Histoire Passion - Saintonge Aunis Angoumois

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1372 - 1373 - Les dfaites anglaises en Aunis, Saintonge, Angoumois et Poitou - 1

du 23 juin au 7 aot 1372 : du combat naval de la Rochelle la prise de Poitiers

mardi 3 janvier 2012, par Pierre, 1782 visites.

"li rois d’Engleterre y perdi plus que nuls, car par celle desconfiture se perdi de puis tous li pays, sicom vous ors en avant recorder en l’ystore." - "le roi d’Angleterre y perdit plus que les autres, car par cette dconfiture se perdit ensuite tout le pays, comme je vais maintenant vous en rappeler l’histoire". Froissart nous dcrit les 12 mois pendant lesquels les Franais, entrans par Du Guesclin, vont reprendre le contrle des provinces d’Aunis, de Saintonge, d’Angoumois et du Poitou.

Pour comprendre les mots oublis de la langue de Froissart, on consultera utilement, sur le site Histoire Passion, le Glossaire du franais du 14me sicle, dans les chroniques de Froissart :
 1re partie : A - H
 2re partie : I - W

Source : Chroniques de J. Froissart. T. 8, 1 (1370-1377) / publies pour la Socit de l’histoire de France par Simon Luce - Paris - 1869-1899 - BNF Gallica

Suite de cette chronique

Chronologie de cette priode


1372,

Dans cette page :

 23 juin. Dfaite de la flotte anglaise devant La Rochelle. Voir sur Histoire Passion cette page sur la bataille navale de La Rochelle

 Juillet. Sige de Moncontour et de Sainte-Svre - Reddition de ces deux places aux Franais.

 7 aot. Reddition de Poitiers.


- Du 22 au 23 aot. Dfaite et capture de Jean de Grailly, Captal de Buch, conntable d’Aquitaine, et de Thomas de Percy, snchal de Poitou, devant Soubise - Reddition de cette place

 Reddition d’Angoulme (8 septembre) - de Saint-Jean-d’Angly (20 septembre), - de Taillebourg, de Saintes (24 septembre) et de Pons (28 septembre).

 Reddition des chteaux ce Saint-Maixent (4 septembre), de Melle et de Civray.

 8 septembre, reddition de La Rochelle.

 15 septembre. Prise du chteau de Benon et reddition de Marans.

 19 septembre. reddition de Surgres.

 9 et 10 octobre. reddition de la ville et prise du chteau de Fontenay-le-Comte.

 1er dcembre. reddition de Thouars et soumission des principaux seigneurs du Poitou et de la Saintonge. - Sige de Mortagne.

1373,

 mars. dfaite des Anglais Chiz.

 27 mars. occupation de Niort. - Reddition des chteaux de Mortemer et de Dienn

En bleu : texte original de Jean Froissart - En noir : commentaires et notes.

1372 - La bataille navale de La Rochelle
Source : BNF Gallica

687. Tout cel iver se portrent ensi les besongnes[affaires] en Engleterre, et y eut pluiseurs consaulz[conseils] et imaginations entre les signeurs sus l’estat dou pays, savoir comment il se maintenroient sus l’est qui venoit. Et avoient li Engls intention de faire deus voiages, l’un en Ghiane, et l’autre en France par Calais, et acqueroient amis de tous ls ce qu’il pooient, tant en Alemagne comme ens es marces de l’empire, o pluiseur signeur, chevalier et escuier estoient de leur acord. Avoech tout ce, il faisoient le plus grant appareil de pourveances et de toutes coses neccessaires ost que on euist [veu] en grant temps faire. Bien savoit li rois de France aucuns des secrs des Engls et sus quel estat il estoient, et quel cose il proposoient faire. Si se consilloit et fourmoit sur ce, et faisoit pourveir ses cits, villes et chastiaus moult grossement en Pikardie, et tenoit par tout en garnison grant fuison de gens d’armes, par quoi li pays ne fust souspris d’aucune mal aventure.

Quant li ests fut venus et li rois Edouwars d’Engleterre eut tenu sa feste et fait la solennit de Saint Gorge, ou chastiel de Windesore, ensi que il avoit d’usage cascun an de faire, et que messires Guichars d’Angle y fu entrs comme confrres, avoech le roy et ses enfans et les barons d’Engleterre qui se nommoient en confraternit les chevaliers dou bleu ghertier, li dis rois s’avala Londres en son palais de Westmoustier, et l eut grans consaulz et parlemens sus les besongnes de rechief dou pays. Et pour tant que li dus de Lancastre devoit en celle saison passer en France par les plains de Pikardie, et li contes de Cantbruge, ses frres, avoecques lui, li rois ordena et institua, le prire et requeste de monsigneur Guichart d’Angle et des Poitevins, le conte de Pennebruch aler en Poito pour viseter le pays et faire guerre as Franois de ce cost, car li Gascon et Poitevin avoient priiet et requis au roy d’Engleterre par lettres et par la bouche de monsigneur Guiart d’Angle, que, se il estoit si conseillis que nulz de ses filz ne peuist en celle saison faire ce voiage, il leur envoiast le conte de Pennebruch que moult amoient et desiroient avoir, car il le sentoient bon chevalier et hardi durement. Se dist li rois d’Engleterre au conte de Pennebruch, presens pluiseurs barons et chevaliers, qui l estoient assambl au conseil Jehan, biaus fils, je vous ordonne et institue que vous als en Poito en le compagnie de monsigneur Guiart d’Angle, et l sers gouvrenres et souverains de toutes les gens d’armes que vous y trouvers, dont il y a grant fuison, si com je sui enfourms, et de chiaus[ceux] ossi que vous y menrs. Li contes de Pennebruch ceste parolle s’engenoulla devant le roy, et dist Monsigneur, grant mercis de le haute honneur, que vous me faites. Je serai volentiers ens es parties par de del uns de vos petis mareschaus. Ensi sus cel estat se departi cilz parlemens, et retourna les rois Windesore, et emmena monsigneur Guiart avoech lui, au quel il parloit souvent des besongnes de Poito et de Ghiane. Messires Guiars li disoit Monsigneur, ms que nostre chapitainne et mainbour, li contes de Pennebruch, soit arivs par de del, nous ferons bonne guerre et forte. Car encor y trouverons nous entre quatre mil et cinc mil lances, qui toutes oberont vous, mais qu’il soient paiiet de leurs gages. Lors respondoit li rois Messire Guiart, messire Guiart, ne vous soussiis point d’avoir or et argent asss pour faire [par del] bonne guerre, car j’en ay asss et si l’emploie volentiers en tel marcheandise, puis qu’il me touche et besongne pour l’onneur de moy et de mon royaume.

Les Anglais se prparent envahir la France de deux cts la fois, par la Guyenne et par Calais(1). Charles V, que ses espions tiennent au courant de tous les projets d’douard III(2) a soin de faire mettre en bon tat de dfense les places de son royaume, particulirement en Picardie. Guichard d’Angle est fait chevalier de la Jarretire le jour Saint George dans une fte solennelle de l’Ordre qui se tient au chteau de Windsor. Sur les instances du dit Guichard, Jean de Hastings, comte de Pembroke, gendre d’douard III, est nomm lieutenant du roi d’Angleterre en Guyenne(3). P. 33 35, 288 291.

(1). Les prparatifs maritimes des Anglais commencrent vers la fin de 1371. Le 6 octobre de cette anne, douard III institua deux amiraux, Raoul de Ferrers et Robert de Assheton, chevaliers (Rymer, III, 923 et 924). Le 25 du mme mois, il prit des mesures pour assurer la dfense des ctes contre les entreprises des Franais dont la flotte tenait dj la mer et passait pour menacer surtout la ville de Yarmouth (ibid., 925). Le 21 dcembre, il dfendait de vendre des navires des marchands trangers (Ibid., 930). Le 26 janvier 1372, il concluait un trait d’alliance perptuelle avec les Gnois, dont les navires et les arbaltriers pouvaient lui tre si utiles dans la guerre qu’il se prparait entreprendre (ibid., 931). Enfin, le 6 fvrier suivant, il faisait saisir dans les ports d’Angleterre tous les bateaux jaugeant 20 tonneaux et au-dessus pour les employer au transport de ses troupes (Ibid., 933).

(2). Un mandement en date du 31 janvier 1372 (n. st.) nous prouve que Charles V n’ignorait rien des prparatifs du roi d’Angleterre.

Voici les premires lignes de ce mandement, Comme nous aions entendu par pluseurs personnes dignes de foy que nostre adversaire d’Angleterre a entencion et volent de briefment venir par mer et par terre et entrer au plus grant effort que il pourra en nostre royalme pour grever et dommagier nous, nostre royaume et noz subgis. En prvision de ces attaques, Charles V organisa tout un systme de dfense. Dans chaque bailliage, il dlgua deux ou trois chevaliers qui devaient s’adjoindre au bailli pour visiter toutes les places fortes du ressort ; le roi donnait l’ordre de dmolir celles que l’on ne jugerait pas capables de rsister aux assauts de l’ennemi et au contraire de remettre les autres en parfait tat, en ayant soin de les munir de provisions et d’artillerie (Delisle, Mandements de Charles V, p. 439 442).

(3). Jean, comte de Pembroke, fut nomm lieutenant en la principaut d’Aquitaine le 20 avril 1372 (Rymer, III, 941).


688. Ensi et de pluiseurs aultres parolles s’esbatoit souvent en parlant li rois d’Engleterre au dit monsigneur Guichart, que moult amoit et creoit c’estoit bien raisons. Or fu li contes de Pennebruch tous appareillis, et li saisons vint et ordenance qu’il deubt partir. Si prist congiet au roy qui li donna liement, et tous chiaus qui en se compagnie devoient aler, et me samble que messires Othes de Grantson d’oultre le Sone y fu ordonns [et institus] d’aler.

Li contes de Pennebruch n’eut mies adont trop grant gent en se compagnie fors ses chevaliers tant seulement, sus l’information que li rois avoit de monsigneur Guiart d’Angle, mais il emportoit en nobles et en florins tel somme de monnoie que pour gagier trois mil combatans un an. Si esploitirent tant li dessus dit, apris le congiet pris dou roy, que il vinrent Hantonne ; l sejournrent il quinse jours, en attendant le vent qui leur estoit contraires. Au XVIIe jour il eurent vent volent, si entrrent en leurs vaissiaus, et se partirent dou havene, et se commandrent en le garde et conduit de Diu et de saint Gorge, et puis singlrent devers Poito.

Li rois Charles de France, qui savoit la grignour partie des consaulz d’Engleterre, mies ne sai par qui il li estoient revel, et comment messires Guiars d’Angle et si compagnon estoient al en Engleterre et sus quel estat, pour impetrer au roy qu’il euissent un bon mainbour et chapitainne, et ja savoit que li contes de Pennebruch y estoit ordens de venir, et toute se carge, si s’estoit li dis rois de France aviss selonch ce, et avoit secrtement mis sus une arme de gens d’armes par mer, voires sa prire et requeste, car ces gens estoient au roy Henri de Castille, les quels il li avoit envoiis parmi les alliances et confederations qu’il avoient ensamble. Et estoient cil Espagnol [de une flote] quarante grosses nefs et trese barges bien pourveues et breteschies ensi que nefs d’Espagne sont ; si en estoient patron et souverain quatre vaillant homme, Ambrose Boukengre, Cabesse de Vake, dan Ferrant de Pyon et Radigos de la Roselle. Si avoient cil Espagnol un grant temps waucr sus mer, en attendant le retour des Poitevins et la venue du conte de Pennebruch ; car bien savoient que il devoient venir et ariver en Poito, et s’estoient mis l’ancre devant le ville de le Rocelle.

