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1669 - Claude Perrault raconte son voyage en Aunis et en Saintonge

mardi 30 septembre 2008, par Pierre, 2060 visites.

Ce rcit de voyage au style alerte, agrment de petits croquis, nous fait dcouvrir des aspects originaux de la Rochelle, Chtelaillon, Yves, Rochefort, Soubise, Brouage, Royan. Dj, les touristes de 1669 s’intressaient plus la cte qu’ l’arrire-pays !

La famille Perrault :

Pierre Perrault, avocat au Parlement de Paris, et Paquette Leclerc, eurent au moins sept enfants, dont :

- une fille, Marie, morte encore enfant
 Jean, avocat, mort et enterr Bordeaux en 1669, au cours du voyage racont ici.
 Nicolas, docteur de Sorbonne (7 juin 1624 - 1662)
 Pierre, receveur gnral des finances Paris (2 avril 1611 - aprs 1675)
 Claude, mdecin devenu architecte (25 septembre 1613 - 11 octobre 1688 : il est le rdacteur de ce rcit de voyage.
 Charles, conseiller du Roi et contrleur de ses btiments (13 janvier 1628 - 15 mai 1703), le plus connu des frres : c’est l’auteur des clbres Contes de Perrault.

Source : Mmoires de ma vie, par Charles Perrault et Voyage Bordeaux (1669), par Claude Perrault, comments par Claude Bonnefon - Paris - 1909 - BNF Gallica

Voyage Bordeaux (1669)

Nous fmes dner Saint-Michel-en-l’Herm [1]. C’est une abbaye dont le cardinal Mazarin a affect le revenu au Collge des Nations. Elle est tout fait ruine et abattue tant par les Huguenots que par la vieillesse. Nous dinmes chez le prieur avec trois des principaux officiers de Luon, qui toient venus une lieue au-devant de nous, et qui nous accompagnrent pour nous conduire dans des landes jusqu’ Braud [2], qui est l’embouchure de la rivire de Svre, que nous passmes au temps que la mare toit la plus haute ; ce qui nous toit ncessaire pour faciliter l’embarquement de notre carrosse, qu’il fallut mettre dans un bateau qui toit si troit qu’il y avoit une roue de derrire dans l’eau.

Nous arrivmes La Rochelle sur les sept heures du soir et nous fumes coucher au Chne-Vert, qui est la meilleure htellerie de la ville, o nous fmes assez mal couchs. Le procureur du Roi, qui avoit t mand par M. du Laurent, nous vint offrir ds le soir de nous conduire le lendemain dans son carrosse par toute la ville.

25. La Rochelle. glise cathdrale. Le havre. La digue. Les tours qui sont l’entre du havre. Le temple. L’htel de ville. Les rues. Les fontaines.

Le mardi 20, nous fumes d’abord l’glise cathdrale, qui est dans l’ancien temple des Huguenots ; elle est octogone, pans ingaux, ayant 20 toises de long sur 14 de large. De l nous fmes voir le havre, qui toit presque sec cause du reflux de la mer, qui toit dans son plus bas, ce qui nous donna la commodit de voir la digue que la mer couvre quand elle est revenue. Nous fmes djeuner un cabaret qui est au bout de la digue, accompagns de M. Berger, banquier, de La Rochelle, qui a plusieurs vaisseaux qui lui appartiennent, et d’un capitaine de navire. Ayant pass le long de la digue, nous nous embarqumes dans une chaloupe servie par sept matelots et nous fumes une lieue de l la voile aborder un grand vaisseau de guerre qui toit la grande rade, prt partir pour les les de Saint-Christophe [3], et qui devoit mener M. de Schomberg [4] en Portugal. Il n’attendoit que Mme de Schomberg, qui toit malade, fut en tat de partir. Ce vaisseau toit de onze douze cents tonneaux, charg de 60 pices de canon et de 240 matelots, avec 110 soldats. Nous montmes de notre barque dans le bord, qui toit haut de plus de quinze pieds, par une chelle qui est compose de morceaux de bois ou chellons qui sont clous sur le vaisseau, au travers desquels une corde est passe laquelle on se tient. Mais, outre cela, nous trouvmes trois ou quatre matelots de chaque ct de l’chelle, qui comme des singes toient colls et agriffs je ne sais quoi, qui nous aidrent monter.

