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1651 - 1653 - La Fronde en Saintonge, par Louis Audiat

D 6 octobre 2018     H 01:05     A Pierre     C 0 messages     A 6 LECTURES


Pendant 2 années dramatiques pour le pays, les Frondeurs emmenés par le Prince de Condé combattent les troupes du Roi Louis XIV (13 ans en 1651), pendant la Régence d’Anne d’Autriche et de Mazarin.

La Saintonge est mise à feu et à sang et les épidémies déciment la population.
Louis Audiat nous fait vivre avec passion cette période troublée.

Nous avons ajouté au texte original un tableau des protagonistes.

Source : La Fronde en Saintonge - Episode - Louis Audiat - La Rochelle - 1866 - Google livres.

Voir en ligne :

LA FRONDE EN SAINTONGE – ÉPISODE
par Louis Audiat

Les adversaires :

Les frondeursLes hésitantsLes soutiens du Roi
- Henri-Charles de La Trémouille, prince de Tarente, comte de Laval et de Taillebourg
- François VI de La Rochefoucauld, prince de Marsillac
- Louis Foucault, comte du Dognon, vice-amiral de France
- Aimar, marquis de Chouppes
- Charles-Amédée de Savoie, duc de Nemours
- des troupes espagnoles
- Léon de Sainte-Maure, comte de Jonzac, gouverneur des ville et château de Cognac - Charles de Courbon, comte de Blénac, sénéchal de Saintonge en 1649
- Josias Chesnel, écuyer, seigneur de Château-Chesnel, à Cherves
- François d’Ocoy, seigneur de Saint-Trojan et de Saint-Brice, prés Cognac
- François-Galiot de Brémond, seigneur de Vernoux
- Jean-Louis de Brémond, baron d’Ars
- Josias de Brémond, marquis d’Ars et de Migré
- Charles de Sainte-Maure, marquis de Montausier
- Henri de Lorraine, comte d’Harcourt
- Benjamin d’Estissac de la Rochefoucauld

I

Le prince de Condé réunissait une armée à Bordeaux, en octobre 1651. Un partisan lui était bien nécessaire en Saintonge. Il réussit à le gagner. Henri-Charles de La Trémouille, prince de Tarente, comte de Laval et de Taillebourg, était cousin issu de germain de Condé : car le grand Condé était petit-fils de cette Charlotte de La Trémouille qui s’était, malgré son père, Louis III de La Trémouille, mariée à Henri de Condé qu’elle fut accusée d’avoir empoisonné à Saint-Jean-d’Angély, le 5 mars 1588 ; et son frère Claude était le grand père de Henri-Charles. Le prince de Tarente dominait, par son château historique de Taillebourg, le cours de la Charente. Il était voisin de Saintes et de Cognac, et puissant en Saintonge. Condé lui envoya de l’argent pour lever trente compagnies d’infanterie à raison de mille livres, et huit de oavalerie à raison de six mille. D’une autre part, François VI de La Rochefoucauld, prince de Marsillac, l’auteur des Maximes et l’amant de la duchesse de Longueville, que deux cents gentilshommes de la contrée avaient tout récemment reconnu pour leur chef aux funérailles du vieux duc de La Rochefoucauld, avait mission de s’emparer, avec le prince de Tarente, de la Saintonge et de l’Angoumois. Les Espagnols, débarqués à Talmont-sur-Gironde, s’emparèrent de Pons au nom de Condé. Les hostilités avaient commencé, et la malheureuse Saintonge allait être foulée par les gens de guerre.

Tarente, dès qu’il eut formé un petit corps d’armée, voulut faire l’essai de ses forces. Il partit en guerre à la fin d’octobre. Saintes était à trois lieues. La ville n’avait pas de troupes ; il le savait. Que pouvait la pauvre cité ? Elle ferma bien ses portes. Ce fut tout. Les bourgeois furent sommés de se rendre. Ils étaient braves, et l’avaient prouvé en maintes circonstances. Mais la force était là. Ils demandèrent douze heures. Au bout de ce temps, ne voyant aucun espoir d’obtenir du secours, ils laissèrent entrer le comte de Taillebourg. L’évêque, c’était Louis de Bassompierre, fils du maréchal de Bassompierre et de Marie de Balzac d’Entragues, dignam quam conjugem duceret, dit par euphémisme le Gallia christiana, l’évêque protesta. Il voulait rester fidèle au Roi ; et c’était malgré lui qu’il rendait sa ville épiscopale à la révolte armée. Charles de La Trémouille mit pour gouverneur Chambon, maréchal de camp. Anne d’Autriche, qui était à Poitiers avec Louis XIV, alors âgé de treize ans, y apprit, le 1er novembre, la reddition de Saintes.