Or avint ensi que le jour devant la vigile Saint Jehan Baptiste que on compta l’an mil trois cens settante et deus, li contes de Pennebruch et se route deurent ariver ou havene de le Rocelle, ms il trouvrent les dessus dis Espagnolz au devant, qui leur calengirent le rivage, et furent moult liet de leur venue. Quant li Engls et li Poitevin veirent les Espagnolz, et que combatre les couvenoit, si se confortrent en eulz meismes, comment qu’il ne fuissent mies bien parti tant de gens comme de grans vaissiaus, et s’armrent et ordonnrent ensi que pour tantost combatre, et misent leurs arciers au devant d’iaus. Evous les nefs espagnoles venans, qui bien estoient pourveues et garites, et dedens grant fuison de gens, d’argens et de brigans qui avoient arbalestres et kanons. Et li pluiseur tenoient grans barriaus de fier et plommes de plonch pour tout effondrer tantost furent approciet en demenant grant noise et grant hue. Ces grosses nefs d’Espagne prisent le vent d’amont pour prendre leur tour sus ces nefs englesces que peu amiroient ne prisoient, et puis s’en vinrent atendant plain voile sus yaus. L eut che commenchement grant trairie des unes as aultres, et s’i portrent li Engls moult bien. L fist li contes de Pennebruch aucuns de ses escuiers chevaliers pour honneur, et puis entendirent yaus deffendre et combatre de grant volent. L eut grant bataille et dure, et li Engls eurent bien quoi entendre, car cil Espagnol qui estoient en leurs vaissiaus si grans qu’il se moustroient tout deseure ces vaissiaus d’Engleterre, et qui tenoient gros barrians de fier et pires, les lanoient et jettoient contreval pour effondrer les nefs englesces, et bleoient gens et hommes d’armes malement. L estoient entre les chevaliers d’Engleterre et de Poito chevalerie et proce remoustres trs grandement. Li contes de Pennebruch se combattoit et requeroit ses ennemis
moult fierement, et y fist ce jour pluiseurs grans apertises d’armes, et ossi fisent messires Othes de Grantson, messires Guiars d’Angle, li sires de Puiane et tout li aultre chevalier.

689. A ce que je oy recorder chiaus qui furent celle besongne devant le Rocelle, bien moustrrent li Engls et li Poitevin qui l estoient, que il desiroient moult conquerre et avoir grant pris d’armes car onques gens ne se tinrent si vaillamment ne si bien ne se combatirent, car ils n’estoient qu’un petit ens ou regard des Espagnols et en menus vaissiaus, et se poet on esmervillier comment tant durrent ; ms la grant proce et chevalerie d’yaus les confortoit et tenoit en force et en vigheur ; et se il fuissent ingal de nefs et de vaissiaus, li Espagnol ne l’euissent mies eu d’avantage, car il tenoient leurs lances aceres, dont il lancoient les horions si grans que nulz ne les osoit approcier, se il n’estoit trop bien arms et paveschis. Mes li trs et jets qui venoit d’amont, de pires, de plommes de plonc et de barriaus de fier, les grevoit et empechoit durement, et navra et blea des leurs chevaliers et escuiers ce premier jour pluiseurs. Bien veoient les gens de le Rocelle le bataille, mes point ne s’avanoient d’aler ne de traire celle part pour conforter leurs gens qui si vaillamment se combatoient, anois les laissoient couvenir. En cel estri et en celle rihote furent il jusques le nuit que il se departirent li un de l’autre, et se misent l’ancre, ms li Engls perdirent ce premier jour deus barges de pourveances, et furent tout cil mis bort qui dedens estoient.

Jean, comte de Pembroke(1) accompagn de Guichard d’Angle et d’un chevalier d’outre-Sane nomm Othe de Granson(2), met la voile Southampton pour se rendre en Guyenne ; outre le corps d’arme embarqu sur la flotte anglaise, le comte emporte de quoi payer la solde de trois mille combattants pendant un an. Prvenue par le roi de France de la prochaine arrive des Anglais, une flotte espagnole, envoye par D. Enrique(3), roi de Castille, et compose de 40 gros navires et de 13 barges(4) se tient l’ancre devant le havre de la Rochelle ; cette flotte est place sous les ordres d’Ambrosio Boccanegra(5), de Cabea de Vaca(6), de D. Ferrand de Pion(7) et de Radigo le Roux(8) ou de la Roselle. La rencontre des deux flottes a lieu dans les eaux de la Rochelle la veille de la Nativit de saint Jean-Baptiste 1372(9). Infrieurs en nombre leurs adversaires, dont les navires plus grands et plus levs au-dessus de la ligne de flottaison(10) sont en outre pourvus d’abris et arms d’arbaltes ainsi que de canons, les Anglais et les Anglo-Gascons n’en soutiennent pas moins avec beaucoup de vigueur l’attaque des Espagnols ; lorsque le reflux de la mer et la tombe de la nuit mettent fin au combat, ils n’avaient encore perdu que deux de leurs navires chargs de provisions(11) sur les quatorze(12) dont se composait leur flottille. P. 36 39, 292 295.

(1). Par acte dat de Westminster le 7 fvrier 1372, douard III donna l’ordre de runir, d’armer et d’approvisionner des navires dans tous les ports d’Angleterre ; ces prparatifs devaient tre termins et les navires prts prendre la mer le 1er mai suivant (Rymer, III, 933).

(2). La famille de Granson ou Grandson tire son nom de la petite ville de ce nom situe dans le pays de Vaud, sur les bords du lac de Neuchtel voil pourquoi Froissart fait remarquer qu’Othe tait originaire d’outre-Sane. Grandison est la forme anglaise du nom de cette famille dont une branche s’tablit en Angleterre pendant la seconde moiti du XIIIe sicle.

(3). Par acte dat du bois de Vincennes le 10 mars 1372 (n. st.), Charles V avait accord des privilges aux Castillans qui frquentaient le royaume (Delisle, Mandements, p. 449).

(4). La flotte espagnole se composait de vingt gales d’aprs la Chronique des quatre premiers Valois (p. 232) et de douze seulement d’aprs D. Pedro Lopez de Ayala Este ano (1372), ovo nuevas el Rey Don Enrique como Micer Ambrosio Bocanegra su Almirante, con doce galeas suyas, las quales l avia enviado en ayuda del Rey de Francia, estando cerca de la Rochela, que estaba entonce por Inglaterra, llegara y el Conde de Peziabroch, que venia por Lugar teniente del Rey de Inglaterra en Guiana, con treinta seis naos con mucha compana de caballeros escuderos omes de armas con grand tesoro que el Rey de Inglaterra le diera para facer guerra in Francia, que llegando el dicho Conde de Penabroch la villa de la Rochela con las dichas naos, las doce galeas de Castilla palearon con l, le desbarataron, prendieronle a l, a todos los caballeros omes de armas que con l venian, tomaron todos los navios tesoros que traian. (Cronica del Rey Don Enrique segundo, dans Cronicas de los Reyes de Castilla, Madrid, 1877, gr. in-8*, 11, 12).

(5). Ambrosio Boccanegra tait d’origine gnoise comme Barbavara, amiral au service de Philippe de Valois, et comme un certain nombre d’amiraux de Castille aux XIVe, et XVe sicles. Par acte dat de Zamora le 5 novembre 1372, D. Enrique fit don Ambrosio Boccanegra, pour le rcompenser de la victoire remporte devant la Rochelle, de la petite ville de Linars, en Andalousie (Catalogo de los Senores y Condes de Fernan Nunez),

(6). Pedro-Fernandez Cabea de Vaca tait matre de l’ordre de Saint-Jacques.

(7). Les chroniques de Castille ne mentionnent cette poque aucun amiral de ce nom. Ferrand de Pion serait-il, comme l’a suppos Buchon, une altration de Hernando de Lon ? En 1377, D. Ferrand Sanchez de Tovar, amiral de Castille, prit part une expdition dirige par l’amiral franais Jean de Vienne contre l’le de Wight.

(8). Le nom vritable de ce chevalier est Rui Diaz de Rojas ; il tait originaire de cette partie de la Biscaye qu’un appelle le Guipuscoa.

(9). Cette date est confirme par une chronique anglaise contemporaine qui rapporte cet vnement la veille de la Saint-Jean-Baptiste, jour de la fte de sainte Ethelrde Contigit autem istud infortunium in Vigilia Nativitatis Sancti Johannis Baptistae, in qua festiva Sanctae Ethelredae virginis occurrit. (Thoma Walsingham, quondam monachi Sancti Albani, historia anglicana, ed. Riley, 1863, p. 314). On se rappela cette occasion que le comte de Pembroke, alors g d’environ vingt-cinq ans, avait profan un jour une glise place sous l’invocation de sainte Ethelrde, et l’on considra la dfaite de la Rochelle comme un chtiment inflig au coupable par cette sainte ; on y vit aussi une punition des mœurs dissolues du jeune comte et de son hostilit contre le clerg anglais.

(10). D’aprs l’auteur de la Chronique des quatre premiers Valois, les navires des Anglais taient, au contraire, plus grands et plus pesants que ceux des Castillans Nos gales sont legieres, fait-il dire l’amiral espagnol, et leurs grans nefz et leurs grans barges sont pesantes et fort charges. Chronique des quatre premiers Valois, p. 233.

(11). Suivant la rdaction d’Amiens (p. 295), les Anglais auraient perdu, dans cette premire rencontre, non point deux navires, mais quatre, avec le chargement de provisions que portaient ces navires.

(12). Le rdacteur des Grandes Chroniques de France (VI, 335) dit que la flotte anglaise se composait de trente-six navires ; c’est galement le chiffre donn par Ayala.


Toute celle nuit fu messires Jehans de Harpedane, qui pour le temps estoit seneschaus de le Rocelle, en grans priires envers chiaus de le ville, le maieur, sire Jehan [Cauderier], et les aultres que il se volsissent armer et faire armer le communaut de le ville et entrer en barges et en nefs, qui sus le kay estoient pour aler aidier et conforter leurs gens, qui tout ce jour si vaillamment s’estoient combatu. Cil de le Rocelle qui nulle volent n’en avoient, s’escusoient et disoient que il avoient garder leur ville et que ce n’estoient mies gens de mer ne combatre ne se saroient sus mer ne as Espagnolz ; mais se la bataille estoit sus terre, il iroient volentiers. Si demora la cose en cel estat, ne onques ne les peut amener pour priire que il peuist faire ce que il y vosissent aler.