tant entrs sur le bord, nous fmes reus par M. Gabaret [5], capitaine du vaisseau, qui nous mena djener dans sa chambre, d’o il nous conduisit dans tous les appartements de son btiment. En sortant de la chambre, nous trouvmes tous les soldats sous les armes sur le tillac et le grand pavillon blanc arbor la pouppe. Nous vmes le dtail de tout l’quipage qui est une chose surprenante, vu la quantit de choses qui y sont disposes et dont la place est mnage avec un soin qui n’est pas imaginable. Nous fmes sous le premier pont o est la cuisine, qui a deux chemines, l’une droite et l’autre gauche, dans l’une desquelles il y avoit une marmite de la grandeur d’un demi-muid qui bouilloit. A ct de la chemine est le four. Sous le second pont tait une curie. Il y avoit des tets o il y avoit des cochons avec quantit de cages pleines de poulets. On nous mena aussi dans la sainte-barbe, qui est sous la chambre du capitaine, o on serre tous les ustensiles qui servent l’artillerie. Nous retournmes enfin dans notre chaloupe, que nous trouvmes plus agite que quand nous en tions sortis. Nous retournmes avec six avirons et en passant nous fmes salus de trois voles de canon qui furent tires d’un vaisseau qui toit la rade, appartenant M. Berger. Nous trouvmes que la mer avoit recouvert la digue et nous entrmes dans le port entre les tours de Saint-Nicolas et de la Chane, dont la dernire est presque ruine. Je remarquai que la tour qu’on appelle de la Chane n’est point celle laquelle la chane est attache, mais une autre beaucoup plus petite, qui est entre celle qu’on appelle de la Chane et celle de Saint-Nicolas.

A est la tour de la Lanterne ; B, celle de la Chane ; C est la petite tour ; D est celle de Saint-Nicolas.

tant arrivs, nous fmes voir le nouveau temple, qui est un bout de la ville. Il est peu prs de la grandeur de l’ancien, mais il est moins large. Il a de grandes galeries de trois cts qui sont fort larges, dans lesquelles les siges sont en amphithtre. Il y a un petit porche la porte o est une niche dans laquelle se met celui qui tient la bote de la qute.

Nous vmes aussi l’htel de ville, qui est petit, mais curieusement bti d’une architecture orne de colonnes et de pilastres corinthiens, de niches et de figures, avec’ un double escalier en perron assez joli. Toute la ville est pleine de boutiques de marchands et d’artisans et presque toutes les maisons sont portes sur des arcades de pierres de taille. Il y a plusieurs fontaines dont on tire l’eau avec des pompes. Il ne reste aucuns vestiges des anciennes fortifications ; il n’est demeur que les portes, qui sont belles, ornes de pillastres assez faonnes avec les armes de France et les chiffres des rois du rgne desquels elles ont t bties. Ces mmes armes et chiffres sont sur les portes des deux temples.

Chatelaillon. Yves.

De La Rochelle nous vnmes coucher Yves, qui est sur le bord de la mer, un demi-quart de lieue de Chatelaillon [6], qui est un petit hameau o il y a un chteau ruin qui est sur un rocher qui pend sur la mer. La moiti d’une des tours de ce chteau toit tombe dans le chemin, dont toutes les pierres toient encore jointes ensemble. A Yves, l’htellerie o nous fmes coucher toit pleine de monde, quoique ce ft un pays assez loign. D’abord que nous fmes entrs, il nous prit envie tous d’crire nos mmoires en attendant le souper, y ayant long temps que nous n’avions rien crit. Le silence o nous tions nous fit trouver le bruit de l’htellerie fort insupportable, surtout celui qui se faisoit en une chambre proche de la ntre, o cinq ou six personnes parloient si haut et si confusment que nous fmes sur le point de leur aller dclarer que nous ne pouvions plus supporter l’incommodit que leur brutalit et leur emportement nous causoit, lorsque nous dcouvrmes que c’toient six pres de l’Oratoire, qui, pour ne passer point pour des Tartuffes et pour pratiquer le prescript de saint Franois de Sales, suivant l’air de la nouvelle manire des dvots, faisoient admirablement bien leur devoir de rire sans sujet et de parotre fort contents et satisfaits. Un d’entre eux qui se trouva de la connoissance de M. de Gomont et parent de M. du Laurent soupa avec nous et nous pensa tourdir par un ris continuel.

