les contrées est aussi appelée "la libourne" ou "la darue". » C’est donc bien une nouvelle attestation de la « libourne », reliée à « la darue ». Elle nous renvoie à la « louère »… mais qu’est-ce donc que la « louère » ?

La louère :

1/ La louère, l’animal fantastique :

La version intégrale de l’article anonyme précité, publié dans Le Journal de Civray du 06/02/1986, nous éclaire sur la « louère » :

« La chasse à la louère. Depuis de nombreuses années personne n’entendait plus parler de ces petites bêtes très recherchées pour leur fourrure blanche et jaune, très fine et remarquable. La louère, suivant les contrées est aussi appelée "la libourne" ou "la darue". Tout récemment par ce temps de neige et en particulier dimanche et lundi dernier, il a été signalé un passage d’une bande de 27 à 28 de ces petites bêtes, c’était admirable, le reflet de leur coloris tranchait sur la nappe blanche, toutes se dirigeaient vers le "Cerisier" entre La Chaume et Saint-Romain en passant par La Blottière pour rejoindre le Bois des Dames entre Genouillé et la Maison du Faux-Monnayeur presque en face Bel-Air, elles circulaient colonne par trois, c’était beau, elles se dirigeaient vers le bois des Touches. Ce passage s’est répandu, un peaussier a tenté d’en capturer de jour, sans résultat, il en était vexé, il pensait en exporter, la fourrure atteint parfois un million, et en exposer dans son magasin pour satisfaire les cambrioleurs. Déçu, le courageux peaussier a tenté la nuit venue de placer des équipes dans la plaine à l’orée du Bois des Dames, vers Le Saudour et La Boutaudière, en effet il y a eu plusieurs volontaires, Pierre Binuche, Henri Bizouille, Jacquet Mâle, etc… lesquels placés dans la plaine face au nord, à partir de 2 heures du matin, c’est l’heure de la sortie de ces petites bêtes. En effet, équipés de sacs, transis par le froid à cette heure matinale, lorsque vers 4 h. du matin, ils ont entendu un vacarme du tonnerre et, brutalement une seule bête s’est détachée de la bande pour se jeter dans le sac de "Binuche" qui était heureux comme pas un, il a pu en retirer 10.500 F., c’est une aubaine. La dernière battue vers 1964 avait été moins fructueuse, il y avait eu des complications, les trois gars avaient avec eux une jeune fille qui s’était trouvée mal par le froid, si bien que les habitants du secteur l’avaient surnommée la "Louère", elle avait été congestionnée et en est morte par la suite. A la suite de ce froid, il a été signalé un autre passage d’une cinquantaine de ces petites bêtes dans la plaine de la maie entre Nieuillet et Lizant, les gars guettent jour et nuit. Attention à la capture. La Louère. »

Toujours dans mon ouvrage, Les légendes fantastiques de la Vienne (2008), je signalais d’autres témoignages relatifs à la « louère » :

a/ « On disait "la chasse à la louère", et on la faisait chasser le soir par grand froid aux personnes crédules. » (Reformulation d’après ce que j’avais recueilli en 1987 auprès de d’Adélien Pailloux pour Saint-Gaudent.)

b/ « Les dernières chasses à la louère pratiquées dans le secteur de Genouillé remonteraient aux années 1940, et auraient été effectuées dans le secteur de Fombel, la Faye… » (Communication d’Abel Trillaud pour Genouillé, 2000.)

c/ « La chace à la louère. Ol ’tét pr se foute de quéqun. Le disiont a un gars : i alon aler à la chasse à la louère. Le preniont un sac. Le s’en aliont dans les bois. Le le fesiont mette, le gars que l’aviont enmené, le le fesiont mette dan un coin. “Tu vas atende la avec ton sac. A vat passer la, ol est son chemin. A vinrat se fourer dans ton sac.” Le pevét bin y rester la nuit [neut], le la voyét jhamè veni. Les autes étiont partis se coucher. » (Témoignage oral de Louise Texerault pour Genouillé, 2004.)