A ce jour estoient en le Rocelle li sires de Tannai Bouton, messires Jakemes de Surgires et messires Mauburnis de Linires, qui bien s’aquittrent de priier ossi avoech le dessus dit chiaus de le Rocelle. Quant cil quatre chevalier veirent que il ne poroient riens esploitier, il s’armrent et fisent armer leurs gens, ce qu’il en avoient, ce n’estoit point fuison, et entrrent en quatre barges que il prisent sus le kay, et au point dou jour, quant li flos fu revenus, il se fisent naviier jusques leurs compagnons, qui leur seurent grant gret de leur venue, et disent bien au conte de Pennebruch et monsigneur Guiart que de chiaus de le Rocelle il ne seroient point secouru ne confort, et qu’il se avisassent sur ce. Et cil qui amender ne le pooient, respondirent que il leur couvenoit le merci de Dieu et l’aventure attendre, et que un temps venroit que cil de le Rocelle s’en repentiroient.

690. Quant ce vint au jour que tous li wbes fu revenus et que plains flos estoit, cil Espagnol se desancrrent en demenant grant noise de trompes et de tromptes, et se misent en bonne ordenance ensi que le jour devant, et arroutrent toutes leurs grosses nefs pouveues et armes moult grandement, et prisent l’avantage dou vent, pour enclore les nefs des Engls qui n’estoient point grant fuison, ens ou regard d’yaus. Et estoient li quatre patron qui ci dessus sont nomm, tout devant en bonne ordenance.

Li Engls et Poitevin, qui bien veoient leur couvenant, se ordenrent selonch ce, et se recueillirent tout ensamble, et ce que il avoient d’arciers, il les misent tout devant. Evous les Espagnos venus plain voile, Ambrose Boukengre, Cabesse de Vake, dan Ferrant de Pyon et Radigo de la Roselle, qui les envarent, et commencirent la bataille felenesce et perilleuse. Quant il furent tout assambl, li Espagnol jettrent grans cros et hves de fier kainnes, et se atachirent as Engls, par quoi il ne se peuissent departir car il les comptoient ensi que pour yaus.

Avoech le conte de Pennebruch et monsigneur Guichart avoit vint et deus chevaliers de grant volent et de bon hardement, qui vaillamment se combatoient de lances et d’espes et d’armeures que il portoient.

L furent en cel estat un grant temps lanans et combatans l’un l’autre. Mais li Espagnol avoient trop grant avantage d’assallir et de yaus targier et deffendre envers les Engls ; car il estoient en grans vaissiaus plus grans et plus fors asss que li Engls. Pour quoi il lanoient d’amont barriaus de fier, pires et plommes, qui moult travilloient les Engls. En cel estat et en celle rihote, combatant et deffendant, lancant et traiant l’un sus l’autre, furent il jusques l’eure de tierce, ne onques gens sus mer ne prisent si grant travail que li Engls et Poitevin fisent, car il en y avoit le plus des leurs blechis dou trait et dou jet des pires et fondes d’amont, et tant que messires Aymeris de Tarste, cilz vaillans chevaliers de Gascongne, y fu occis et messires Jehans de Lantonne qui estoit chevaliers dou corps dou conte de Pennebruch. Au vaissiel dou dit conte estoient arrest quatre nefs espagnoles, des queles Cabesse de Vake et Ferrant de Pyon estoient gouvreneur et conduiseur. En ces vaissiaus, ce vous di, avoit grant fuison de dure gent, et tant au combatre, au traire et au lancier, travillirent le conte et ses gens qu’il entrrent en leur vaissiel o il eut fait tamainte grant apertise d’armes, et l fu pris li dis conte et tout cil mort et pris, qui estoient en son vaissiel tout premirement de ses chevaliers pris messires Robers Tinfors, messires Jehans Courson et messires Jehans de Gruires, et mors messires Symons Housagre, messires Jehans de Mortain et messires Jehans Touchet. D’autre part se combatoient li Poitevin, messires Guichars d’Angle, li sire de Puiane et li sires de Tannai Bouton, et aucun bon chevalier de leur route, et en une autre nef messires Othes de Grantson Ambrose Boukengre et Radigo de la Roselle : si avoient plus que leur fais. Et tant que li chevalier furent tout pris des Espagnolz, ne onques nulz n’en escapa qui ne fu mors ou pris, Engls ne Poitevins, et toutes leurs gens ou dangier des Espagnolz de prendre ou de l’occire. Mais quant il eurent les signeurs et il en furent saisit, de puis il ne turent nulz des varls, car li signeur priirent que on leur laissast leurs gens, et qu’il feroient bon pour tous.

Malgr les instances du snchal Jean Harpedenne, Jean Chauderier, maire de la Rochelle(1), et les habitants de cette ville refusent de porter secours aux Anglais que vont renforcer pendant la nuit le dit Jean Harpedenne, le seigneur de Tonnay-Boutonne, Jacques de Surgres et Mauburni de Lignires(2). Le lendemain matin, la mer montante, les Espagnols attaquent de nouveau les Anglais, dont ils accrochent les navires avec de grands crocs et des grappins retenus par des chanes. Le comte de Pembroke se voit entour par quatre navires ennemis placs sous les ordres de Cabea de Vaca et de D. Ferrand de Pion, tandis qu’Othe de Granson et Guichard d’Angle sont aux prises avec Boccanegra et Radigo le Roux. Aprs une rsistance dsespre, tous les Anglais et les Anglo-Gascons sont tus ou faits prisonniers. Au nombre des prisonniers figurent le comte de Pembroke, Guichard d’Angle, Othe de Granson, le seigneur de Poyanne(3), le seigneur de Tonnay-Boutonne, Jean Harpedenne, Robert Twyford, Jean de Gruyres, Jacques de Surgres, Jean de Courson, Jean Trussell et Thomas de Saint-Aubin(4). Aimeri de Tarde, chevalier gascon, Jean de Langton, Simon Hansagre, Jean de Mortain et Jean Touchet sont tus. P. 38 42, 295 299.

(1). lu maire de la Rochelle le 21 avril 1370, Jean Chauderer ou Chauderier avait t remplac le 13 avril 1371 par Guillaume Boullard. Le 4 avril 1372, Guillaume Boullard lui-mme avait eu pour successeur Pierre Boudr. Par consquent, c’est Pierre Boudr, et non Jean Chauderier, qui tait maire de la Rochelle la date de la dfaite navale du comte de Pembroke devant la Rochelle et de la reddition de cette ville au roi de France. Jean Chauderier ne redevint maire que le 24 avril 1373 (communication de M. de Richemond, archiviste de la Charente-Infrieure). Cf. Arcre, Hist. de la ville de la Rochelle, I, 253, 254, 607.

(2). Cette assertion de Froissart est confirme par le passage suivant de la Chronique des quatre premiers Valois (p. 234) De ceulx de la Rochelle en y oult il moult de mors et noyez qui s’estoient mis en bateaulz petiz pour secourir les Anglois.

(3). Grard de Tartas, seigneur de Poyanne (Landes, arr. Dax, c. Montfort). Par acte dat du mois de mars 1373 (n. st.), Charles V donna Arnaud Amanieu, seigneur d’Albret, son beau-frre, les htels et vignobles confisqus que le dit seigneur de Poyanne possdait Capbreton (Landes, arr. Dax, c. Saint-Vincent-de-Tyrosse), comme il ait est pris derrenierement en la compaignie du conte de Penebroc devant nostre bonne ville de la Rochelle par nos gens et les gens de Castille noz bienveillans et aliez. (Arch. Nat., sect. hist., JJ 104, f 53 n 107.)

(4). La chronique de Thomas Walsingham ajoute ces noms celui de Florimond, seigneur de Lesparre Hispani... captum comitem (de Pembroke) cum viginti millibus marcarum susceptarum a rege Anglie ad continuandam ibidem guerram, nec non dominum de La Spaer, aliosque multos nobiles et robustos in Hispaniam abduxerunt. (Thomae Walsingham Hist. Angl., p. 314). Le rdacteur des Grandes Chroniques de France dit que le nombre des prisonniers dpassa cent soixante, et D. Pedro Lopez de Ayala fait remarquer qu’il y avait dans ce nombre soixante-dix chevaliers, los quales eran setenta Caballeros de espuelas doradas.


691. Qui se trueve en tel parti d’armes que messires Guichars d’Angle et li contes de Pennebruc et leurs gens se trouvrent devant le Rocelle en ce jour dessus nomm, il fault prendre en gr l’aventure, tele que Diex et fortune li envoie. Et sachis que pour ce jour, coi que li baron, chevalier et escuier, qui l furent mort et pris, le comparassent, li rois d’Engleterre y perdi plus que nuls, car par celle desconfiture se perdi de puis tous li pays, sicom vous ors en avant recorder en l’ystore.

On me dist que la nef englesce o li finance estoit, dont messires Guiars devoit gagier et paiier les saudoiiers en Giane, et tous li avoirs qui dedens estoit, fu perie et ne vint nul pourfit. Tout ce jour qui fut la vigile Saint Jehan Baptiste, le nuit et l’endemain jusques apris nonne, se tinrent li Espagnol l’ancre devant le Rocelle, en demenant grant joie et grant reviel, dont il en che trop bien un chevalier de Poito qui s’appelloit messires Jakemes de Surgires ; car il parla si bellement sen mestre qu’il fu quittes parmi trois cens frans qu’il paia l tous appareillis, et vint le jour Saint Jehan [disner] en le ville de le Rocelle. Par lui sceut on lors comment la besongne avoit al et li quel estoient mort et pris. Pluiseur des bourgois de le ville moustroient par samblant qu’il en fuissent courouci, qui tout joiant en estoient, car onques n’amrent naturelment les Engls. Quant ce vint apris nonne ce dit jour Saint Jean Baptiste que li flos fu revenus, li Espagnol se desancrrent et sachirent les voiles amont, et se departirent en demenant grant noise de trompes et de tromptes, de muses et de tabours. Si avoit au son de leurs mas grans estramires manire de pennons armoiis des armes de Castille si grans et si lons que li coron bien souvent frapoient en l’aigue, et estoit grans biauts dou regarder. En cel estat se departirent li dessus dit, et prisent leur tour de le haute mer pour cheminer vers Galisse. En ce [propre] jour que on dist ce jour Saint Jehan Baptiste au soir, vinrent en le ville de le Rocelle grant fuison de gens d’armes Gascon et Engls, li quel encores de ceste avenue n’avoient point oy parler. Mais bien savoient que li Espagnol gisoient et avoient geu un temps devant le Rocelle si venoient celle part pour chiaus de le ditte ville reconforter. Des quelz gens d’armes estoient chapitainne messires li captaus de Beus, messires Berars de la Lande, messires Pieres de Landuras, messires li soudis et messires Bertrans dou Franc Gascon, et des Engls, messires Thumas de Persi, messires Richars de Pontchardon, messires Guillaumez de Ferintonne, monsigneur d’Agoriset, monsigneur Bauduin de Fraiville, monsigneur Gautier Huet et monsigneur Jehan d’Evrues. Quant cil signeur et leurs routes, o bien avoit sis cens hommes d’armes, furent venu en le Rocelle, on leur fist grant chire de bras, car on n’en osoit aultre cose faire. Adont furent il enfourm par monsigneur Jakeme de Surgirez de la bataille des Espagnolz, comment elle avoit al, car il y avoit est, et li quel y estoient mort ne pris. De ces nouvelles furent li baron et li chevalier trop durement courouci, et se tinrent bien pour infortun, quant il n’i avoient est, et regretrent grandement et longement le conte de Pennebruch et monsigneur Guichart d’Angle, quant il avoient ensi perdu leur saison.