26. Rochefort. Le port dans la Charente.

Le lundi 26, nous arrivmes sur les neuf heures du matin Rochefort, qui est un village sur la Charente, entre Tonnay-Charente et Soubise. En cet endroit, la Charente s’tant trouve fort propre loger les vaisseaux et leur servir de port cause de sa profondeur, le Roi a commenc depuis quatre ans y faire btir un arsenal pour servir de magasin et de lieu pour la construction et quipement des vaisseaux. M. Colbert de Terron, intendant de la province [7] et qui a la direction de cet ouvrage, nous retint et nous rgala avec toute l’honntet et toute la civilit imaginable, et nous fit voir fort exactement tout ce qu’il y a d’excut de ce grand dessein qui nous surprit et nous parut tout fait royal, car il y a plus de deux mille ouvriers qui y travaillent.

La corderie. L’tuve. La chaudire. — Nous fmes d’abord la corderie, qui est une pice qui est acheve et dans laquelle les ouvriers travaillent actuellement. C’est un btiment qui a 120 toises de long, ayant deux grands pavillons aux bouts et un au milieu. Les corps de logis qui sont joints par ces pavillons ont quatre toises de large ; dans l’tage du dessus sont les moulins pour la filure. Les rteaux qui soutiennent les fils sont fort creux, en sorte qu’ils n’empchent point de passer pour peu qu’on baisse la tte, mais il faut prendre garde ses cheveux, autrement ils sont en danger d’tre employs tenir les ancres des navires ou d’tre condamns aux galres. Dans l’tage de dessous, on assemble les petits cordons qui ont t faits dans celui d’en haut et on en compose les gros cables. Nous y en vmes de 22 pouces de tour. Dans un des pavillons du bout, sont les ouvriers qui apprtent le chanvre, et dans l’autre est l’tuve et la chaudire pour goudronner les cables. L’tuve est une petite chambre bien close dans laquelle on met les cables bien couverts de toiles, ayant dessous son plancher un fourneau qui chauffe avec un feu lent, ce qui rend les cables de durs et de roides qu’ils taient fort souples et fort maniables et qui les dispose tre pntrs et plus facilement imbus par le goudron qu’on fait chauffer proche de l’tuve dans une chaudire qui a neuf dix pieds de long sur six ou sept de large. Au dessus de la chaudire, il y a un moulinet qui tire le cable par le bout qui a premirement tremp dans la chaudire et le dvide petit petit, mesure qu’il est tir de l’tuve d’o il descend dans la chaudire et remonte sur le moulinet.

La fonderie.

Par del la corderie est la fonderie qui n’est pas encore acheve. C’est un btiment qui a 31 toises de long sur 14 de large ; il est partag par deux rangs de piliers qui soutiennent des votes de pierres de taille et qui composent trois alles. A un des bouts, il y a une espce de puits d’environ trois toises de long sur deux de large et profond de trois, dans lequel il y a un degr qui rampe le long de l’un des cts et qui ne descend que jusqu’ la moiti. Ce puits est fait pour y enterrer les moules des canons. Joignant ce puits on nous montra l’endroit o doit tre le bassin fondre le mtal et le fourneau ct un peu plus bas.

La forge pour les ancres.

Ensuite nous vmes la forge o l’on fait les ancres, qui sont composes de plusieurs barres de fer que l’on rougit pour les souder ensemble, en les battant sur l’enclume.

L’arsenal gnral. L’arsenal particulier.