Le prince de Tarente, fier de ce premier succès, se dirige vers Cognac. Cognac avait eu le temps de se disposer à le recevoir. Elle avait trop longtemps souffert des guerres religieuses : elle ne voulait pas de guerres politiques. Tarente trouva les portes fermées. La noblesse des environs s’y était enfermée, et faisait cause commune avec les habitants : d’une part, entre autres, le lieutenant du Roi, Arnaud Gay, écuyer, seigneur des Fontenelles ; le maire et capitaine de la ville, Louis Cyvadier, avocat, qui fut anobli pour ses bons services ; Jean Allenet, bourgeois et échevin ; de Romas, procureur au siège royal de Cognac ; de l’autre, Léon de Sainte-Maure, comte de Jonzac, gouverneur des ville et château de Cognac, qui penchait bien pour Monsieur le Prince, mais que les habitants retenaient et surveillaient ; Bernardin Gigault, marquis de Bellefonds, maréchal de camp, que le Roi avait envoyé, le 5 novembre, pour commander la place ; puis Charles de Courbon, comte de Blénac, sénéchal de Saintonge en 1649 ; Josias Chesnel, écuyer, seigneur de Château-Chesnel, en la paroisse de Cherves, dont la valeur mérita que les habitants gravassent ses armes sur la tour de Lusignan ; François d’Ocoy, seigneur de Saint-Trojan et de Saint-Brice, prés Cognac ; François-Galiot de Brémond, seigneur de Vernoux, que le Roi, après le siège, nomma l’un des gentilshommes de sa chambre ; son cousin-germain Jean-Louis de Brémond, baron d’Ars, qui mourut des blessures reçues au siège ; l’épouse de ce dernier, Marie de Verdelin, femme héroïque qui, par son énergie, maintint dans l’obéissance au Roi son château d’Ars, et s’aventura plus d’une fois pour porter des approvisionnements aux défenseurs de la cité ; leur fils aîné, Josias de Brémond, marquis d’Ars et de Migré, qui, l’année suivante, 15 juin 1652, à l’attaque du bourg de Montanceys, en Périgord, mourut dans sa dix-neuvième année, percé de dix-sept coups, en défendant contre les Frondeurs le drapeau qui lui servit de linceul.

En vain La Rochefoucauld unit ses troupes à celles de Tarente. Cognac résista. Condé, qui n’avait osé attaquer Angouléme défendue par Charles de Sainte-Maure, marquis de Montausier, gouverneur de Saintonge et d’Angoumois, s’approchait pour aider à ses lieutenants. Mais le Roi envoya secourir la vaillante cité.

Le comte d’Harcourt, Henri de Lorraine, apparut sous les murs de la ville avec l’armée royale. Condé, Tarente et La Rochefoucauld décampèrent en toute hâte. Condé alla passer la nuit à Archiac ; le lendemain, il entrait à Saintes. D’Harcourt se dirigea sur la Rochelle.

II

La capitale de l’Aunis était commandée par Louis Foucault, comte du Dognon, vice-amiral de France, qui s’était jeté dans le parti de Condé, parce qu’il en espérait tirer plus de profit. Toutefois, voulant se ménager sa propre indépendance, il avait refusé de recevoir dans la Rochelle les troupes du prince. Les tours de la Lanterne, de la Chaîne et de Saint-Nicolas étaient fortifiées. Brouage lui gardait plusieurs vaisseaux prêts à accourir en cas qu’il fût attaqué. Les bourgeois, qui voulaient rester fidèles au Roi, et qui se sentaient menacés par les préparatifs et le ton impérieux de du Dognon, n’étaient pas sans inquiétude. Aussi, dans une assemblée générale convoquée par le lieutenant-criminel Voyneau, ils prirent l’énergique résolution de lutter à outrance. A l’instant on établit un conseil de guerre ; trois gentilshommes, quatre officiers du présidial, deux de l’élection, et six de la milice et des bourgeois le composaient. Il arrêta diverses mesures de défense. Des barricardes furent dressées contre une attaque imprévue, et les ponts garnis de soldats. En même temps on députait vers le Roi, à Poitiers, pour lui demander du secours, Gaspard Pandin des Marthes, conseiller au siège présidial et premier capitaine des habitants de la ville ; Jean Corné, sieur de la Vallée, conseiller au présidial ; Béraudin, sieur de Beaurepaire, marchand ; Groyer, assesseur à l’élection.

Anne d’Autriche leur dépêcha un oncle du ligueur François de La Rochefoucauld ; c’était Benjamin d’Estissac de la Rochefoucauld. Il arriva avec quatre compagnies du régiment des gardes et trois cents gentilshommes du Poitou. Le comte du Dognon, à son approche, s’alla enfermer à Brouage, d’où il demanda des secours à Cromwel.

Les trois tours résistaient sous le commandement du sieur de Besse. Le marquis d’Estissac dressa trois batteries, le 13 novembre. La Lanterne se rendit à la première attaque avec les treize soldats qui l’occupaient. Le 19, la tour de la Chaîne sauta. Les soldats qui s’y trouvaient s’étaient secrètement retirés dans celle de Saint-Nicolas, la plus forte des trois. C’est contre elle que d’Estissac tourna tous ses efforts.

Le comte d’Harcourt, parti le matin de Surgères, arriva, le soir du 24 novembre, à la Rochelle. Le 25, la citadelle fut assiégée en règle. Le 28, la garnison, de plus en plus pressée, tua son commandant, le sieur de Besse, qui voulait s’ensevelir sous les ruines de la tour, et ouvrit ses portes aux assiégeants.