Si se tinrent en le Rocelle ne sai quans jours, pour avoir avis et conseil et comment il se maintenroient et quel part il se trairoient. Nous lairons parler un petit d’yaus, et parlerons de Yevain de Galles et comment il esploita en celle saison.

La nef qui portait l’argent destin la solde des hommes d’armes de Guyenne avait t coule bas pendant l’action, et le prcieux chargement englouti au fond de la mer(1). Les habitants de la Rochelle, informs de la dfaite des Anglais par Jacques de Surgres qui avait obtenu sa mise en libert moyennant le payement d’une ranon de trois cents francs, s’en rjouissent plus qu’ils ne s’en affligent. Le jour Saint-Jean-Baptiste, aprs none, la flotte espagnole victorieuse lve l’ancre et cingle vers la haute mer pour regagner les ctes de Galice. Le soir de ce mme jour, six cents hommes d’armes anglais et anglo-gascons arrivent la Rochelle sous la conduite de Thomas de Percy, de Gautier Hewet, de Jean Devereux, de Jean de Grailly, captal de Buch, et du soudich de Latrau ; ils sont consterns en recevant la nouvelle de la dfaite et de la prise du comte de Pembroke. P. 42 44, 299, 300, 302 et 303.

(1). Thomas Walsingham, dans un passage rapport plus haut, value vingt mille marcs les sommes trouves par les Espagnols bord des navires anglais. Le rdacteur des Grandes Chroniques de France dit que les marins de Castille gaignrent moult grant finance , et D. Pedro Lopez de Ayala rapporte que tout le trsor todo el tesoro recueilli par les vainqueurs fut envoy D. Enrique Burgos.


692. Cilz Yewains de Galles avoit est filz un prince de Galles, le quel li rois [Edouwars] d’Engleterre avoit fait morir, je ne sai mies par quel raison, et saisi la signourie et princet et donn son fil le prince de Galles. Si estoit cilz Yewains venus en France et complains au roy Charle de France des injures que li rois d’Engleterre li avoit fait et faisoit encores, que mort son pre et li tolloit son hiretage dont li rois de France l’avoit retenu et ja moult avanci et donn en carge et en gouvrenance grant fuison de gens d’armes. Encores en cel est dont je parolle presentement, li avoit il delivrs bien trois mil combatans et envoiiet sus mer pour courir en Engleterre. De quoi li dis Yewains s’en estoit bien acquitts et loyaument, sicom je vous dirai. Quant il eut se carge de gens d’armes, ensi que ci est dit, il entra en mer en ses vaissiaus que li rois de France li avoit fait appareillier et pourveir ou havene de Harflues, et se departi et singla plain voille devers Engleterre, et vint prendre terre en l’isle de Grenese l’encontre de Normendie, dou quel isle Aymons Rose, uns escuiers d’onneur dou roy d’Engleterre, estoit chapitainne. Quant il sceut que li Franois estoient l arrivet, les quelz Yewains de Galles menoit, si en eut grant mautalent et se mit tanstot au devant, et fist son mandement parmi le dit isle, qui n’est mies grans, et assambla que de ses gens, que de chiaus dou dit isle, environ yaus huit cens, et s’en vint sus un certain pas combattre bien et hardiement le dit Yewain et ses gens, et l eut grant bataille et dure et qui longement dura. Finablement li Engls furent desconfi, et en y eut mors plus de trois cens sus le place. Et couvint le dit Aymon fuir, autrement il euist est mors ou pris, et se sauva grant meschief, et s’en vint bouter en un chastiel qui siet deus liewes de l o la bataille avoit est, que on appelle Cornet, qui est biaus et fors, et l’avoit li dis Aymons [en celle saison] fait bien pourveir de tout ce qu’il apertenoit forterce. Aprs celle desconfiture, li dis Yewains chevaua avant, et recueilla ses gens et entendi que Aymons s’estoit bouts ou chastiel de Cornet ; si se traiy tantost celle part et y mist le sige, et l’environna de tous costs et y fist pluiseurs assaus. Mais li chastiaus est fors, et si estoit bien pourveus de bonne artellerie ; se ne l’avoient mies li Franois leur aise.

Che sige pendant devant Cornet, avint li aventure de le prise le conte de Pennebruch et de monsigneur Guiart d’Angle et des aultres devant le Rocelle, sicom ci dessus est contenu. De quoi li rois de France, quant il en oy les nouvelles, fu durement resjos, et entendi plus fort as besongnes de Poito que onques ms. Car il senti que asss legierement, se li Engls venoient encores un petit leur desous, les cits et les bonnes villes se retourneroient. Si eut avis et conseil li dis rois, que en Poito, en Saintonge et en Rocellois il envoieroit pour celle raison son connestable et toutes gens d’armes, et feroit caudement les dessus dis pays guerriier par mer et par terre, entrues que li Engls et Poitevin n’avoient nul souverain chapitainne, car li pays gisoit en grant branle pour coi il envoia ses messages et ses lettres au dit Yewain de Galles, qui se tenoit sige devant Cornet, dou quel sige il savoit tout l’estat, et que li chastiaus estoit imprendables ; et que, tantos ces lettres veues, il se partesist de l et deffesist son sige et entrast en mer en un vaissiel, qui ordonns pour lui estoit, et s’en alast en Espagne devers le roy Henri, pour impetrer et avoir barges et galles et son amiral et gens d’armes, et de rechief venist mettre le sige par mer devant le Rocelle. Li dis Yewains, quant il oy les messages et le mandement dou roy, si obei, ce fu raisons, et desfist son sige et donna toutes gens congiet et leur presta navie pour retourner Harflues. Et l endroit il entra en une grosse nef qui ordone li estoit, et prist le chemin d’Espagne. Ensi se desfit li sige de Cornet.

Owen de Galles, appartenant la famille des princes de Galles dpossds par douard Ier, a cherch un refuge en France et s’est mis la solde de Charles V qui, dans l’t de 1372(1), confie l’cuyer gallois le commandement de trois mille combattants et le charge de faire des courses sur mer contre les Anglais.

Owen, aprs avoir runi une flottille Harfleur, opre une descente dans l’le de Guernesey(2), dont Aymon Rose, cuyer d’honneur d’douard III, est capitaine. Ce capitaine parvient rassembler une troupe d’environ huit cents combattants(3) et livre Owen un combat o il est vaincu ; il se rfugie derrire les remparts de l’imprenable forteresse de Chteau Cornet, devant laquelle le vainqueur vient mettre le sige. Sur ces entrefaites, Charles V reoit la nouvelle de la dfaite du comte de Pembroke et de l’anantissement de la flotte anglaise devant la Rochelle. Les Anglo-Gascons restant par suite de cette dfaite sans souverain capitaine, le roi de France se dcide profiter de circonstances aussi favorables pour faire envahir par son conntable le Poitou, la Saintonge et le Rochellois, bien convaincu qu’il suffira de quelques succs remports par ses troupes pour faire rentrer les villes sous son obissance. C’est pourquoi il donne l’ordre Owen de Galles de se rendre en Espagne pour prier D. Enrique, roi de Castille, d’envoyer de nouveau sa flotte sur les ctes de France mettre le sige par mer devant la Rochelle. Owen lve donc le sige de Chteau Cornet et retourne Harfleur, d’o il se dirige avec sa flottille vers l’Espagne ; il jette l’ancre dans un port de Galice nomm Santander(4). P. 44 47, 300 302.

(1). On rassembla les navires et les quipages qui devaient composer cette flotte Harfleur du 15 avril au 15 mai 1372 ; le 8 mai, Charles V manda Jean le Mareschal, receveur gnral des aides en Normandie, de remettre toutes les sommes dont il pourrait disposer Jean le Mercier, trsorier des guerres, charg de pourvoir aux frais de l’expdition (Delisle, Mandements de Charles r, p. 457). Par acte dat de Paris le 10 mai 1372, Owen de Galles, dans une charte o il revendique ses droits hrditaires et proteste contre l’occupation du pays de Galles par les rois anglais, se reconnat redevable envers Charles V d’une somme de 300000 francs d’or et plus tant en gaiges de gens d’armes, d’archiers et d’arbalestriers comme en navire et en gaiges et despens de marigniers, en hernois et en autres frais, missions et despens plusieurs (Arch. Nat., sect. hist., JJc, n 27, f 55 ; publie par M. Kervyn, Œuvres de Froissart, VIII, 435 et 436). Le 22 avril prcdent, Jacques de Montmor, chevalier, et Morelet de Montmor, cuyer, frre de Jacques, qui jourent un rle important dans l’expdition maritime commande par Owen de Galles, avaient fait montre Harfleur de 125 hommes d’armes, lesquelz entrrent en mer en plusieurs barges et vaisseaux pour servir le roy de France ou faict de la dicte arme (Arch. Nat., sect. hist., J 475, no 100’). L’auteur de la Chronique des quatre premiers Valois, le mieux inform de tous les chroniqueurs au sujet de cette expdition, dit que la flottille place sous les ordres d’Owen de Galles et des frres de Montmor se composait d’environ 15 barges ou gros vaisseaux, non compris les petits navires, et qu’elle tait monte par 600 hommes d’armes, sans compter les mariniers (p. 230). Ces donnes sont peu prs les mmes que celles de Froissart, qui parle de 3000 combattants.

(2). Le gardien et capitaine des les de Jersey, Guernesey, Serk et Aurigny tait, la date du 6 septembre 1371 et probablement aussi en 1372, Gautier Hewet, ce mme chevalier qui guerroyait alors en Saintonge (Rymer, III, 922).

(3). Les habitants de Guernesey furent excits la rsistance par les jeunes femmes et les jeunes filles ou basselettes (diminutif de basse, jeune servante, en patois bas-normand) de l’le Et sachiez que jeunes femmes et les baisselettes des dictes ysles avoient en ce printemps de lors fait chapeaulx de flours et de violettes et les avoient donns aux jeunez hommes et leur disoient que cil se devoient bien deffendre qui les avoient amies. Les Guernesiais se battirent si bien que plusieurs centaines d’entre eux restrent sur le champ de bataille en revanche, la garnison du chteau Cornet fit une sortie o elle tua par surprise un certain nombre de gamins de Paris enrls dans l’expdition lesquels s’taient couchs et sans doute endormis devant un grand feu allum en vue de la dite forteresse (Chronique des quatre premiers Valois, p. 230 et 231).

(4). L’auteur de la Chronique des quatre premiers Valois rapporte galement qu’aprs une descente Guernesey la flotte franaise cingla vers les ctes d’Espagne. Les actes originaux confirment de point en point la version des deux chroniqueurs. On lit, en effet, dans un compte des recettes et dpenses de l’expdition arrt la date du 23 aot 1372, que Jacques de Montmor, qui partageait avec Owen de Galles la direction des oprations, fit montre saint Ander le XXIIe jour de juillet MCCCLXXII. (Arch. Nat., J 475, n 100’.) On en peut conclure que la descente opre Guernesey par les Franais eut lieu sans doute dans le courant de juin 1372, saison qui explique les chapeaux de violettes donns par les Guernsiaises leurs amoureux, et que la flotte place sous les ordres d’Owen de Galles jeta l’ancre devant Santander vers le milieu du mois suivant.