L’arsenal gnral est un autre btiment rempli d’un nombre infini de poulies ou roulis de toutes grandeurs pour les cordages, de clous de diffrentes sortes, de mousquets, de pertuisanes, etc. Cet arsenal a 31 toises de long sur huit de large. Il y a aussi un autre arsenal particulier que l’on btit devant, qui est divis comme en plusieurs cellules dans lesquelles on doit amasser ce qui est ncessaire chaque navire.

Le magasin des poudres.

Le magasin des poudres est un grand difice vot de pierres de taille, deux tages spars par un plancher de charpenterie. Le second seul est destin pour les poudres, afin d’tre schement. Ce btiment, qui a vingt toises de long sur cinq de large en dedans, est isol et enferm d’une muraille qui est distante du btiment environ six toises afin d’empcher l’approche de ce lieu tous ceux qui pourroient y apporter du feu.

Le hangard des mats, vergues et antennes.

Joignant le magasin des poudres est le hangard des mts et vergues, o on travaille quarrir et arrondir, lier et joindre ensemble les gros arbres dont on fait les mats et les vergues et antennes.

L’arsenal des futailles.

Il y a encore un grand lieu appel l’arsenal des futailles o sont serrs et rservs les tonneaux et barriques.

La Forme.

En un autre lieu loign d’environ sept ou huit cents pas de ces arsenaux, on nous fit voir le commencement d’un btiment appel la Forme, parce qu’il est en quelque faon de la forme d’un navire. Il est destin pour refaire ce qui se trouve endommag aux vaisseaux, principalement au-dessous, vers la quille. C’est une fosse joignant le cours de la rivire dans laquelle on fait entrer le vaisseau par une gorge troite qui se ferme par le moyen de deux battants, et ensuite on tire l’eau qui est enferme dans la fosse avec des pompes, calfeutrant les jointures des battants mesure que l’eau s’abaisse afin qu’aprs que toute l’eau est vide, on puisse travailler au-dessous du vaisseau, qui a t doucement pos sur des trteaux lorsque l’eau en s’abaissant l’a laiss descendre. Car, par ce moyen, lorsque le vaisseau a t raccommod loisir, on ouvre les portes et l’eau rentrant dans la fosse lve le navire de dessus les trteaux et le le met en tat de sortir de la fosse et d’entrer dans le havre.

Il y avoit dans la Charente quantit de grands vaisseaux dont le plus beau est nomm la Charente [8], de 1.200 tonneaux, charg de 70 pices de canon. Il y avoit aussi une petite galre enrichie de sculptures et de dorures fort proprement montes, dans laquelle nous devions tre conduits Soubise pour y passer la Charente ; mais, parce que nous tardmes trop longtemps et que la mare toit devenue trop basse, M. de Terron nous donna son carrosse pour aller jusqu’ Soubise, o notre carrosse nous attendoit avec nos gens, qui toient all passer Tonnay-Charente.

La nouvelle ville.

Rochefort qui n’toit qu’un village devient de jour en jour une belle ville par les btiments qui s’y font. Suivant les alignements qui sont donns, les rues sont larges et droites comme au Havre. Les maisons sont bties en partie par le Roi, en partie aussi par des particuliers qui le Roi donne la place pour [9] de redevance.

Soubise. Brouage.

Nous passmes la Charente Soubise [10], qui n’est qu’un village, d’o nous fmes dans notre carrosse jusqu’ Brouage [11] ; nous le laissmes sur le bord de la mer o il passa la nuit. Lorsque nous emes pass le bras de mer qui est d’un quart de lieue au plus, nous nous descendmes au port, au droit de la porte, et ayant t arrts par la sentinelle la palissade, nous donnmes une lettre que nous avions de M. de Terron M. de Campana, qui commande dans la place, qui envoya le capitaine de ses gardes et l’aide du major nous complimenter et faire excuse de ce qu’il ne nous pouvoit recevoir lui-mme cause de son indisposition. Le soir, il nous envoya encore complimenter avec des prsents de vin. Il y eut un grand bruit au corps de garde, cause que l’on n’avoit pas pris nos noms en entrant. Nous soupmes au chevet du lit de M. de Gomont qui se trouvoit mal. MM. de La Framboisire, commissaire des guerres de la province, et de Villeneufve, parent de M. de Gomont, souprent avec nous. Ces messieurs, que nous avions dj vus La Rochelle, nous vinrent trouver Brouage pour nous accompagner quelque temps.