Les Rochelais, débarrassés de leur incommode voisin, envoyèrent une seconde fois à Poitiers. « Sire, dirent-ils, les guerres civiles ont appris de tout temps que les thrônes des souverains et les plus fermes colonnes des États sont toujours mieux appuyés aux cœurs des peuples qu’aux bastions des citadelles Cette vérité, Sire, a commencé d’éclater dans l’orient de Votre Majesté, où Votre Majesté, en son dernier voyage de Guyenne, ainsi qu’un beau soleil en sa course, accompagnée des vœux et acclamations de ses sujets, a déjà dissipé la plus part des nuages opposez aux rayons de son authorité. » Finalement, ils demandaient qu’on leur permît de raser les malencontreuses tours, afin qu’elles ne pussent jamais plus servir de place d’armes aux rebelles. La cour, émerveillée de cette rhétorique, les remercia de leurs bons sentiments. Puis elle prit les tours et y mit garnison. Ce n’était pas l’affaire des Rochelais qui auraient autant aimé voir un peu plus loin les troupes royales. Aussi, pour les adoucir, le Roi qui se voyait déjà comparer au soleil, versa des torrents de faveur sur les orateurs et quelques-uns de leurs parents. Huit citoyens furent anoblis par lettres datées de Poitiers, du mois de décembre 1651. Or, les Rochelais réclamaient à grands cris leur corps de ville, supprimé depuis 1628. Qu’on juge du désappointement. Il y eut un haro formidable contre les huit anoblis. C’était le temps des couplets malins et des petits vers méchants. Le quatrain suivant parut alors :

Puis-je dire, ô grand Roi, sans faire l’incivile,
(c’est la Rochelle qui s’exprime ainsi,)

Qu’en vain pour m’agrandir vous faites vos efforts ?
On ne saurait me voir, ni me dire une ville,
Si je n’ai point de corps.

Une longue satire fut en outre publiée contre Benjamin Véronneau et Jean Corné. On les habilla de toutes pièces ; l’un est séparé de sa femme ; l’autre, un poltron ; tous deux avaient demandé pour les offrir à la cour

Deux pleins caissons de confitures.
Comme ce présent fut receu
Et que ces Messieurs l’eurent vû,
On dit qu’ils s’en rassasièrent.

Ce n’est pas fort ; mais c’est ainsi que la roture se vengeait de ses bourgeois vaniteux.

Un factum violent fut imprimé contre eux, où les pauvres anoblis sont traînés dans la boue. Il y eut plus. Le conseil de ville assemblée, le 6 février 1652, arrêta qu’il s’opposerait par tous les moyens possibles à l’entérinement des lettres de noblesse, comme injurieuses pour la ville entière. Ce grand émoi s’apaisa.

III

Le comte d’Harcourt, vainqueur à la Rochelle, repartit pour Surgères, où l’attendait le gros de l’armée royale.

Condé avait ordonné à Aimar, marquis de Chouppes, de se rendre avec deux régiments de cavalerie et quatre d’infanterie à Tonnay-Charente, et d’y établir un pont de bateaux. Il voulait secourir le sieur de Besse. Le 29 novembre, son avant-garde s’avança jusqu’à Muron, aux portes de la Rochelle. C’était un peu tard. Il apprit la reddition de la tour Saint-Nicolas, et craignant d’Harcourt qui était à Surgères, il se replia promptement sur Tonnay-Charente. Le vainqueur l’y suivit de près. Combat. L’affaire fut chaude. Condé fut contraint de donner le signal de la retraite. Peu s’en fallut que son armée tout entière ne pérît. Chouppes devait faire rompre le pont de bateaux. Il le fit, mais le fit mal. Les troupes royales l’eurent promptement rétabli, et tombèrent sur les derrières du prince. Le régiment du comte du Dognon fut presque détruit. D’Harcourt, qui attendait le renfort de vieilles bandes que lui amenait le marquis de Castelnau, se trouva trop faible pour poursuivre ces avantages.

Condé, avec Charles-Amédée de Savoie, duc de Nemours, avec Tarente et La Rochefoucauld, s’était installé confortablement au château de la Bergerie, sur la rive gauche de la Charente. Cependant, à l’approche du comte d’Harcourt, il quitta cette résidence, le 18 décembre 1651. Le soir même, il était à Saint-Porchaire. Après quelques jours, il conduisit à Saint-Savinien ses troupes par Taillebourg, où elles passèrent la Charente. Il y demeura une quinzaine. Puis, comprenant que la contrée lui échappait et que d’Harcourt ne lui laisserait plus un moment de répit, il songea à se rendre en Guienne, où Bordeaux lui assurait des communications faciles avec l’Espagne. Sur l’avis de ses lieutenants, qui lui représentaient le mauvais état des chemins, il se décida à envoyer son infanterie vers Royan et Talmont, où des vaisseaux la prirent et la conduisirent à Libourne. Pons, Saintes et Taillebourg conservaient cependant leurs garnisons. Pour lui, il s’achemina avec sa cavalerie par Brizambourg et Écoyeux, vers Saintes, où il arriva le 8 janvier, et de là se rendit à Bordeaux par Pons, Jonzac et Saint-André. Mais le comte d’Harcourt, qui avait reçu à Saint-Jean-d’Angély les renforts désirés, et se trouvait à Cognac alors, ne lui laissa pas tranquillement opérer sa retraite. Le 11 janvier 1652, il envoya M. de Bougy, maréchal-de-camp, commandant la cavalerie légère, qui tomba avec cinq cents chevaux sur son arrière-garde composée de quatre régiments de cavalerie. Elle était campée à Brives-sur-Charente et à Rouffiac. Les régiments de Duras et d’Enghien furent anéantis ; tous les officiers furent tués ou fait prisonniers. La nouvelle de ce succès fut portée à Poitiers par le baron de l’Aubespin, mestre- de-camp, qui y avait fort contribué. Condé, ainsi défait, eut encore la douleur de se voir écraser quatre régiments de cavalerie, près Saint-André, par le comte d’Harcourt. La Guienne réclamait tous ses soins ; il ne reparut plus en Saintonge. La province se trouvait ainsi un peu délivrée. Hélas ! ce n’était pas pour longtemps.