693. Vous devs savoir que li rois d’Engleterre fu moult couroucis, quant il sceut les nouvelles de l’arme qu’il envoioit en Poito, qui estoit rue jus des Espagnolz et ossi furent tout cil qui l’amoient, mes amender ne le peurent tant c’ ceste fois. Si imaginrent tantost li sage homme d’Engleterre que li pays de Poito et de Saintonge se perderoit par cel afaire, et le remoustrrent bien au roy et au duch de Lancastre. Si furent un grant temps sus cel estat que li contes de Sallebrin, atout cinc cens hommes d’armes et otant d’arciers, iroit celle part ; mes comment qu’il fust consilliet et aviset, il n’en fu riens fait. Car il vinrent aultres nouvelles et aultres trettis et consauls de Bretagne, qui tous chiaulz empecirent. De quoi li dis rois se repenti de puis, quant il n’i peut mettre remde. Or avint que li Espagnol qui pris avoient le conte de Pennebruch et les aultres, dont li livres fait mention, eurent un petit de sejour sus mer par vent contraire et detriance plus d’un mois. Toutes fois il arrivrent au port Saint Andrieu en Galisse, et entrrent en le ville ensi que heure de miedi ; et l amenrent en un hostel tous leurs prisonniers loiis, enkainns et embuis selonch leur usage. Aultre courtoisie ne scvent li Espagnol faire, il sont sannable as Alemans.

Ce propre jour au matin estoient l arivs en sa nef li dessus dit Yewains [de Galles] et se route, et trs en cel hostel o dan Ferrant de Pyon et Cabesse de Vake avoient amen le conte de Pennebruch et ses chevaliers. Si fu dit ensi Yewain l o il estoit en sa cambre Sire, vens veoir ces chevaliers d’Engleterre que nos gens ont pris il enteront tantost cheens. Yewains qui fu desirans dou veoir, pour savoir liquel c’estoient, passa oultre, et encontra en le sale de son hostel, l’issue de sa cambre, le conte de Pennebruch. Bien le cogneut comment que il l’euist petit veu, se li dist en rampronnant : Contes de Pennebruch, vens vous en ce pays, pour moy faire hommage de la terre que vous tens en le princet de Galles, dont je sui hoirs et que vos rois me toit et oste par mauvais conseil. Li contes de Pennebruch qui fu tous honteus, car il se veoit et sentoit prisonniers en estragne pays, et point ne cognissoit cel homme qui parloit son langage, respondi Qui estes vous, qui m’acueillis de telz parolles ? Je sui Yewains, fiulz au prince Aymon de Galles, que vostres rois d’Engleterre, fist morir tort et pechi, et m’a deshiret, et quant je porai par l’ayde de mon trs chier signeur, le roy de France, je y pourveray de remde. Et voeil bien que vous sachls que, se je vous trouvoie en place ne en voie o je me peuisse combatre vous, je vous remousteroie le loyaut que vous m’avs fait, et ossi li contes de Herfort et Edowars li Despensiers. Car par vos pres, avoech aultres consilleurs, fu tras mort messires mes pres, dont il me doit bien desplaire, et l’amenderai quant je poray. Adont salli avant messires Thumas de Saint Aubin, qui estoit chevaliers dou conte, et se hasta de parler, et dist Yewain, se vous vols dire et maintenir, que en monsigneur ait ne euist onques nulle lasquet quelconques, ne en monsigneur son pre, ne qu’il vous doie foy ne hommage, mets vostre gage avant, vous trouvers qui le levera. Dont respondi Yewains, et dist Vous estes prisonnier, je ne puis avoir nulle honneur de vous appeller. Vous n’i estes point vous, anois estes ceulz qui vous ont pris, et quant vous sers quittes de vo prison, je parlerai plus avant, car la cose ne demorra pas ensi. Entre ces parolles, se boutrent aucun chevalier et vaillant homme d’Espagne qui l estoient, et les departirent. De puis ne demora mies grant temps, que li quatre amiral dessus nomm amenrent les prisonniers devers le cit de Burghes en Espagne, pour rendre au roy qui il estoient, qui pour le temps se tenoit droit l. Quant li rois Henris sceut que li dessus dit venoient et approoient Burghes, si envoia son fil ainn qui s’appelloit Jehan, et le quel on nommoit pour le temps l’enfant de Castille, l’encontre des dessus dis, et grant fuison de chevaliers et d’escuiers pour yaus honnerer car bien savoit li dis rois quel cose apertenoit faire. Et il meismes les honnoura de parolle et de fait, quant il furent venu jusques lui. Asss tost en ouvra li rois par ordenance, et furent espars en divers lieus parmi le royaume de Castille.

A la premire nouvelle de la dfaite et de la prise du comte de Pembroke, douard III veut envoyer en Guyenne le comte de Salisbury avec cinq cents hommes d’armes et un gal nombre d’archers, mais bientt les arrangements qu’il est amen conclure avec le duc de Bretagne(1) l’empchent de mettre ce projet excution. Pendant ce temps, la flotte de D. Enrique, ralentie par des vents contraires, n’arrive Santander qu’un mois aprs son dpart de la Rochelle ; les Espagnols ont charg de chanes leurs prisonniers la manire des Allemands. Owen de Galles, dbarqu Santander(2) le matin mme du jour o la flotte espagnole y vient jeter l’ancre, rencontre l’htel o il est descendu le comte de Pembroke, prisonnier des amiraux D. Ferrand de Pion et Cabea de Vaca il lui adresse des reproches au sujet de seigneuries que le comte possde dans la principaut de Galles et dont les rois anglais ont dpouill Owen aprs avoir fait prir son pre Edmond de Galles. Un chevalier de la suite du comte de Pembroke, nomm Thomas de Saint-Aubin, provoque en duel Owen, qui refuse de se battre avec un prisonnier. Les quatre amiraux espagnols ne tardent pas conduire leurs prisonniers Burgos(3), en Castille, o D. Enrique, qui avait envoy au-devant d’eux son fils an D. Juan, les accueille avec une courtoisie vraiment chevaleresque. P. 47 49, 302.

(1). Une ligue offensive et dfensive fut alors conclue entre douard III, roi d’Angleterre, et Jean V, duc de Bretagne et comte de Montfort. Cette ligue fut signe clans la chapelle royale de Westminster le 19 juillet 1372 (Rymer, III, 953 955). Par ce trait, douard III donnait son gendre le comt de Richmond, s’engageait envoyer en Bretagne 300 hommes d’armes et 300 archers et promettait de livrer au duc la marche d’entre Bretagne et Poitou. En retour, si le roi anglais venait en personne guerroyer au royaume de France, Jean V devait se joindre l’expdition avec un corps d’arme de 1000 hommes d’armes dont chacun recevrait une indemnit annuelle de 160 francs.

(2). La flotte franaise, monte par des hommes d’armes dont Owen de Galles, Jean de Rye, seigneur de Balanon, Jacques et Morelet de Montmor taient les principaux chefs, avait jet l’ancre dans le port de Santander ds le 19 juillet 1372, comme le prouve l’extrait de compte qui suit Et par la main messire Jehan de Rye Saint Ander le XIXe jour de juillet CCCLXXII : VI XXXVI frans. Cette flotte n’avait pas encore lev l’ancre le 22, puisque cette date Jacques de Montmor fit montre Santander a par moustre faite et receue Saint-Ander le XXIIe jour de juillet CCCLXXII. (Arch. Nat., K 475, n 100/1.)

(3). D’aprs Ayala, D. Enrique se trouvait Burgos, comme le dit Froissart, lorsque le roi de Castille reut la nouvelle de la victoire remporte par sa flotte devant la Rochelle ainsi que de la prise du
comte de Pembroke E el Rey Don Enrique ovo grand placer con estas nuevas, estovo en Burgos fasta que le enviaron alli al Conde de Penabroch a los Caballeros que con l fueron presos. (Cronica del Rey D. Enrique Segundo, dans Chonicas de los Reyes de Castilla, II, 12). Ayala ajoute que les chevaliers faits prisonniers taient au nombre de soixante-dix ; outre le comte de Pembroke, le chroniqueur espagnol mentionne le seigneur de Poyanne et Guichard d’Angle, marchal d’Angleterre ou plutt d’Aquitaine. Aprs avoir t dtenu pendant quelque temps au chteau de Curiel, Jean, comte de Pembroke, fut cd par D. Enrique Du Guesclin en change des seigneuries de Soria, d’Almazan et d’Atienza, dont le conntable avait t gratifi, et en dduction d’une somme de 130 000 francs d’or valoir sur le prix de rachat de ces seigneuries. Voy. p. XCVI, note 3.


694. Nous retourrons as besongnes de Poito qui pour ce temps ne furent mies petites, et parlerons comment li chevalier Gascon et Engls qui, le jour Saint Jehan Baptiste, au soir, vinrent en le Rocelle, perseverrent, ensi que cil qui moult courouciet furent de ce que le jour devant il n’estoient venu le bataille et que il n’avoient trouv point les Espagnolz. Or eurent il entre yaus conseil et avis quel cose il feroient ne o il se trairoient, car ja se commenoient il doulter de ceulz de le Rocelle.

Si ordonnrent et institurent monsigneur Jehan d’Evrues estre seneschal de le Rocelle trois cens armeures de fier, et le garder, et lui tenir ou chastiel de le Rocelle. Car tant qu’il en seroient signeur, cil de le ville ne s’oseroient reveler. Ceste ordenance faite, messires li captaus, qui estoit tous gouvrenres et chis de ceste chevaucie, et messires Thumas de Persi, messires d’Agoriss, messires Richars de Pontchardon, messires li soudis, messires Berars de le Lande, et li aultre et leurs routes se departirent de le Rocelle et pooient estre environ quatre cens lances, et prisent le chemin de Subise ; car l avoit Bretons qui tenoient eglises et petis fors et les avoient fortefiis. Sitost que cil signeur et leurs gens furent l venu, il les boutrent hors, et en delivrrent le ditte marce.

En ce temps tenoient les camps sus les marces d’Ango, d’Auvergne et de Berri, li connestables de France, li dus de Berri, li dus de Bourbon, li contes d’Alenon, li daufins d’Auvergne, messires Loeis de Saussoirre, li sires de Clion, li sires de Lavai, li viscontes de Roem, li sires de Biaumanoir, et grant fuison de baronnie de France, et estoient plus de trois mil lances. Si chevaucirent tant cil signeur qui se tenoient tout au connestable, que il entrrent en Poito, o il tiroient venir, et vinrent mettre le sige devant un chastiel qui s’appelle Montmorillon.

Sitost que il furent l venu, il l’assallirent vistement et radement, et le conquisent de force, et furent mort tout cil qui dedens estoient ; si le rafreschirent d’autres gens. Apris il vinrent devant Chauvegni, qui siet sus le rivire de Cruese, et le assiegirent et y furent deus jours. Au tierch, chil de Chauvegni se rendirent et furent pris merchi. En apris il chevaucirent oultre et vinrent devant Leuzach, o il y a ville et chastiel ; si se rendirent tantost sans yaus faire assallir. Et puis s’en vinrent devant le cit de Poitiers et jurent une nuit ens es vignes, de quoi cil de le cit estoient moult esbahi ; et se doubtoient avoir le sige, mes non eurent tant c’ celle fois ; car il se partirent l’endemain et se traisent devant le chastiel de Montcontour, dont Jehans Cressuelle et David Holegrave estoient chapitainne. Et avoient desous yaus bien soissante compagnons preus et hardis, et qui moult avoient constraint le pays et le marce d’Ango et de Tourainne et ossi toutes les garnisons franoises ; pour quoi li connestables dist que il n’entenderoit aultre cose, si l’aroit.