27. Brouage. La ville. Les bastions. Les dehors. Les magasins.

Le vendredi 27, nous fmes voir la ville et les fortifications, conduits par plusieurs officiers. La ville est un village dont les rues sont alignes. Au milieu de la ville il y a une glise qui est la paroisse, et, proche l’glise, une fontaine. Les fortifications sont belles et acheves, qui consistent en sept grands bastions qui ont trente-six toises de face ; il n’y en a qu’un qui soit rectangle, les autres sont plus obtus. Il y a une grande demi-lune dtache au milieu d’une grande courtine. Toute la place est environne de la mer ou de marais salants, except l’endroit qui regarde la Saintonge qui est fortifi par un ouvrage corne fort loign de la place. Le tout est revtu de pierres de taille. Le corps des parapets est en briques, la rserve du glacis et des embrasures qui sont de six toises en six toises dans les bastions. Il n’y a point de contrescarpe revtue. Chaque bastion a trois gurites, l’une chaque angle. Toutes les embrasures sont garnies de canons. Il y a deux grands magasins, l’un o il y a trois cents muids de vin, l’autre qui est rempli d’armes pour la cavalerie et pour l’infanterie.

Remarques gnrales sur le pays. La manire de labourer, de couvrir les maisons. Les tuiles. Le pain. Les fruits. Le langage.

Avant qu’entrer plus avant dans la Saintonge, nous fimes les remarques gnrales du Poitou, qui sont que le pays que nous avons vu est dsagrable et semblable la Beauce, ayant peu de rivires, de ruisseaux et de fontaines, point de prairies, ni d’arbres, ni de collines ; que les terres sont laboures par des sillons tortus en garde de poignard ; que ces sillons sont faits et composs de deux sillons opposs qui laissent une lvation au milieu, de la largeur de six ou sept pouces ; que toutes les maisons sont couvertes de tuiles courbes, non pas la manire de Flandre en S, mais seulement en C. en sorte que les bords de deux ranges qui sont couches sur des planches qui tiennent lieu de lattes en travers sur les chevrons sont couvertes par une range de tuiles dont la convexit regarde le ciel. Cela fait que l’eau qui est toute rassemble clans les canaux que font les tuiles du dessus coule fort vite et qu’il n’est point ncessaire de donner beaucoup de pente aux toits. En effet, les pignons des maisons n’ont point d’autre figure que celle des frontons de l’architecture antique, et cette pente est si douce que les tuiles sont simplement poses sans tre accroches ni cloues aux lattes comme les ntres. Que le pain sent partout l’ivraie et la nielle. Que le raisin est vert et a la peau dure, qu’il n’y a de bon que le muscat. Que le parler mme des villageois n’est gure plus diffrent du franais que celui des paysans d’autour de Paris.

Les marais salants.

De Brouage nous fumes coucher Royan et vmes en passant les marais salants, qui tiennent quatre ou cinq lieues de pays. Ce sont des lieux creuss d’environ trois ou quatre pieds, aplanis niveau, de 5o ou 60 toises en carr. Cette place est partage en plusieurs carreaux AA d’environ 100 pieds de surface, les uns carrs, les autres oblongs, qui sont spars les uns des autres par de petites digues BB, larges d’un pied et demi, hautes de deux ou trois pouces. Le long de ces carrs il y a comme des alles CC, qui sont spares des carreaux par des digues DD un peu plus hautes que celles des carrs, afin de contenir une eau plus haute que celle qui est dans les carreaux. Ces alles sont larges de trois ou quatre pieds : leur usage est de recevoir l’eau de la mer qui emplit cette alle comme un canal, o l’eau est haute de quatre ou cinq pouces, afin de la faire entrer de l dans les carrs par des brches qu’on fait aux petites digues et qu’on ferme quand il en est entr environ deux pouces d’paisseur. On appelle l’eau qui est dans le canal la nourriture, parce que la chaleur du soleil ne produit le sel que dans les carreaux o l’eau est peu paisse et il dispose seulement celle qui est plus paisse dans le canal se changer en sel plus facilement lorsqu’on la fait entrer clans les carreaux aprs que celle qui y toit a t endurcie en sel, ce qui se fait d’ordinaire en douze heures, mais toute l’eau ne s’endurcit pas.