d/ « G. M. : - "La chasse à la louère, oui qui se patiquét. Des gens un peu simple, qu’ol en abusét. Oui, o s’étét fét la, ché X., dans le temps, la bonne qu’y avait, la sérvante. "- Atens, i von t’enmener à la chasse a la louère, de soir. " "- Ah ? Ah, i veu bin y aler !" Et pi le l’ont enmenée dans tiés bois. Le l’ont mise au bout d’un fossé, ac un sac. "- T’as qu’a te mettes la avec un sac, et pi nous autes i von aler à l’aute bout. Et pi i feron du bruit, tu véras, i yi feron peur, é pi la louère vat venir en ton sac. Le retourniont a la maison tranquilement, eux […]. G. A. : - "Le l’aviont pa laissée… Paceque l’aviont vu une lumiére. Ol ’tét quéquns qui chérchiont, certainement, dans le bois. Alors quant l’ont vu tièle lumiére, l’ont dit : "- I peuvon pa. Ol ’tét une jeune fille, ale avét… ale avét vingts ans quant minme. Mé ale ’tét sinplle d’ésprit. Alore a disét tout le temps qu’a voulét voir tièle louère, peur se faire une fourure. Pacequ’ale avét envie d’une fourure, ol ’tét pr yi faire une fourure. Alore l’ont dit : "- I pouvon pa la laisser la ! Ale arét poure après, et pi… […] Mais ol arét étét un gars que l’ariont mis comme ça le l’ariont laissé. Et le s’ameniyont tous trois. "- Et bin vou m’aportez pa… vou m’aportez pa la louère ?" Et bin la louère le l’aviont pas vuse paceque l’aviont vu tièle lumiére, enfin…[…] Et pi après le y’aviont espliqué. Le y’aviont dit qu’ol ’tét une atrapette quoi, qu’o felét pa qu’a créyisse ça. » (Transcription d’une enquête que j’ai effectuée en 1984 auprès de Marcel Gauthier et d’Adrienne Gauthier pour Saint-Pierre-D’Exideuil (canton de Civray : Vienne).)

Enfin, j’ai recueilli un dernier témoignage au sujet de la « louère » : « C’est-à-dire pour ça, y fallait qu’y fasse très froid. Par une nuit très froide, si on était à la veillée en compagnie de gais lurons. Alors on racontait que… on allait attraper… la louère. Mais pour ça y fallait se mettre en plein vent, où ça soufflait… où ça soufflait le plus. Et avec un sac ouvert, et y’avait qu’à attendre. Et la louère venait se fourrer dedans. Oui mais alors, y en avait, enfin… des copains qu’étaient assez simples, un peu crédules quoi. Et pi alors… on lui faisait faire. Les autres s’en allaient eux… Hé ! Bien au chaud ! Ha ! Ha ! Et l’aute attendait toujours toujours [passage inaudible]. Et pi à la fin, c’est que i rentrait… et pi il avait toujours pas pris la louère ! Et pi il engueulait les autes… Enfin bon […] Mais y’avait pas d’louère dans l’sac ! Mais c’était pour lui faire attraper une bonne… un bon rafraichissement ! […] Ça se passait dans les grands courants d’air. » (Transcription d’une enquête que j’ai effectuée en 2000 auprès d’Armand GADIOUX pour Le Bouchage : commune poitevinophone du canton de Confolens-Nord (Charente poitevine).]

L’on a avec la « louère », une fois de plus affaire à un animal fantastique avatar du « dahu ». On remarque au passage, comme déjà vu plus haut pour plusieurs de ces cousines, que la « louère » est recherchée pour sa fourrure, décrite comme une « fourrure blanche et jaune, très fine et remarquable » dans l’article du journal, et devant servir à faire « une fourrure » dans le dernier témoignage ».