IV

Henri-Charles de La Trémouille avait établi son quartier-général à Taillebourg. Dès que le prince eut quitté le pays, il pourvut de grains et de fourrages les garnisons de Saintes et de Taillebourg, prévoyant bien qu’elles ne tarderaient pas à être assiégées par les Royaux. Pons commença. Le sire de Pons était François Amanieu d’Albret. Irrité que Condé eût mis garnison chez lui, et que plus de deux cents Espagnols occupassent son château, il réunit quelques amis ; et, assisté des habitants de la ville qui voulaient montrer leur fidélité, il fit prisonnière dans la place la garnison espagnole avec son colonel, ses quatre capitaines et ses lieutenants. La tour, défendue par vingt- cinq hommes, capitula. Le prince de Tarente, un mois aprés, vint avec dix-sept cents hommes, attaquer la ville par quatre points, la prit après une vive résistance et la mit au pillage. Les habitants purent avec la garnison s’échapper par le pont qu’ils rompirent, pour éviter la pour suite des Frondeurs. Tarente eut soin de placer des sentinelles aux portes des églises et des couvents afin d’offrir, contre la fureur des soldats, un asile aux habitants qui n’avaient pu s’enfuir. Le château se rendit, le soir. Tarente envoya ses prisonniers à Taillebourg.

Ce n’était pas fini, et Pons n’était pas au bout de ses peines. Le comte d’Harcourt s’entêta à la possession de Pons. Il envoya M. de Folleville qui se mit en marche. Le 13, il est à Mérignac-du-Pin. Le 14, à Alias-Bocage. Son rendez-vous général est à Saint-Simon-de-Clermont. Là il apprend que Tarente arrive à Pons avec des troupes. Il se hâte. Dans ses troupes il a cinquante hommes du marquis d’Ars, vingt du comte de Jonzac, trente de Château-Chesnel et soixante bourgeois de la ville de Cognac. Tarente décampe. Il se dirige vers Saintes avec toutes ses forces. Le comte d’Harcourt l’attend à Préguillac et à la Jard. La déroute des Frondeurs fut complète. Ils furent poursuivis l’épée dans les reins jusqu’à Saintes. Des cinq ou six cents chevaux qu’avait le comte de Taillebourg, il ne s’en sauva pas soixante. Le reste fut tué ou pris.

V

Folleville ne pouvait faire le siège de Saintes. D’Harcourt lui envoya le marquis de Montausier, qui commandait à Angoulême, et Jacques de Rougé, marquis du Plessis-Bellière, qui était depuis deux mois à Marennes, surveillant le comte du Dognon, enfermé dans Brouage, et quelques régiments tirés du Périgord. Folleville fut chargé de faire évacuer Taillebourg. Du Plessis-Bellière et Montausier investirent Saintes, le 6 mars 1652. Le 7, les généraux reconnurent la place. Le prince de Condé avait donné l’ordre de brûler les faubourgs, si l’on ne pouvait les défendre. Saint-Pallais, Saint-Vivien, Saint-Eutrope, furent donc incendiés. Les Frondeurs cependant résistèrent encore un peu dans les maisons mi-consumées de Saint-Vivien. On conserva le clocher de Saint-Eutrope comme moyen défensif. Mais Bellière envoya cent hommes. Ils y trouvèrent trente soldats, un capitaine et deux lieutenants qui, pour ne pas être pris, avaient brisé l’escalier du clocher. Une botte de foin les enfuma. Ils se rendirent à discrétion.

A Saint-Pallais, il y avait deux monastères : celui des Sainte-Claire, aujourd’hui prison départementale, et celui des Bénédictines de Sainte-Marie, devenu caserne. Par l’entremise de Louise de La Rochefoucauld-Tourville, dont le parent, François de La Rochefoucauld, était un des chefs du parti, elles avaient obtenu de Louis de Bourbon une sauvegarde datée du camp de Saint-Porchaire en décembre 1651. Aussi le gouverneur de Saintes, Chambon, avant de mettre le feu au faubourg, fit abattre les maisons adjacentes. De cette sorte les deux couvents furent préservés. Ils restèrent seuls debout au milieu de l’embrasement général, et servirent de refuge à toute la population.

Du Plessis-Bellière s’était établi près de la citadelle, et Montausier sur les bords de la Charente. Une première tranchée fut ouverte entre le couvent des Lazaristes et la rivière, une autre au-dessus de celui dos Cordeliers, pour attaquer la citadelle. Le 8, on dressa les batteries. Chambon avait mille quatre cents hommes. Il fit plusieurs sorties, et résista énergiquement. Mais le 10, pressé par les Royaux, et craignant un assaut pour le lendemain, il demanda à capituler ; et on le laissa partir. Le prince de Tarente lui reprocha durement cette action comme une lâcheté ; le prince de Condé l’accueillit fort mal, et le peuple de Bordeaux le faillit mettre en pièces. Le siège avait duré quatre jours. Ce succès causa grande joie à la cour. Le Roi le manda à François de l’Hospital, maréchal de France, gouverneur de Paris.