On amasse avec des rteaux ce qui est dans chaque carreau en un monceau sur la petite digue, o on le laisse goutter, et de l on le porte sur la grande digue EE et on fait des monceaux comme de foin dont quelques-uns sont ronds, appels pilotes, d’autres sont en long, appels vaches.

Saujon.

Avant que d’arriver Royan, nous vmes le chteau de Saujon [12], bti par le cardinal de Richelieu et qui appartient prsent au duc de Richelieu. C’est un btiment qui a trois corps de logis, flanqus par quatre pavillons, ayant seulement au-devant un mur de clture et un portail, le tout enferm de grands fosss fond de cuve sans jardin.

Royan. Le chteau. La tour de Cordouan.

Royan est un petit village sur le bord de la Garonne, assez proche de son embouchure, qui a un chteau bti sur un rocher qui est tout fait ruin et dont il n’y a de reste que les moitis de deux tours fort hautes. Les moitis qui sont abattues sont celles qui toient du ct de la mer. Par del le chteau qui est hors la ville, il y avoit sur un pointe de rocher une pice de canon fort grosse et fort rouille qui avoit cras son afft, qui toit aussi fort pouri. De cet endroit nous vmes avec des lunettes d’approche la tour de Cordouan, qui est deux lieues de l. Nous fmes voir pcher des squilles, qu’on appelle chevrottes en Normandie et de la sant en ce pays-l. Le temps toit si beau que nous primes rsolution de nous embarquer le lendemain pour aller voir de plus prs ce merveilleux difice, quoi qu’on n’ait pas accoutum d’y aller aprs la mi-septembre. Nous fmes march le soir avec les matelots pour nous tenir une chaloupe prte ds le matin pour partir avec la mare ; mais le temps changea la nuit et le bruit de la mer nous veilla et nous fit changer de rsolution. Nos matelots mmes ne nous conseillrent pas aussi, quoique ayant beaucoup de regret, d’entreprendre ce voyage.

28. Le port de Royan.

Le samedi 28 nous partmes sur les huit heures du matin, que la mer s’toit tellement retire que nous traversmes le port en carrosse sur un sable qui est aussi noir et aussi menu que de la cendre, et qui, tant mouill, est si ferme qu’ peine pouvoit-on y voir la trace des roues du carrosse et des pieds des chevaux, quoique, quand il est sec, on y enfonce jusqu’ la cheville du pied, comme dans de la boue. Nous remarqumes que la mer en se retirant laissoit sur le sable des traces en ondes en quelques endroits, et en d’autres elle en laissoit en forme de point de Hongrie ou de chevrons briss. Le long du chemin mon frre se trouva mal. Il avoit dj commenc tre inquit toute la nuit, ce qu’il attribuoit la senteur des draps qui avoient t parmi des roses.

Saint-Fort. Saint-Disant. Le chteau. Saint-Bonnet.