2/ La louère, l’animal réel (la loutre) :

Mais comme c’était déjà le cas plus haut avec la « loubine », nous allons nous apercevoir que la « louère » n’est pas seulement un animal fantastique. C’est aussi un animal bien réel !
En effet Charles-Claude Lalanne, dans son Glossaire du patois poitevin (1867), nous donne : « Louère, s.f., loutre. Vienne, arrondissement de Civray. » On note qu’à son époque le mot vivait encore avec le sens de « loutre » (inconnu aujourd’hui) dans l’arrondissement de Civray, c’est-à-dire précisément dans la petite région où le mot « louère » désigne à l’heure actuelle un avatar du « dahu »…

Il semble bien qu’encore plus avant le mot ai été autrefois d’un usage plus répandu dans la Vienne, puisque qu’à l’article « leurre » (nom de la loutre en Châtelleraudais), Charles- Claude Lalanne, cite un document de 1391, de Dienné et Verrières (communes situées en Vienne entre Poitiers, Gençay et Lussac-les-Châteaux) parlant de « chacer et prendre louheres en l’estang despentaigne ».

Le mot se retrouve au sud de notre Poitou-Charentes-Vendée, en occitan, gascon tout au moins, car Jean-François d’Estalenx, dans son Dictionnaire français-gascon (1993), donne « louère » dans le sens de loutre. On le retrouve également au nord de notre Poitou-Charentes-Vendée, en Anjou, car Eugène Rolland, dans sa Faune populaire de la France (tome 1, 1967), signale le mot « louère » pour « loutre » en Anjou, d’après Millet.

On tient là un petit animal carnassier et aquatique… en tous points semblable aux principaux éléments de description généralement attribués à nos avatars du « dahu »… Il apparait donc bien qu’il y a un pont, que je constate mais ne saurais expliquer, entre nos animaux fantastiques du type « louère », avatars du « dahu », et l’animal réel qu’est la loutre.

Ailleurs que dans notre Poitou-Charentes-Vendée il a pu en être de même. Ainsi en Anjou où Henri Cormeau, dans Terroirs mauges (1912) – cité par Jean-Loïc Le Quellec dans Mini-dictionnaire des êtres fantastiques en Anjou (1997), dit à propos de « la Darue » : « Ce mot désigne un poisson fabuleux, dont le mythe n’a d’ailleurs jamais été écrit. Lorsqu’un jeune aboyau part pour la pêche, la bonne femme qui le croise chargé d’affutiaux, lui souhaite jovialement : “Tâche donc, pas moins, de prendre la darue !” » Ne peut-on penser que le qualificatif de « poisson » attribué à la Darue par Henri Cormeau ne soit dû qu’à l’auteur ? Car si on se limite à la réplique par lui entendue à l’adresse d’un pêcheur, « Tâche donc, pas moins, de prendre la darue ! »… il pourrait bien s’agir là encore d’un avatar mythifié de la loutre !

3/ La lombine, l’animal réel (un autre nom de la loutre) :

Maguy Rommevaux, de Montmorillon, me transmit en 2000 un document intéressant, publié dans Saulgé autrefois et aujourd’hui. C’est un témoignage de Jeannot Bergeron sur certains des dires de son grand-père François Bergeron (de Saulgé en Montmorillonnais dans le sud-est de la Vienne). Elle m’avait précisé que les dires du grand-père de Jeannot Bergeron, étaient très fantasques… François Bergeron était connu pour dire nombre de « menteries »… Mais cette anecdote là semble bien être prise au sérieux par son petit fils, qui nomme même un témoin…
« François Bergeron avait des tas d’animaux curieux dans sa ferme à l’Age Gassin. L’un d’eux, tout particulièrement intriguait Jeannot, son petit-fils, c’était la Lombine. Il ne l’a jamais vue, la Lombine, mais affirme qu’elle était de la taille d’un petit chien, une sorte de grosse loutre. Son grand-père la promenait le long de la Gartempe et elle lui rapportait des quantités de poissons, des anguilles surtout. Ceux qui voulaient manger du poisson la lui demandaient et il la prêtait volontiers ; il suffisait de la nourrir convenablement avec du beurre salé et de fines tranches de lard. Arsène Trottier, des gâts, l’avait empruntée un jour mais sa pêche avait été tellement abondante que les plaintes des gens de Saulgé commençaient à affluer et il dut la rapporter rapidement au grand-père. »