La prise de Saintes devait amener celle de Taillebourg. En effet, du Plessis-Bellière alla assiéger Annibal de La Trémouille, qui y commandait pour son neveu, le prince de Tarente. Huit jours, le château fut sous le feu des batteries royales. Il fallut se rendre. Le 23 mars, on signa les articles de la capitulation. Les Frondeurs se dirigèrent vers Bourg-sur-Gironde, puis, de là, vers Bordeaux. Montausier retourna à Angoulême reprendre son commandement de l’Angoumois ; Bellière fit route pour Cozes et Marennes, dont il s’empara facilement. D’Estissac soumit les îles de Ré et d’Oleron. Restait Brouage. Le comte du Dognon, par suite des négociations de l’intermédiaire royal, Louis de Bassompierre, évêque de Saintes, céda, la place au Roi, moyennant 530,000 livres et le bâton de maréchal, « bâton qu’on aurait dû lui donner sur les oreilles, » disait Anne d’Autriche.

VI

Voilà les faits dont la postérité s’occupe ; voilà les actions dont se compose l’histoire. Un prince qui met des provinces à feu et à sang ; des seigneurs qui bataillent ; des prises de villes, des sièges de places, des luttes, des combats, des morts et des blessures, tels sont les événements dignes d’être notés, d’être appris par cœur à nos enfants, et admirés par les écrivains. Mais tout ce que suppose de souffrances, de misères et d’horreurs la guerre, et la guerre civile, qui s’en soucie ? Que deviennent les champs foulés par les pieds des chevaux dans ces marches et contre-marches ? Que deviennent les habitants des campagnes exposés aux pilleries des gens de guerre, aux dévastations alternatives de l’un et de l’autre parti ? Que deviennent les citadins dont les maisons brûlent, et qui sont exposés aux brutalités de la soldatesque, ? La Sain- tonge, théâtre de la guerre, fut cruellement éprouvée. La Fronde ne nous apparaît à distance que comme une guerre de couplets. La belle chose, en effet, de combattre en chantant ! de chansonner Mazarin, et de célébrer les beaux yeux de la duchesse de Longueville ! Les refrains de ce franc Bourbonnais, que ses contemporains surnommèrent Blot Y Esprit, nous font illusion, et l’amour rétrospectif de M. Cousin pour la sœur du grand Condé, nous aveugle un peu. Allons au fond. Que de misères ! Les grands chantent ; les petits paient. C’est toujours ainsi. Horace le reconnaissait déjà :

Quidquid délirant reges pleciuntur Achivi.

Et La Fontaine qui l’avait vu, le confirmait :

Les petits ont pâli des sottises des grands.

Vérité qui, pour être vieille et dater des Grecs ou même de plus loin, n’en est pas moins cruelle. Notre province l’éprouva bien et même trop. C’est le récit de ces douleurs que nous allons maintenant essayer.

VII

Pendant que la Fronde troublait ainsi la Saintonge et l’Aunis, un mal terrible sévissait à Saintes. La capitale de la province semblait être plus qu’une autre exposée à ces maladies épidémiques. Est-ce la Charente qui, en lui donnant la vie par le commerce et la facilité des transports, lui apportait la mort par ses miasmes ? Les marais qui l’environnent encore, malgré les énormes espaces qu’on a desséchés, expliqueraient très-bien ces visites presque périodiques du fléau. Toujours est-il qu’en 1605 la pauvre cité avait été cruellement éprouvée. Le détail de ses souffrances est tout au long dans les procès-verbaux du corps de ville. On dirait qu’ils ont servi à Boccace pour peindre la peste de Florence, au début du Décaméron. Tous les incidents qu’ont décrits Thucydide dans la peste d’Athènes, Ovide dans celle d’Égine, sont là, chaque jour relatés par le secrétaire des magistrats municipaux. La fiction n’a que faire ici ; l’art du poète est absent ; c’est la vérité toute nue, mais qu’elle est horrible !

Je n’ai pu retrouver quelle était la nature du fléau. Le mot de contagion et de pestiférés revient à chaque page ; ce qui n’a rien d’étonnant. Dans un moment d’épidémie, une maladie quelconque, est facilement attribuée au mal régnant, et aussi sous une influence pernicieuse, toute affection morbide prend promptement le caractère de l’épidémie. A la date du 16 septembre, je lis ce qui suit :
« A esté raporté par les nommés Savary et Le Cormier que les enffans du libraire qui est leur voysin estaient griefvement mallades d’une fièvre ardente accompagnée d’un dévoyement d’estomac, et que le dit libraire estait si faible qu’il ne se pouvait soustenir. Après lequel raport a été arresté que nous, nous transporterions sur les lieux ayans avecques nous ung des médecins et chirurgiens de la présente ville pour véritablement sçavoir l’estât et qualité delà ditemalladie aux fins d’y pourvoir promptement. Laquelle après avoir este recongnue vénéneuse par le sieur de Costrouse médecin et de Vallée chirurgien et nous-mêmes, qu’un des dits enfants aurait ung charbon en sa joue et une grosse tumeur sous l’oreille près ledit charbon, etc. »

Le mal commence en juillet et fait des victimes jusqu’en octobre. La période d’intensité est août et septembre. Alors le Conseil de la maison commune siège pour ainsi en permanence. Le maire Badiffe, les échevins Aymar, de la Vacherie, Soulet, Queu et les autres, rivalisent de zèle. La ville est divisée par quartiers. Deux citoyens notables sont désignés par chaque paroisse pour faire la visite des malades, informer tous les jours là municipalité des progrès de la contagion, et indiquer les mesures à prendre. Le 18 septembre, le corps de ville condamne, à chacun cinq livres d’amende, deux d’entre eux, Nicolas Lescuyer et Thibaud, parce qu’une pauvre servante était morte dans la paroisse Saint-Michel, sans qu’ils eussent fait leur rapport sur son état. Le maire paie de sa personne ; il est partout, et c’est lui qui le plus souvent instruit ses collègues de ce qui se passe.