Nous fumes dner Saint-Fort [13] qui est un petit bourg. Le seigneur du lieu, nomm de Bonnefoy, vint avec beaucoup de civilit nous offrir son logis. Nous trouvmes que c’toit un huguenot et le prvt de Saint-Disant [14], o nous descendmes, nous assura qu’il toit des plus entts. Nous trouvmes ce prvt dans le chteau, qui appartient M. de Nesmond. Le chteau est une maison platte, non pas seulement parce qu’elle n’est pas fossoye, mais parce que c’est fort peu de chose, et le prvt encore moins : il avoit un justaucorps gris qui n’toit point rapic son grand prjudice. Le temps que nous mmes visiter ce chteau fut cause que nous nous anuitmes et que, nonobstant un guide que nous avions pris, et nos flambeaux et nos lanternes, nous nous garmes sur les neuf heures dans un bois o nous fmes longtemps attendre nos cavaliers, qui trouvrent une maison d’o personne ne voulut sortir pour leur indiquer le chemin, mais on leur prsenta seulement le bout d’un fusil par dessus une mchante porte demi rompue. Nous fmes contraints d’avoir recours au ciel et de nous redresser par les toiles qui nous furent assez favorables pour nous faire rencontrer un grand chemin cent pas du lieu de l’observation des toiles. Ce chemin, dans l’espace de moins d’un demi-quart de lieue, nous conduisit dans Saint-Bonnet [15], qui toit le lieu pour lequel nous tions partis dessein d’y coucher.

Nous fmes heurter au Lion o tout toit couch. En entrant dans la cuisine, nous oumes le matre qui toit dans son lit, qui nous offrit des perdrix et des pigeonneaux pour notre souper. C’toit un samedi, en un lieu plein de Huguenots. Nous fmes assez peu aviss pour dire que nous ne voulions point souper, comme en effet nous ne soupmes point parce que nous avions fort bien dn et fort tard. Cela fit que nous emes toutes les peines du monde faire lever la matresse et sa servante pour faire nos lits. Cependant qu’on les apprtoit, M. de Gomont fut dans la cour pour quelque affaire o il tomba dans une fosse creuse de cinq ou six pieds, o il se pensa tuer, et d’o on le retira tout froiss. Dans ce moment mon frre commena se mieux porter


[1Commune du canton de Lucon, arrondissement de Fontenay-le-Comte (Vende).

[2L’anse de Braud est l’anse fluviale de la Svre, la limite de la Vende et de la Charente-Infrieure. Un bac permet encore de continuer la route de Luon La Rochelle.

[3Ile des Antilles dans laquelle les Anglais et les Franais s’taient tablis ce qui fut la cause de nombreuses difficults. Le trait d’Utrecht la cda dfinitivement l’Angleterre.

[4Frdric-Armand, comte de Schomberg, n en 1619, servit d’abord en Hollande, passa au service de la France et devint marchal de France. Il alla en Portugal combattre les Espagnols (1660-1668). Aprs la rvocation de l’dit de Nantes, il passa en Prusse, puis eu Angleterre, o il mourut la bataille de la Boyne (11 juillet 1690).

[5Louis Gabaret d’Olron, lieutenant de vaisseau en 1665, capitaine en 1666, capitaine du port Rochefort en 1671. Tu Tabago le 3 mars 1677.

[6Yves, commune du canton de Rochefort. - Chtel-Aillon, qui eut une grande importance comme place forte du Xe au XIVe sicle, est maintenant une station de bains de mer trs frquente.

[7Charles Colbert, seigneur de Terron. marquis de Bourbonne, cousin de Jean-Baptiste, d’abord intendant de l’arme de Catalogne ; plus tard intendant de marine Rochefort ; conseiller d’tat en 1678 ; mort le 9 avril 1684.

[8Vaisseau de second rang, construit en 1666, et qui, d’aprs les documents officiels, jaugeait 1000 tonneaux, avec 66 canons et un quipage de 350 personnes, tant officiers que matelots et soldats.

[9Le chiffre est en blanc dans le manuscrit.

[10Ancienne principaut, actuellement commune du canton de Saint-Agnant, arrondissement de Marennes.

[11Petit port, aujourd’hui fort dchu, sur le chenal de Brouage, 13 kilomtres de Rochefort, 2 kilomtres et demi de l’Ocan, en face de l’ile d’Oleron.

[12Chef-lieu de canton de l’arrondissement de Saintes (Charente-Infrieure).

[13Saint-Fort-sur-Gironde, sur la rive droite du fleuve (Charente-Infrieure).

[14Saint-Disant du Gua, proche de Saint-Fort.

[15Saint-Bonnet, commune du canton de Mirambeau, arrondissement de Jonzac.

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