Si on peut, comme je le crois, porter du crédit à ce témoignage, on aurait alors là un autre nom de la loutre, « la lombine »… variante de notre « loubine » (littéralement « petite louve » et désignant tant le bar – poisson – qu’un Dahut), dont un dérivé est notre « loubinote » du début : littéralement « petite louve » elle aussi, et désignant un « dahu » aquatique curieusement très semblable à la… loutre !

Peut-on croire au hasard ? Il me semble que bien au contraire qu’il y a une logique là dedans, et qu’on tient un lien entre l’animal réel qu’est la loutre d’une part, et des « dahus » plus ou moins aquatiques d’autre part, qui empruntent certains de leurs noms à la loutre (ou sont des variantes de ceux de la loutre), noms dont certains désignent d’autres animaux aquatiques réels et sont reliés étymologiquement à la louve…

De la louère-lombine-loubine-loubinote (loutre), au loup-garou :

À proximité de notre Poitou-Charentes-Vendée, le conte Jaubert, dans son Glossaire du Centre de la France (1864), concernant le Berry et les provinces proches de l’actuelle région « Centre-Val-de-Loire », nous donne un dérivé de « louère » : le mot « louarat », avec le sens de… loup-garou !!!

Pour compléter le panel de cet environnement mythologique de la loutre déjà fort riche, nous voici rendu avec les loups-garous !

Voilà enfin une information qui achève de faire un pont entre loup-garou et animaux fantaisistes de type « dahu » : Georges Musset dans son Glossaire des patois et des parlers de l’Aunis et de la Saintonge (1929-1948), nous donne dans le tome III, « loubron » avec le sens d’ « animal fantaisiste. » - on pense aussitôt à une mystification du type « dahu » - (il cite en source PELLISSON : Saint-Seurin-d’Uzet : canton de Cozes : Charente-Maritime), et, dans les suppléments au glossaire, toujours « loubron », avec le sens de « loup-garou ». Ce qui achève en effet de faire un pont entre loup-garou et animaux fantaisistes de type « dahu » …
Jacques Duguet, dans son article « Un animal fantastique en Aunis et Saintonge : le loubron ou berou », publié en 2009 sur le site « Histoire passion », nous explique : « Un terme loubron figure dans le Glossaire des patois et des parlers de l’Aunis et de la Saintonge, de Georges Musset, avec l’acception “animal fantaisiste” (sic). Musset signale qu’il a emprunté le mot à un glossaire inédit de Marcel Pellisson. Il ne faut cependant pas chercher longtemps pour constater que l’animal mystérieux est un loup-garou. » Jacques Duguet s’était arrêté à l’attestation issue de Pellisson sans voir celle des suppléments qui ramène directement au loup-garou. Il continue ainsi : « En effet, dans certaines régions, le loup-garou était appelé loup-berou, qu’on rapproche sans difficulté de loubron, en écrivant loup-beron. Pourquoi beron en Saintonge et non berou ? On sait que garou est issu d’un francique *werwulf, « homme-loup », dans lequel le w initial a été assimilé en gu-, et que, dans plusieurs parlers romans, le w a été assimilé en b. C’est le cas dans une partie au moins de la Saintonge où *werwulf est devenu berol puis bero, refait. en beron parce que les mots terminés en - on avaient perdu leur - n final. »