Le 12 août, on prend cet arrêté :
« Attendu que le mal de la contagion augmente de jour en jour au faux bourg Saint-Eutrope, ont arresté que la porte-évesque sera fermée pour quelque temps et qu’il n’y aura que la porte de la ville ouverte pour aller puiser de l’eau à la fontaine. »

La porte Évêque, aujourd’hui porte Saint-Louis, étant fermée, on isolait ainsi le faubourg du reste de la ville.

On fait aussi « nettoyer et purger les faux bourgs. » Puis le fléau croissant toujours, on décide « qu’il sera basty et fait nombre de loges et cabanes pour y mettre les malades de contagion en lieu plus commode et propre que faire se pourra. » On se met donc à construire des loges. Tous les habitants s’empressent d’apporter du bois, des fagots, qui servent aux cabanes, ou qui, entassés sur divers points, sont allumés pour éloigner les miasmes mauvais et purifier l’air vicié.

L’hôpital regorge. Il n’y a plus de place. Les loges élevées dans la campagne lui deviennent une utile succursale. La mort les peuple, et les vide tour à tour et promptement.

On s’aperçoit que les médicaments vont manquer. Vite on envoie, à la Rochelle l’apothicaire Testé, « pour recouvrer des drogues convenables pour la composition des remèdes dont il convient user contre le mal contagieux ; » et il lui est alloué une somme de cinquante livres pour le voyage.

Des distributions régulières de pain et de remèdes sont faites. Le clergé répand d’abondantes aumônes. « Madame de Xaintes » l’abbesse de Sainte-Marie, et le prieur de Saint-Eutrope, sont plusieurs fois nommés. Des quêtes sont organisées à domicile ; et les collecteurs de la charité apportent à l’hôtel-de-ville les sommes ramassées. Et c’est grand besoin. La caisse est un gouffre ; tout ce qu’on y met est bientôt absorbé. Un jour même on n’y trouve plus un sou. « Et n’y ayant pour le présent aucun fonds en la maison de céans, » on passe un traité avec un boulanger accommodant. Il consent à « fournir sept vingt pains de deux liards pièce par chaque jour et par quatre jours en attendant payement. » Tout le monde fait preuve de dévouement.

En même temps, comme il arrive dans ces circonstances terribles, le péril rend égoïste. Salus populi suprema lex. Sa propre conservation passe avant celle des autres. Dès qu’un malheureux est atteint, vite’ on s’en écarte ; on le dénonce ; il doit être transporté aux loges ou à l’hôpital. On ne veut pas qu’il reste en sa maison. Il pourrait infecter les demeures voisines. L’abnégation et Le dévouement vont jusqu’au danger personnel exclusivement. Ils s’arrêtent dès qu’il y a peur. Le 13 septembre, voici une pièce que je copie :
« Se sont présentés aulcuns des habitants du fauxbourg de la Bertonnière, lesquels auroient remonstré que les pauvres des fauxbourgs Saint-Eutrope et Saint-Vivien étaient ordinairement vaganz par le dit fauxbourg de la Bertonnière, ce qui pouvoit causer le mal contagieux au dit fauxbourg, requéroient à ces fins leur estre permis se barricader contre ceuls des dits fauxbourgs pour obvier à ce que les infectés des dits fauxbourgs de Saint-Eutrope et de Saint-Vivien ne vagassent parmy ceuls de la Bertonnière. »
La requête fut rejetée.

Au mois d’octobre, l’épidémie est dans sa période décroissante. En novembre, il n’en est plus question.

Ces ravages ne furent pas sans doute les seuls qu’eut à souffrir la ville de Saintes. On signale vers 1573, à l’époque des guerres de religion, non pas peut-être une peste, mais la famine qui se fait sentir en Poitou, et qui dut certainement s’étendre en Saintonge.

L’actif éditeur de Niort, M. Clouzot, a publié, en 1865, le Journal historique de Denis Généroux, notaire à Parthenay, trouvé et annoté par un antiquaire distingué, M. Bélisaire Ledain. Voici ce qu’on y lit à la page 103 :
« Environ la fin de may et commencement de juin 1573, la cherté et défaillance des blés fut telle que le septier de seigle valait à Parthenay XXIIII I. qui est LX s. le boiceau et la charge XXXI I. Xs, parce qu’il en faut X boiceaux et demy à la charge. Et le froment XXXVI l. la charge ; dont les pauvres furent en tel nombre, qu’il s’en trouvait es aumônes générales de cette ville V mille si exténués qu’ils mouraient devant nos yeux, chose piteuse et épouvantable à voir, parce que l’on n’avait jamais vu le blé si cher de la moitié qu’il était à l’heure. La plupart des bonnes maisons mangeaient du pain d’orge presque vert. Ce sont en partie les beaux fruits que nous ont apportés les huguenots rebelles. »

Cette cherté générale en Poitou à cette époque est encore constatée par la Chronique du Langon. A cette date de juin 1573, le boisseau de froment se vendait, à Fontenay-le-Comte, 100 sous et 4 livres 10 sous. A St-Maixent, Michelle-Riche, dans son Journal, nous apprend que le boisseau de blé valait alors 60 sous, et un mois plus tard 4 livres.