Les Anglo-Gascons, venus la Rochelle sous la conduite de Thomas de Percy et de Jean de Grailly, captal de Buch, confient la garde du chteau de la Rochelle Jean Devereux et se dirigent avec environ quatre cents lances vers Soubise(1) ; dans la rgion situe aux environs de cette forteresse, ils dlogent les Bretons la solde du roi de France d’un certain nombre de petites places et d’glises fortifies. Sur les marches de l’Anjou, du Berry et de l’Auvergne se tient alors un corps d’arme franais compos de plus de trois mille lances sous les ordres de Bertrand du Guesclin(2), conntable de France, des ducs de Berry et de Bourbon accompagns du comte d’Alenon, du dauphin d’Auvergne, de Louis de Sancerre, d’Olivier, seigneur de Clisson, de Jean, vicomte de Rohan, de Gui, seigneur de Laval, de Jean, seigneur de Beaumanoir, et d’une foule d’autres grands seigneurs. Ce corps d’arme s’empare successivement de Montmorillon(3), de Chauvigny(4) et de Lussac(5). Une fois matres de ces trois places, les Franais contournent Poitiers et viennent mettre le sige devant le chteau de Moncontour(6) dont la garnison, compose de soixante compagnons pleins d’audace et commande par Jean Cressewell et David Holegrave, tient sous sa merci les marches d’Anjou et de Touraine. P. 50, 51, 302 304.

(1). Charente-Infrieure, arr. Marennes, c. Saint-Agnant-les-Marais.

(2). Le 14 juin 1372, Bertrand du Guesclin se trouvait sans doute Loches, car ce jour-l Jean, duc de Berry, alors de passage Issoire, chargea Simon Champion, l’un de ses chevaucheurs, de porter lettres de sa part monseigneur le conntable de France Loches en Thoraine (Arch. Nat., sect. hist., KK 251, f 88 v).

(3). Chef-lieu d’arrondissement de la Vienne, sur la Gartempe, affluent de la rive gauche de la Creuse, 49 kilomtres au sud-est de Poitiers.

(4). Vienne, arr. Montmorillon, 24 kilomtres au nord-ouest de cette ville et 24 kilomtres l’est de Poitiers. Chauvigny n’est point sur la Creuse, comme Froissart le dit par erreur, mais sur la Vienne. Le chteau de Chauvigny appartenait aux vques de Poitiers, et l’vque tait alors Gui de Malsec, qui, avait succd en 1371 Aimeri de Mons et qui fut remplac en 1375 par Bertrand de Maumont.

(5). Lussac-les-Chteaux, Vienne, arr. Montmorillon, sur la Vienne, 20 kilomtres au sud de Chauvigny et 12 kilomtres l’ouest de Montmorillon.

(6). La forteresse de Moncontour (Vienne, arr. Loudun), situe 45 kilomtres au nord-ouest de Poitiers, avait t prise par les Anglais et occupe par Cressewell et Holegrave au mois de septembre de l’anne prcdente. Voy. plus haut, p. XV.


695. Tant esploitirent li connestables de France, li dus de Bourbon, li contes d’Alenon, li sires de Clion, li viscontes de Rohen, li sires de Laval, li sires de Biaumanoir, li sires de Sulli, et tout li baron, li chevalier et leurs routes, que il vinrent devant Montcontour, un trs biel chastiel sis liewes de Poitiers. Quant il furent l venu, si l’assegirent de grant faon, et se misent tantost l’assallir par bonne ordenance. Et pour ce que il avoit l’environ des murs grans fosss et parfons, et qu’il ne pooient approcier les murs de plus pris, leur aise et volent, il envoiirent querre et coper par les villains dou pays grant fuison de bois et d’arbres, et les fisent l amener et aporter force de harnas et de corps et tout reverser ens es fosss, et jetter grant fuison d’estrain et de terre sus. Et eurent tout ce fait en quatre jours, tant que il pooient bien aler jusques au dit mur leur aise. Et puis quant il eurent tout fait, si commencirent assallir de grant volent et par bon esploit, et chil dou fort yaus deffendre, car il leur besongnoit ; et eurent un jour tout entier l’assaut o il rechurent moult de painne, et furent en grant aventure d’estre pris ; mes il estoient l dedens tant de bonnes gens que ce Ve jour il n’eurent garde. Au VIe jour, li connestables et si Breton se ordenrent et traisent avant pour assallir plus fort que devant. Et s’en vinrent tous paveschis, portans pilz et haviaus en leurs mains, et vinrent jusques as murs. Si commencirent ferir et fraper et traire hors pires et pertuisier le dit murage en pluiseurs lieus, et tant fisent que li compagnon qui dedens estoient, se commencirent esbahir ; nompourquant il se deffendoient si vaillamment que onques gens mieulz. Jehans Cressuelle et David Holegrave, qui chapitainne en estoient, imaginrent le peril et comment messires Bertrans et si Breton les assalloient, et ce qu’il moustroient, point de l ne partiroient, si les aroient, et se de force estoient pris, il seroient tout mort, et veoient bien que nulz confors ne leur apparoit de nul cost ; si entrrent en trettis pour yaus rendre, salve leurs corps et leurs biens. Li connestables qui ne voloit mies trop fouler ne grever ses gens, ne chiaus dou fort trop presser, pour tant que il estoient droites gens d’armes, entendi ces trettis et les laissa passer, parmi tant que il se partirent, salve leurs corps ; ms nul de leurs biens il n’en portrent, fors or et argent, [et les fist conduire jusques Poitiers. Ainsi eut li connestables le chastel de Montcontour] si en prist le saisine et le fist remparer, et se tint illuec pour lui et ses gens refreschir, car il ne pooit encores savoir quel part il se trairoit, ou devant Poitiers, ou ailleurs.

Bertrand du Guesclin, Louis II, duc de Bourbon, Pierre, comte d’Alencon, et Olivier, seigneur de Clisson, aprs six jours de sige pendant lesquels ils ont fait combler les fosss avec des troncs d’arbres et des fascines, montent l’asssaut de la forteresse. Jean Cressewell et David Holegrave parviennent repousser cet assaut ; mais craignant d’tre mis mort par Bertrand, s’ils prolongent la rsistance, ils prennent le parti de se rendre, la condition d’avoir la vie sauve et d’emporter l’or ou l’argent qu’ils possdent. Une fois matre du chteau de Moncontour, le conntable de France en fait rparer les fortifications et y met garnison. P. 51 53, 304 et 305.


696. Quant cil de le cit de Poitiers sceurent ces nouvelles, que li connestables et li Breton avoient repris le chastiel de Montcontour, si furent plus esbahi que devant, et envoiirent tantos leurs messages devers monsigneur Thumas de Persi, qui estoit leurs seneschaus et qui chevauoit en le route et compagnie dou captal. Anois que li dis messires Thumas en ost nouvelles, messires Jehans d’Evrues, qui se tenoit ens ou chastiel de le Rocelle, en fu enfourms, et li fu dit comment li connestables de France avoit ja jeu devant Poitiers et avis le lieu.

Et bien pensoient cil de Poitiers que il aroient le sige, et se n’i estoit point leurs seneschaus. Li dis seneschaus de le Rocelle, messires Jehans d’Evrues, ne mist mies ce en noncalloir, mes pour conforter et consillier chiaus de Poitiers, se parti de le Rocelle cinquante lances, et ordonna et institua son departement un escuier qui s’appelloit Phelippot Mansiel, estre chapitainne et gardiiens jusques son retour dou dit chastiel de le Rocelle, et puis chevaua jusques Poitiers, et s’i bouta, dont cil de le cit li sceurent grant gr. Or vinrent ces nouvelles monsigneur Thumas de Persi, qui se tenoit en le route dou captal de par ses bonnes gens de Poitiers qui li prioient que il se volsist retraire celle part, car il supposoient . avoir le sige, et ossi que il volsist venir fors asss, car li Franois estoient durement fort sus les camps. Messires Thumas, ces nouvelles oyes, les remoustra au captai pour savoir qu’il en vorroit dire. Li captaus eut sur ce avis et lui avis, il n’eut mies conseil de rompre se chevaucie, mes donna congiet au dit monsigneur Thumas de partir cinquante lances et traire celle part. Dont se departi li dis messires Thumas et chevaua tant qu’il vint en le cit de Poitiers, o il fu recheus grant joie des hommes de le ville qui moult le desiroient, et trouva l monsigneur Jehan d’Evrues ; si se fisent grant feste et grant recueilloite. Tout cel estat et ceste ordenance sceut li connestables qui se tenoit encores Montcontour, et comment cil de Poitiers estoient rafresci de bonnes gens d’armes. A ce dont li estoient venues nouvelles dou duch de Berri, qui se tenoit atout grant fuison de gens d’armes d’Auvergne, de Berri, de Bourgogne et de Limozin, sus les marces de Limozin, et voloit mettre le sige devant Sainte Sivire en Limozin, la quele ville et garnison estoit monsigneur Jehan d’Evrues, et le gardoient de par lui messires Guillaumez de Persi, Richars Gilles et Richars Holme, atout grant fuison de bons compagnons et avoient courut tout le temps sus le pays d’Auvergne et de Limozin et fait y moult de damages et de destourbiers, pour quoi li dus de Berri se voloit traire celle part, et prioit au dit connestable que se il pooit nullement, que il volsist venir devers lui, pour aler devant le dit fort. Li connestables, qui moult imaginatis estoit, regarda que present lui traire ne ses gens devant Poitiers, il ne feroit riens car la chits estoit grandement rafreschie de bonnes gens d’armes, et qu’il se trairoit devers le duch de Berri. Si se parti de Montcontour atout son host, quant il eut ordonn qui garderoit le forterce dessus ditte. Et esploita tant que il vint devers le dit duch de Berri, qui li sceut grant gr de sa venue, et tous le[s] barons et chevaliers ossi. L eut grant gent d’armes, quant ces deus hos furent remis ensamble. Si esploita tant li dis dus de Berri et li connestables [en sa compaignie], que il vinrent devant Sainte Sivire et estoient bien quatre mil hommes d’armes. Si assegirent la garnison et ceulz qui dedens estoient, et avoient bien pourpos qu’il ne s’en partiroient, si l’aroient. Quant cil signeur furent venu devant, il ne sejournrent mies, mes commencirent assallir par yaus et par leurs gens, par grant ordenance et messires Guillaumes de Persi et ses gens yaus deffendre.

Ces nouvelles vinrent en le cit de Poitiers monsigneur Jehan d’Evrues, comment li dus de Berri, li dus de Bourbon, li dauffins d’Auvergne, li connestables de France, li sires de Clion, li viscontes de Roem et bien quatre mil hommes d’armes avoient assegiet sa forterce en Limozin et ses gens dedens ; si n’en fu mies mains pensieus que devant, et en parla monsigneur Thumas de Persi qui estoit presens au raport de ces nouvelles, et dist Messire Thumas, vous estes seneschaus de ce pays, et qui avs grant vois et grant poissance ; je vous pri que vous entends vostre cousin et mes gens secourir, qui seront pris de force, se on ne les conforte.