En effet, à proximité de notre Poitou-Charentes-Vendée, Jean-Marie Rougé dans Le folklore de la Touraine (1947) parle de « l’el-brou », Bernard Edeine dans Le vieux parlage solognot (1983) donne le « louberou », et Laisnel de la Salle, dans Croyances et légendes du Centre de la France (1875), évoque le « loup-brou ». Ces derniers termes se retrouvent en Poitou sous la forme de « lebrou », attesté par Beauchet-Filleau dans son Essai sur le patois poitevin, ou petit glossaire […] des mots usités dans le canton de Chef-Boutonne et les communes voisines (1864), qui écrit : « Lebrou, s.m., glouton, qui dévore. L’on dit de quelqu’un qui mange beaucoup : ol est in lebrou. » La seconde attestation que l’on a du mot « lebrou » en Poitou, est postérieure de plus d’un siècle : j’ai recueilli le mot en 1987 auprès d’Adélien Pailloux, pour Saint-Gaudent (sud-Vienne), pour qui « lebrou » signifiait « ogre » (dans le conte du Petit Poucet) : « Ol ‘tét le lebrou, oteurment su lés livres ol ét l’ogre ».

Mais revenons à nos moutons : quel rapport étroit entre la loutre (louère) et le loup-garou (louarat) ?
C’est dans l’ouvrage de M.-A. Gautier, Statistiques du département de la Charente inférieure (1839), que je pense avoir trouvé la réponse » :

« Au moment de la pleine lune, il s’offrait un autre danger. C’est alors que les loups-garous […] se montraient et répandaient la terreur de tous côtés. C’étaient ni plus ni moins que des sorciers, que le diable transformait en bêtes furieuses. Le mal les prenait toujours la nuit. Dès qu’ils en sentaient les premières atteintes, ils s’agitaient comme des énergumènes, sautaient du lit et s’élançaient par la fenêtre pour aller se précipiter dans une fontaine ou dans un puits, d’où ils sortaient bientôt revêtus d’une peau de bête. Ils avaient une grande gueule, des yeux étincelants, de grandes dents crochues. Ils marchaient à quatre pattes et passaient la nuit à courir les champs en poussant des hurlements effroyables. »

Pour devenir loup-garou, il faut donc plonger dans l’eau… comme la loutre ! Voilà certainement le fin mot de l’histoire et la cause de tous ces rapprochements…

On trouve encore un élément allant dans ce sens chez nos (ou à la limite de chez nos) voisins gascons du sud Blayais en Nord Gironde [1] sous la plume de Daleau François Daleau (Notes pour servir à l’étude des traditions, croyances et superstitions de la Gironde, dans : Bulletin de la Société d’Anthropologie de Bordeaux et du Sud-Ouest, 1886 – 1887) à propos des « ganipotes » nom saintongeais (et au moins Nord gascon) du loup-garou :

« Ganipaute (la) ou le gallout. – La dame blanche laisse ses vêtements pour se mettre en blanc. – Elle passe la nuit à courir la campagne et à se claper (action de battre l’eau) dans les rious (lavoirs) toutes les fois qu’elle en trouve sur son chemin ; - On dit d’un individu atteint de cette maladie : il court le gallout, il court la ganipaute. […] Une personne mal baptisée court le gallout, se montre la nuit comme un fantôme, vous attend aux cantons (carrefours) en se frappant dans les mains pour vous sauter sur le dos ; le seul moyen de s’en débarrasser est de courir vers une mare ou un ruisseau dans lequel elle s’empressera de se précipiter. »

Et encore un élément ramenant le loup-garou à l’élément aquatique, en Nord Gironde (Gironde saintongeaise) sous la plume de Charles URGEL (1876-1947 : Glossaire de langue Gabache, édité en 2014), toujours au sujet des « ganipotes » : « ganipote : être fantastique des légendes gabaches, courant la nuit sous forme d’animal métamorphosé et lutinant les noctambules, surtout se ganipant dans les mares et fossés jusqu’au petit jour. »

Nul doute qu’en creusant plus avant on démêlerait encore mieux les fils inextricables qui mêlent loutre, dahu, louve (loup), et loups-garous…

Éric NOWAK

Post-scriptum :