Je n’ai rien sur cette famine de 1573 en Saintonge. Hélas ! c’est bien assez de l’épidémie en 1652.

VIII

Saintes, avant la Révolution, comptait sept paroisses en y comprenant les faubourgs : Saint-Maur, Saint-Pierre, Saint-Michel, Sainte-Colombe, Saint-Eutrope, Saint-Vivien et Saint-Pallais. C’est trois de plus que maintenant. Les seuls actes de cette époque, qui ont échappé aux dévastations et aux ravages, sont ceux de Saint-Michel. En 1649, la paroisse compte quinze décès ; en 1650, il y en a dix sept. Les pages, pour l’année 1651, manquent. En 1653, le total descend à sept. C’est une année exceptionnelle. On en verra la raison. La moyenne des trépas, pour la paroisse de Saint-Michel, peut donc être évaluée annuellement à seize environ. Or, quel est le chiffre des morts en 1652 ? Le mois de janvier donne vingt-deux décès, c’est plus à lui seul qu’une année entière. Celui de février, plus court de trois jours, en donne encore treize. En mars, trente-neuf personnes succombent ; soixante-quatre en avril. En mai, le fléau décroît ; il n’y a plus que vingt-sept inhumations. Juin en compte quatre ; juillet, onze ; août, même nombre qu’en juin. Octobre en a trois ; septembre, cinq. Les deux derniers mois retombent dans la normale et voient seulement deux et cinq enterrements. En somme, l’année 1652 offre le chiffre effrayant de cent quatre-vingt-dix-neuf décès. Les cinq premiers mois y figurent pour cent soixante-cinq. Aussi l’année suivante n’a plus que sept cas. La mort avait tellement pris quelle ne trouvait plus rien.

Ce résumé d’une paroisse peut donner une idée des pertes que fit la ville dans les six autres.

Au plus fort de l’épidémie, le sol de l’église de Saint- Michel est plein. Les cadavres y sont pressés et entassés. Le cimetière lui-même est insuffisant. On a recours à celui de Sainte-Colombe qui, nouvellement créé, n’avait pas encore eu le temps de se trop garnir.

Lisons la pièce suivante qui est inédite :
Louis de Bassompierre, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique, évesque de Saintes, aux fabriquent de l’église de Sainte-Colombe, salut et bénédiction.
Sur la requeste verbale qui nous a esté faite par nos vénérables confrères les chanoines et chapitre de notre église cathédrale, de permettre que le curé de Saint-Michel de cette ville, inhumé des corps de ses paroissiens dans le cimetière nouvellement accordé à la paroisse de Sainte-Colombe, parce que celui de Saint-Michel et l’église sont remplis depuis quelques jours à cause de la présente mortalité dont cette ville est affligée, nous vous mandons et ordonnons de laisser faire au dit curé les dites inhumations dans le dit nouveau cimetière, prenant toutefois le droict qui appartient à la dite fabrique pour l’ouverture et la terre selon notre réglement, pour nous en rendre compte à la fin de temps sans que la présente permission, accordée par nous aux dits sieurs du chapitre et au dit curé, puisse tirer en conséquence d’aucun droict qu’il y agent ny durer plus que six mois à compter de la datte des présentes,
Donné à Saintes, en notre palais épiscopal, le quatrième jour de may 1652.
LOUIS, évesque de Saintes.
Par Monseigneur, MERCIER.

La maladie qui causait de tels ravages était le pourpre. Le 5 juin, on fait le service funèbre de messire Joachin du Gaignon, doyen du chapitre de Saint-Pierre, « enterré le visage couvert à cause de la maladie dangereuse, ayant sur son coffre son aulmusse et son bonnet. » Le 6, c’est Michel Damoiseau, qui a succédé à Jean Cassan, chanoine décédé, et n’a joui que un mois et six jours de son bénéfice. Il est aussi enterré « le visage couvert, et est mort du pourpre. »

La mort frappe indistinctement. Le 21 mars 1652, succombé Jacques Blanchet, curé de Sainte-Colombe depuis 1638, et à qui on donne pour remplaçant Marc Duffet (1652-1663) ; le 25, c’est Antoine Carrier, « de Pampelune en Languedoc, capitaine au régiment de Poitou. » Le 10 avril, un pauvre soldat du régiment de Chambon. Le 16, est inhumé « noble homme Jean Moyne, sieur de Rouffiac, receveur des consignations de Saintonge. » Le 28 juillet, un soldat de la compagnie du sieur Chapelat, capitaine au régiment de M. de Montausier. Ainsi sont frappés également les adversaires qu’a épargnés le canon. Le 26 novembre, c’est le tour d’une jeune fille, Anne Dexmier, âgée de dix-huit ans, fille de Louis Dexmier, procureur au siège présidial de Saintes, qu’on ensevelit dans le chœur de l’église. Puis des valets, des gens de métier, des soldats.