Par ma foy , respondi messires Thumas, j’en sui en grant volent, et pour l’amour de vous, je me partirai de ci en vostre compagnie, et nous en irons parler monsigneur le captal qui n’est pas lonch de ci, et mettrai grant painne lui esmouvoir, afin que nous alons lever le sige et combatre les Franois.

Lors se departirent [de Poitiers] li dessus dit, et recommendrent le cit en le garde dou maiieur de le ditte cit, qui s’appelloit Jehans Renaus, un bon et loyal homme. Si chevaucirent tant li dessus dit, que il trouvrent le captal sus les camps qui s’en aloit devers Saint Jehan l’Angelier. Adont li doi chevalier qui l estoient, li remoustrrent comment li Franois avoient pris Montmorillon dals Poitiers et ossi le fort chastiel de Montcontour, et se tenoient sige devant Sainte Sivire qui estoit monsigneur Jehan d’Evrues, qui on devoit bien aucun grant service.

Et encores dedens le dit fort estoient enclos et assis messires Guillaumes de Persi, Richars Gille et Richars Holme, qui ne faisoient mies perdre. Li captaus pensa sus ces parolles un petit, et puis respondi et dist Signeur, quel cose vous semble il bon que j’en face ?. Ace conseil furent appell aucun chevalier qui l estoient. Sire , respondirent li dessus dit, il y a grant temps que nous vous avons oy dire que vous desirs moult les Franois combatre, et vous ne les pos trouver mieulz point ; si vous traits celle part et faites vostre mandement parmi Poito et Saintonge ; encores y a gens asss pour combatre les Franois avoecques le grant volent que nous en avons. – Par ma foy , respondi li captaus, et je le voeil. Voirement ai jou ensi dit que je les desire combatre ; si les combaterons temprement, se il plaist Dieu et saint Jorge. Tantos l sus les camps li dis captaus envoia lettres et messages par devers les barons, chevaliers et escuiers de Poito et de Saintonge, qui en leur compagnie n’estoient, et leur prioit et enjoindoit estroitement qu’il se presissent pris de venir au plus efforciement qu’il pooient, et leur donnoit place o on le trouveroit.

Tout baron, chevalier et escuier, as quelz ces nouvelles vinrent et qui certefiiet et mand en furent, se partirent sans point d’arrest, et se misent au chemin pour trouver le dit captal, cescuns au plus estoffeement qu’il peut. L vinrent li sires de Partenay, messires Loeis de Harcourt, messires Huges de Vivone, messires Parchevaus de Coulongne, messires Aymeris de Rochewart, messires Jakemes de Surgires, messires Joffrois d’Argenton, li sires de Ponsances, li sires de Rousseillon, li sires de Crupegnach, messires Jehans d’Angle, messires Guillaumez de Monttendre et pluiseurs aultre. Et fisent tant qu’il se trouvrent tout ensamble, et s’en vinrent logier, Engls, Poitevins, Gascons et Saintongiers, en l’abbeye de Charros sus les marces du Limozin si se trouvrent bien nuef cens lanches et cinc cens archiers.

Jean Devereux, snchal de la Rochelle, laisse cette place sous la garde d’un cuyer nomm Philippot Mansel et va, la tte de cinquante lances, renforcer la garnison de Poitiers. Thomas de Percy, snchal de Poitou, quitte galement le captal de Buch, en compagnie duquel il vient de faire une expdition du ct de Soubise, et court avec une compagnie de cinquante hommes d’armes s’enfermer dans Poitiers. Aprs la reddition de Moncontour, Bertrand du Guesclin(1) opre sa jonction avec Jean, duc de Berry leurs forces runies s’lvent quatre mille hommes d’armes.

Bertrand et le duc mettent le sige devant Sainte-Svre(2), petite place appartenant Jean Devereux et dont la garnison a pour chefs Guillaume de Percy, Richard Gilles et Richard Holme. A cette nouvelle, Jean Devereux et Thomas de Percy quittent Poitiers pour aller porter secours la garnison de Sainte-Svre ; en chemin, ils rencontrent Jean de Grailly, captal de Buch, auquel ils persuadent d’appeler sous les armes tous les chevaliers et cuyers du Poitou comme de la Saintonge, pour contraindre les Franais lever le sige de Sainte-Svre. Le corps d’arme ainsi runi se compose de neuf cents lances et de cinq cents archers, parmi lesquels on remarque le seigneur de Parthenay, Louis de Harcourt, Hugues de Vivonne, Perceval de Coulonges, Aimeri de Rochechouart, Jacques de Surgres, Geoffroi d’Argenton, les seigneurs de Cousan, de Roussillon et de Crupegnach , Jean d’Angle et Guillaume de Montendre. Ce corps d’arme occupe l’abbaye de Charroux(3), sur les marches du Limousin. P. 53 57, 305 307.

(1). Le 9 juillet 1372, Bertrand du Guesclin et Olivier, seigneur de Clisson, qui se trouvaient alors Loudun, 18 kilomtres au nord-est de Moncontour, accordrent une trve ou abstinence de guerre aux prlats, barons, seigneurs et habitants du Poitou (Arch. Nat., sect. hist., JJ 108, t 97 V, n 160).

Le lendemain 10 juillet, le conntable de France tait Chinon d’o il a dat la donation faite Alain Saisy, cuyer, des chteau, ville et chtellenie de Mortemart (Haute-Vienne, arr. Bellac, c. Mzires) en Limousin, confisqus cause de la rbellion d’Aimeri de Rochechouart, chevalier, seigneur du dit lieu, et parce que de fait nous recouvrasmes pour le roy saisine du dit fort (JJ 103, f 77, n 141). Une lettre de rmission octroye par Bertrand du Guesclin Olivier Darien, l’un de ses hommes d’armes, ancien partisan de Jean de Montfort et des Anglais, est galement date de Chinon en juillet 1372 (JJ 111, P 180 v, n 346).

(2). Sainte-Svre : Indre, arr. la Chtre, sur l’Indre, non loin de la source de cette rivire, presque la limite des dpartements de l’Indre et de la Creuse. Au moyen ge, Sainte-Svre possdait la fois un chteau dont le beau donjon cylindrique subsiste encore et des fortifications dont il ne reste qu’une porte qui remonte au XIVe sicle.

(3). Charroux : Vienne, arr. Civray, 10 kilomtres l’est de cette ville, prs de la limite des dpartements de la Vienne, de la Charente et de la Haute-Vienne. Abbaye de Bndictins au diocse de Poitiers, fonde par Charlemagne en 799. Pierre, dit la Plette, abb de Charroux, camrier du pape Grgoire XI, tait tout dvou Charles V, qui l’admit au nombre de ses conseillers par acte dat de son chteau de Vincennes le 2 aot 1372 (Gallia christiana. II, instrumenta, 349).


697. Ces nouvelles vinrent en l’ost devant Sainte Sivire monsigneur Bertran et as aultres signeurs que li Engls et li Poitevin et tout cil de leur alliance approoient durement et venoient pour lever le sige.

Quant li connestables entendi ce, il n’en fu de riens effras, ains fist armer toutes manires de gens et commanda que cescuns traisist avant l’assaut. A son commandement et ordenance ne volt nulz desober, quelz sires qu’il fust. Si vinrent Franois et Breton devant le forterce arm et paveschi de bonne manire, [et commenchrent assaillir de bonne volent, chascuns sires dessous sa bannre] et entre ses gens. Si vous di que c’estoit grans biauts dou veoir et imaginer ces signeurs de France et le riche arroy et riche[sse] d’yaus. Car adont cel assaut, il y eut par droit compte quarante et nuef banires et grant fusion de pennons. Et l estoient li dis connestables et messires Loeis de Saussoire mareschaus, cescuns ensi que il devoit estre, qui travilloient moult esvigurer leurs gens pour assallir de plus grant [volent et] corage. L s’avanoient chevalier et escuier de toutes nations pour leur honneur accroistre et leurs corps avancier, qui y faisoient merveilles d’armes. Car li pluiseur passoient tout parmi les fosss qui estoient plain d’aigue, et s’en venoient les targes sus leurs testes jusques au mur. Et en celle apertise pour cose que cil d’amont jettoient, point ne reculoient, mes aloient toutdis avant. Et l estoient sus les fosss li dus de Berri, li dus de Bourbon, li contes d’Alenon, li dauffins d’Auvergne et les grans signeurs qui amonnestoient leurs gens de bien faire et pour la cause des signeurs, qui les regardoient, s’avanoient li compagnon plus volentiers, et ne ressongnoient mort ne peril. Messires Guillaumez de Persi et li doi escuier d’onneur qui chapitainne estoient de le forterce, regardrent comment on les assalloit de grant volent, et que cilz assaulz point ne se refroidoit ne cessoit, et que, ensi continuer il ne se poroient tenir, et se ne lor apparoit confors de nul cost, si com il supposoient.

Car se il sceuissent comment leurs gens estoient mains de dis liewes d’yaus, il se fuissent encore reconforte et bonne cause. Car bien se fuissent tenu tant que il en euissent oy nouvelles, ms point n’en savoient. Pour tant entrrent il en trettiet devers le [dit] connestable pour eskiewer plus grant dangier.

Messires Bertrans qui estoit tous enfourms que, dedens le soir, il oroit nouvelles des Engls et des Poitevins, car il chevauoient, entendi leurs trettis volentiers, et les prist salves leurs vies, et se saisi de le forterce dont il fist grant feste. Apris tout che, il fist toutes ses gens traire sus les camps et mettre en ordenance de bataille, ensi que pour tantost combattre et leur dist et fist dire Signeur, aviss vous, car li anemi approcent, et esperons encore anuit estre combatu. Li Ensi se tinrent il de puis heure de haute tierce que la forterce fu rendue jusques au bas vespre tout rengi et ordonn sus les camps au dehors de Sainte Sivire, attendans les Engls et les Poitevins, dont il cuidoient estre combatu. Et voirement l’euissent il est sans nulle faute ; ms nouvelles vinrent au captal et monsigneur Thumas de Persi et monsigneur Jehan d’Evrues que Sainte Sivire estoit rendue. De ceste avenue furent li signeur et li compagnon tout courouciet ; si disent et jurrent l li signeur entre yaus que jams en forterce qui fust en Poito il n’enteroient, si aroient combatu les Franois [et ruet jus].

Bertrand du Guesclin, conntable, et Louis de Sancerre, marchal de France, font donner l’assaut la forteresse de Sainte-Svre. Les ducs de Berry, de Bourbon et le comte dauphin d’Auvergne s’avancent jusqu’aux fosss de la place et encouragent par leur exemple les assaillants, parmi lesquels on ne compte pas moins de quarante-neuf chevaliers bannerets. Guillaume de Percy, Richard Gilles et Richard Holme, capitaines de la garnison, ignorant que le corps d’arme qui vient leur apporter du secours est arriv moins de dix lieues de Sainte-Svre, ouvrent les portes de cette forteresse(1) aux assigeants, la condition qu’on leur laissera la vie sauve. Inform de l’approche des Anglais, Bertrand tient ses troupes ranges en bataille jusqu’au soir ; mais le captal de Buch, Thomas de Percy et Jean Devereux, ayant reu sur ces entrefaites la nouvelle de la reddition de Sainte-Svre, jugent inutile d’aller plus avant et jurent de tenir la campagne jusqu’ ce qu’ils aient russi prendre leur revanche. P. 58 60, 307.