Dans un dépouillement transmis en 2015 par Pierrette Desouhant (née Mazoin) d’une enquête réalisée lors d’un stage UPCP de 1976 à Ruffec (Charente) effectué auprès de Mme Roquet (née en 1899 à Bernac : canton de Villefagnan : Charente) cultivatrice à Bernac je lis ceci à propos du « bitar » autre avatar du dahu évoqué plus haut : « La chasse au bitar. Avec un sac et un bâton. Y s’en allaient. Y déposaient dans un coin. Les autres s’en allaient plus loin. Le mot était donné. Quand ils avaient fini, les autres rentraient à la maison, mais lui, il attendait toujours. » Juste après ce passage, le dépouillement de l’enquête auprès de Mme Roquet, contient en outre : « le loup garou, c’était comme le bitar. C’était comme un chat. » Il doit y avoir confusion quelque part… peut-être a-t-elle utilisé le mot « loup garou » par erreur (ou peut-être le lui a-t-on introduit via le questionnaire qui semblait posséder cette question car on la retrouve dans presque tous les dépouillements de ce stage), et peut-être voulait-elle faire allusion à un autre animal fantastique, comme la « louère » qu’on fait justement chasser aux crédules en Sud-Vienne et Nord Charente et justement décrite comme un petit carnivore… Mais cette association avec le loup garou n’est peut-être pas un hasard au vu de tout ce qu’on vient de lire ci-dessus…


Fabienne Garnerin, élue en charge de la culture, de la langue et du patrimoine au parc naturel régional de Millevaches en Limousin, m’a fait le commentaire suivant : "Chez les voisins limousins aussi : Marcelle Delpastre a recueilli un conte sur "lo dalus". C’est le simplet qui gagne. Il a réussi à attraper le fameux dalus, en fait une "loira" (prononcé loueyro), une loutre, dont il se régale et dont il vend la peau un bon prix. Intéressant de voir les variantes et les continuités. " Elle me précise que ce conte est publié dans le n°33 de la revue Lemouzin de janvier 1970.

Compléments relatifs à la Charente limousine :
ENIXON Bernard, pour Manot (canton de Confolens Nord : Charente limousine), communication de 2000 transmise à moi-même par Mme M.E. MÉRIGOT :
- l’animal fantaisiste type « dahut » se nommait « mitèrne » et on parlait de « chasse à la mitèrne ».
NOWAK Éric, enquête en 2000 auprès de Marthe (Raymonde) GADIOUX, pour Suaux (canton de Chasseneuil-sur-Bonnieure : Charente-limousine) :
- l’animal fantaisiste type « dahut » se nommait « La micouarde ». « Y fallait [lancer un seau d’eau], à une fenêtre ou quelque chose comme ça. Pi y ‘en a un qu’était en dessus qui lui lançait u seau d’eau. […] Sur celui qu’attendait. »,


[1Il n’est pas clair si cette citation concerne la partie du Blayais saintongeaise « alias gabaye » (cantons de Saint-Ciers-sur-Gironde, Saint-Savin, Blaye, Nord du canton de Bourg) ou la partie du Blayais gasconne (Sud du canton de Bourg). Ces deux citations sont de François Daleau, qui, dans l’introduction de son ouvrage (Notes pour servir à l’étude des traditions, croyances et superstitions de la Gironde) écrit : « Certaines circonstances ont fait que mes recherches ont été dirigées d’une façon plus particulière sur l’arrondissement de Blaye. Cette notice est donc en quelque sorte plus spéciale à ce pays. » et « Il m’a été difficile, dans cette monographie, de séparer les traditions locales [il veut dire gasconne] de celles qui ont dû être importées depuis peu de temps, surtout pour le pays situé sur la rive droite de la Dordogne et de la Gironde : le Blayais, le Bourgeais et le Cubzaguais où l’on ne parle patois [il veut dire : gascon] qu’à une petite distance du rivage, la partie nord de cette contrée étant habitée par les gabails (gavaches) et les saintongeais. »

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