Le 23 janvier, c’est Alexandre Bazin, de Lyon, du régiment de Chambon. A la suite de la mention de son décès, le curé, M. Mareschal, ajoute cette note : « Dix-huit morts, tant habitans des faux-bourgs que soldats, ont été enterrés dans le cimettière, desquels on ne scait les noms. » La presse est si forte qu’on ne prend plus la peine d’indiquer les noms et prénoms. On se hâte : car l’épidémie va vite en besogne, et fournira bien d’autres trépas à enregistrer. Enfin je cite, parce qu’elle porte le nom de Michel Montaigne, dont elle était petite-nièce, Anne de Montaigne, veuve de noble’homme, Jean Goy, procureur du Roi au siège présidial de Saintes, qui meurt le 26 janvier 1653.

IX

Ici je ne puis, comme pour l’épidémie de 1605, raconter les détails. Les documents où on les pourrait trouver, c’est- à-dire les délibérations de l’échevinage de Saintes, manquent complètement. Nous sommes forcés de nous contenter des registres paroissiaux, ou plutôt d’un registre paroissial. Mais la statistique qu’il livre peut donner une idée suffisante de la mortalité.

Il est un autre document qui a pour nous une importance réelle au point de vue de la Fronde en Saintonge. C’est le journal et la correspondance de Samuel Robert, lieutenant particulier de l’élection de Saintes en 1650. M. de la Morinerie, dans son curieux Rapport sur les archives de la Mairie et du Palais-de-Justice de Saintes, en 1862, parle ainsi de cet historien inédit :
« , Pendant son séjour dans la capitale, Samuel Robert entretient ses amis de Saintonge de toutes ses démarches ; il note les bruits de la cour et de la ville, et ses remarques nous initient à de curieuses révélations sur ces temps de troubles.
 » Revenu au pays, il continue de tenir au courant le brouillon de sa correspondance qui devient de plus en plus abondante en détails. Il écrit tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend ; il suit à la piste les marches et contre-marches des armées du Roi et de la Fronde. Il a l’œil ouvert sur les préparatifs du comte du Dognon, et tout ce qu’il rapporte peint à merveille le caractère à double face de ce personnage. Il nous montre en scène le prince de Condé, le comte d’Harcourt, le duc de Tarente, La Rochefoucauld, Saint-Simon, Richelieu, Bellière, du Vigean, Matha, Jonzac et Balthazar. Les évènements se pressent sous sa plume ; il nous fait assister aux deux capitulations de Saintes, à l’arrivée des Espagnols en cette ville, à l’horrible saccagement de Pons, à la destruction de Moëze, aux sièges de Cognac, de Saint-Jean-d’Angély, de Tonnay-Charente, de Brouage, et d’autres lieux de la province, au combat de Montanceys, en Périgord. »

Y a-t-il dans ces Mémoires quelques passages relatifs aux malheurs de notre province pendant la Fronde ? Nous l’ignorons. Il est à croire que Samuel Robert n’a pu voir de ses yeux les misères de ses concitoyens, sans en dire un mot.

Du reste, les années de la Fronde sont désastreuses pour toutes nos provinces. Il semble que tous les fléaux se soient entendus pour fondre ensemble sur notre malheureuse patrie. « La France entière, dit M. Feillet, était aussi désolée que les provinces envahies ; presque partout, à la suite des mauvaises récoltes, de la misère et du passage des armées, la peste, alors en quelque sorte endémique et permanente en France, s’était déclarée avec une violence excessive. La Normandie, exempte des maux de la guerre, fut réduite aux abois par ce fléau. »

En 1651, les inondations furent générales, tellement qu’on appela cette année : l’année du déluge. La Charente déborda comme elle le fait tous les ans, mais dans des proportions plus vastes et pendant plus longtemps. C’est ce qui amena la mortalité constatée à Saintes. La maladie qui enleva tant de personnes est le pourpre ou fièvres pourprées, produites précisément par de mauvaises conditions hygiéniques et climatériques. Dans la Champagne, cet fut le même fléau. Un manuscrit que cite M. Feillet le dit assez : « Nos médecins étaient à bout, et ils ne pouvaient découvrir le vrai principe de cette malignité fatale. Frère Jean Roch, jésuite, qui se mêlait de pharmacie et de remèdes, vint fort à propos dans cette extrémité. Il suivait une méthode toute différente de la leur et réussissait.

 » La plupart de ceux qu’il traitait échappaient. Il jugea que la nature de ces fièvres était pourprée, et il employait l’émétique avec succès. »

Il serait bien intéressant d’avoir, ville par ville, la nomenclature des malheurs qu’on souffrit alors et la statistique des décès. On suivrait aisément la marche du fléau. Les registres paroissiaux sont pour cela d’un puissant secours. Mais existent-ils partout ? Il y a là une mine de précieux renseignements pour l’histoire des classes pauvres. M. Alphonse Feillet a bien fait d’ouvrir ce précieux filon dans son livre intéressant et remarquable : La misère au temps de la Fronde et Saint-Vincent de Paul ; il peut encore ajouter à la richesse de ses découvertes. Que chacun fouille les archives de sa ville et de sa commune. On trouvera de précieux documents, nous en sommes persuadé.

X

Le cœur n’est-il pas serré par tant d’effroyables misères ? Et si, au milieu de ces horreurs, n’apparaissait la compatissante figure de saint Vincent de Paul, on se prendrait à douter de l’humanité qui commet tant de forfaits, et de la justice divine qui les tolère. Heureusement la charité d’un seul homme, son inaltérable dévouement, les ressources qu’il trouve dans son cœur, rassérènent un peu l’âme, la consolent du spectacle affreux de tant de misères, et aussi lui inspirent une plus profonde admiration pour lui.

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