(1). Le sige de Sainte-Svre eut lieu certainement pendant la seconde quinzaine de juillet 1372. Le 21 de ce mois. Jean, duc de Berry, fit venir du pays d’Auvergne 12 tonneaux de vin pour mener au sige de Sainte-Svre (Arch. Nat., sect. hist., KK 251, f 97). Le 26 juillet, le duc fit fabriquer Bourges 4000 viretons garnis de fer pour la mme destination (Ibid., f 97). Le 29, il donna l’ordre d’amener de Bourges Sainte-Svre 12 tonneaux de vin (Ibid.). La garnison de Sainte-Svre avait capitul ds le samedi 31 juillet 1372, puisque ce jour-l Jean, duc de Berry, fit allouer 100 sous tournois un messager cheval nomm Christian de Beaurepaire pour faire ses frais et despens en aient de Sainte Severe Paris pourter lettres de par mon seigneur (le duc de Berry) au roi faisant mencion de la prise du dit lieu de Sainte Severe (Ibid., f 89 V). Le 2 aot, le duc de Berry envoyait des claireurs du ct du fort de la Souterraine (Creuse, arr. Guret, un peu l’ouest de Sainte-Svre), alors occup par les Anglais, pour s’enqurir des mouvements et des forces de l’ennemi ; le 4 et le 5 de ce mois, il tait encore Cluis (Indre, arr. la Chtre, c. Neuvy-Saint-Spulcre) et se dirigeait vers Poitiers (Ibid., f 97 V).


698. Ce terme pendant et ceste chevaucie faisant, chil de Poitiers escherent en grant discention et rebellion l’un contre l’autre. Car li communault et les eglises et aucun riche homme de le ville se voloient tourner franois. Jehans Renaus, qui maires en estoit, et tout li officiier dou prince et aucun aultre grant riche homme ne s’i voloient nullement acorder pour quoi il en furent en tel estri que pris sus le combatre. Et mandrent cil qui le plus grant acord avoient secrtement devers le connestable que, se il se voloit avancier et venir si fors que pour prendre le saisine de Poitiers, on li renderoit le ville. Quant li connestables, qui se tenoit en Limozin, oy ces nouvelles, si s’en descouvri au duch de Berri et au duch de Bourbon, et leur dist Mi signeur, ensi me mandent cil de Poitiers. A Dieu le veu, je me trairai celle part atout trois cens lances, et verai quel cose il vorront faire et vous demorrs sus ce pays et fers frontire as Engls. Se je puis esploitier, il n’i revenront jams temps. A ceste ordenance s’acordrent bien li dessus dit signeur. Lors se parti secretement li dis connestables et prist trois cens lances de com[pa]gnons d’eslitte tous bien monts, et ossi il le couvenoit ; car, sus demi jour et sus une nuit, il avoient bien chevaucier trente liewes, car il ne pooient mies aler le droit chemin, qu’il ne fuissent sceu et aperceu. Si chevaua li dis connestables et se route, grant esploit, par bois, par bruircs et par divers chemins et par pays inhabitable, et se uns chevaus des leurs se recrandesist, il ne l’attendoient point.

Li maires de le cit de Poitiers, qui soupeonnoit bien tout cel afaire, envoia secretement un message devers monsigneur Thumas de Persi, son mestre, qui estoit en le compagnie dou captal, et li dist ii varls, quant il vint lui Sire, mon mestre vous segnefie que vous aiis avis, car il besongne, et vous hasts de retourner en Poitiers, car il sont en grant discention l’un contre l’autre, et se voellent les cinc pars de le ville tourner franois, et ja en a estet li maires vos varls en grant peril d’estre occis. Encores, ne sai je se vous y pors venir temps car mon mestre fait doubte que il n’aient mand le connestable. Quant li connestables de Poito entendi che, qui bien congnissoit le varlet, si fu trop durement esmervillis, et nompourquant il le crei bien de toutes ses parolles, car il sentoit asss le corage de chiaus de Poitiers ; si recorda tout ce au captal. Dont dist li captaus Messires Thumas, vous ne vos partirs pas de moy vous estes li uns des plus grans de nostre route ou cilz o j’ay plus grant fiance d’avoir bon conseil, mes nous y envoierons. Respondi messires Thumas Sire, votre ordenance en soit. L fu ordonns messires Jehans d’Angle et sevrs des aultres, et li fu dit Messire Jehan, prends cent lances des nostres, et chevaucis hasteement vers Poitiers, et vous bouts dedens le ville et ne vous en parts jusques tant que nous vous remanderons sus certainnes ensengnes. Messires Jehans d’Angle obei tantost ; on li delivra sus les camps cent lances, qui se dessevrrent des autres si chevaucirent quoiteusement devers Poitiers ms onques ne se peurent tant haster que li connestables de France ne venist devant et trouva les portes ouvertes, et le recueillirent grant joie et toutes ses gens. Ja estoit li dis messires Jehans d’Angle et se route une petite liewe de Poitiers, quant ces nouvelles li vinrent, qu’il n’avoit que faire plus avant, se il ne se voloit perdre car li connestables et bien trois cens lances estoient dedens Poitiers. De ces parolles fu moult courroucis li dis messires Jehans, ce fu bien raisons ; comment que il ne les peuist amender, si tourna sus frain et tout chil ossi qui avoech lui estoient. Si retournrent arrire dont il estoient parti, et chevaucirent tant que il trouvrent le captal et monsigneur Thumas et les aultres ; si leur compta li dis messires Jehans l’aventure, comment elle aloit et dou connestable qui s’estoit bouts en Poitiers.

Les habitants de Poitiers sont diviss en deux partis. Le commun, les gens d’glise et plusieurs riches bourgeois sont d’avis d’appeler les Franais, tandis que Jean Renaud, maire de la ville,
les fonctionnaires nomms par le prince de Galles et quelques-uns des plus puissants personnages de la bourgeoisie veulent rester Anglais ; les premiers invitent Du Guesclin venir prendre possession de Poitiers, promettant de lui en ouvrir les portes. Le conntable, qui se tient alors en Limousin, se met la tte de trois cents hommes d’armes, tous gens d’lite et bien monts, avec
lesquels, en une demi-journe et en une nuit, il franchit une distance de trente lieues qui le spare de Poitiers. Le maire de cette ville adresse, de son ct, un appel analogue Thomas de Percy, snchal de Poitou, qui, sur le conseil du captal de Buch, envoie Jean d’Angle avec une compagnie de cent lances prter main-forte au maire ainsi qu’aux bourgeois partisans des Anglais. Arriv une lieue de Poitiers, Jean d’Angle apprend que le conntable de France a pris possession de cette ville(1) et retourne vers Thomas de Percy. P. 60 62, 307.

(1). L’erreur capitale de Froissart, en ce qui concerne la reddition de Poitiers, est d’avoir prt Bertrand du Guesclin un rle non seulement prpondrant, mais tellement exclusif dans cette affaire que le duc de Berry n’apparat mme pas dans son rcit. Deux documents, choisis entre beaucoup d’autres, que nous analysons ci-dessous, montrer,ont que le chroniqueur n’a pas t renseign exactement sur ce point. Cette reddition dut avoir lieu le samedi 7 aot 1372. Cuvelier, dans sa Chronique rime de Bertrand du Guesclin, se trompe sur l’anne, puisqu’il place cet vnement en 1370, mais il est bien inform quant au jour de la semaine

Quant Poitiers se rendi, ce jour fu samedis. (d. Charrire, II, 269, vers 21 209.)

Par acte dat de Poitiers le 7 aot 1372, le jour mme de la reddition, Jean, duc de Berry et d’Auvergne, donna son bien am Alain de Taillecol, dit l’Abb de Malepaye, cuyer d’curie du roi, pour services rendus en la presente conqueste du pays de Guyenne , les biens sis au pays de Poitou, qui avaient t confisqus sur Thomelin Hautebourne, Wille Loing et Wille Halle, de la nation d’Angleterre, non obstant que le dit duc et dj concd au dit Alain, titre de rente viagre, 500 livres de rente annuelle confisques sur Guichard d’Angle, chevalier, et en toute proprit, 500 livres de terre Dompierre en Aunis (auj. Dompierre-sur-Mer, arr. et c. la Rochelle), confisques sur messire Jean de Luddan, prtre anglais, ainsi qu’un htel sis la Rochelle pourvu d’un mobilier valu 200 livres (Arch. Nat., JJ 104, n" 131, f 61). Par un autre acte dat, comme le prcdent, de Poitiers le dimanche 8 aot 1372, le mme duc de Berry donna Jean le Page et Guillaume Regnaut, secrtaires de son trs cher et bien am Bertrand du Guesclin, duc de Molina et conntable de France, pour services rendus en la conqueste des pays de Guyenne, Poitou et Saintonge certains manoirs et hbergements, estims valoir 250 livres de rente annuelle, qui avaient appartenu feu Robert de Grantonne, en son vivant prtre, receveur de Poitou pour le prince d’Aquitaine et de Galles, ou que le dit feu messire Robert avait achets au nom de Guillaume Yves son neveu, fils de sa sœur (Ibid., n 33, f 14). Nous possdons galement deux actes de Bertrand du Guesclin, duc de Molina et conntable de France, dats de Poitiers le lundi 9 aot 1372, le premier de ces actes portant donation en faveur de Pierre de la Rocherousse, cuyer de Bretagne, de biens sis en la vicomt de Limoges confisqus sur feu Jean et Aimeri de Bonneval, frres, tous les deux morts, et sur Rouffaut de Bonneval, frre de Jean et d’Aimeri, lesquels, aprs tre rentrs sous l’obissance du roi de France, pour lors que nous venismes d’Espaigne , avaient embrass de nouveau le parti anglais (Ibid., n- 34, P 14 v) le second acte gratifiant un autre cuyer breton, Alain Saisy, seigneur de Mortemart, de tous les biens que souloit tenir Aimeri de Rochechouart, chevalier, tant en Poitou, Limosin comme en la duchi de Guyenne , biens confisqus cause de la rbellion du dit Aimeri, partisan du prince de Galles (Ibid., n 38, f 16). Sans parler de la date de la donation faite Alain de Taillecol, une autre circonstance qui semble bien indiquer que la reddition de la ville de Poitiers dut avoir lieu le 7 aot, c’est que ce fut le lendemain 8 que Jean, duc de Berry, fit partir pour Paris le messager charg d’en apporter la nouvelle Charles V A Mahiet de Cheri, hussier de sale Monseigneur (le duc de Berry), pour faire ses frais et despens, en aient de Poitiers Paris porter lettres de par Monseigneur au roy, contenant que la ville de Poitiers s’estoit rendue en l’obeissance de Monseigneur. Yci, par son mandement donn le huitiesme jour du dit mois (aot 1372) (Arch. Nat., KK 251, f 89 V).


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