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1693-1694 : Epidmie de Rochefort (17)

Sance publique de l’Acadmie de la Rochelle, le 5 Fvrier 1881

lundi 23 mars 2020, par Pierre, 252 visites.

Une confrence du Dr Bourru (avec l’emphase de l’poque) dcrit l’activit du port de Rochefort au XVIIme sicle, son exposition aux maladies contagieuses de l’poque. Les navires de guerre sont des rservoirs flottants de maladies glanes dans tous les ports du monde. La mdecine est bien dsarme, malgr les prouesses du clbre docteur Chirac. L’intendant Bgon fait tout ce qu’il peut pour amliorer la situation de la ville, mais les habitudes des troupes de marine sont redoutables pour la sant publique.

Source : pidmie de Rochefort en 1693-1694 : lecture faite en sance publique de l’Acadmie de La Rochelle, le samedi 5 fvrier 1881 / Dr H. Bourru - La Rochelle - 1881 - BNF Gallica

EPIDEMIE DE ROCHEFORT EN 1693-1694

Lecture faite en sance publique de l’Acadmie de la Rochelle, le Samedi 5 Fvrier 1881.

Le port de Rochefort, vu du le magasin des colonies - 1776 - BNF Gallica

MESDAMES , MESSIEURS ,

Nouveau venu aux brillantes runions acadmiques de la Rochelle , je tremble de vous pouvanter tout d’abord et par le titre mme de mon sujet. Il s’agit de maladies, de contagions, d’pidmies les plus effrayantes du monde ; le typhus, la peste : la peste dont le nom seul donne le frisson.

Rassurez-vous, Mesdames ; la contagion n’est pas nos portes ; nous ne courons aucun danger.

C’est deux sicles en arrire que je vous prie de vous transporter, aux annes 1693-1694, de cruelle mmoire dans l’histoire de la ville de Rochefort.

Depuis sa fondation qui , vous vous en souvenez , Messieurs, ne remontait pas trente ans, Rochefort avait dj travers plusieurs pidmies meurtrires , sans parler de l’endmie paludenne bien svre cette poque.

Rien de pareil toutefois ne s’tait encore produit ; les typhus de 1671-73-88 taient loin du flau de 1693. Ce n’tait plus une seule maladie, mais toutes les pidmies la fois dchanes sur notre ville : la rougeole et la variole noires , la fivre maligne pourpre et la fivre pestilentielle qu’il faut nommer de leur vrai nom : typhus et peste.

Les uns mouraient en un ou deux jours, en quelques heures parfois, dans une hmorragie de toutes les ouvertures naturelles, ou dans ce froid glacial qui nous fait songer du cholra d’Asie ; ceux-l du sixime au neuvime jour, dans le dlire typhode, l’puisement radical de toutes les forces de l’organisme, couverts de glandes, d’abcs, de taches de sang, de gangrnes.

La maladie gagnait par contagion les habitants, la garnison. Le premier mdecin de la marine, Lecoq, en mourait ; Chirac, son successeur, y faillit succomber.

Dans cette occurence effroyable, l’intendant Michel Bgon, dont vous connaissez l’habilet et la sollicitude, avait demand la cour un des mdecins les plus considrables du royaume, Chirac, professeur la facult de Montpellier, qui, cette mme anne, venait de s’illustrer dans une mission semblable. A en croire ses biographes, l’arme du duc de Noailles lui devait son salut, alors que sous les murs de Roses, en Catalogne , la dysenterie des camps menaait de la dtruire.

Chirac, arriva Rochefort au mois de fvrier 1694, justement quand Lecoq venait de succomber. Lui-mme ne pouvant plus bientt suffire une tche trop tendue, le gouvernement envoya pour le soulager Antoine Gallot, qui enseignait l’anatomie au collge des chirurgiens de la Rochelle.

Sans diminuer le mrite ni la rputation de Chirac, ne pensez-vous pas , Messieurs, qu’il et t plus facile et tout aussi avantageux de demander la Rochelle un autre de ces mdecins distingus qui, cette poque, comme en tout temps, lui faisaient honneur ?

Chirac, encore un coup, fut amplement la hauteur de sa mission ; il dploya un zle professionnel et scientifique impossible dpasser ; mais de beaucoup d’observations accumules il ne sut tirer que des thories sans prcision, sans valeur scientifique. Ses contemporains de la Rochelle, Chanet, Elie Richard, Bouhereau, Pierre Seignette surtout, auraient au moins aussi bien fait.

Quoi qu’il en soit, nous devons Chirac la description de nos maladies, assez complte pour nous permettre de discuter, d’tablir leur nature [1].

C’est un point d’histoire locale, d’histoire mdicale aussi, qui n’est pas sans intrt et sur lequel des opinions trs discordantes ont trouv crance.

Les uns n’y ont vu que la fivre des marais leve, cette anne 1693, une gravit exceptionnelle. Chirac n’est pas loign de le croire ; mais la maladie n’avait aucun caractre des fivres paludennes. Elle surprit les habitants comme fait une maladie nouvelle ; elle jeta une telle pouvante qu’un mdecin clbre fut amen de loin. Dcidment ce n’tait pas le paludisme trop bien connu dj.

D’autres ont cru la fivre jaune importe des les d’Amrique. Remarquez-le, Messieurs ; l’histoire jusqu’ici enregistre comme la premire fivre jaune d’Europe celle de Cadix en 1705. La ntre lui serait antrieure de douze ans.

Ce n’tait pas la fivre jaune. Chirac ne songe mme pas cette opinion. C’est Fontenelle , dans son loge l’acadmie des sciences, qui, sans y insister davantage, nomme la maladie de Rochefort Mal de Siam. C’tait le nom donn alors la fivre d’Amrique.

Que peut l’autorit contestable de Fontenelle contre les termes mmes de la description ? Chirac apparemment dcrit ce qu’il a vu , et ce qu’il dcrit n’est pas la fivre jaune.

C’tait un typhus exanthmatique, cette maladie qui souvent suit de prs la famine, qui prend naissance dans les camps , les villes assigs , dans les prisons et les bagnes, clans les populations misrables et entasses.

En mme temps que le typhus (ceci est une opinion personnelle), rgna une vritable peste, la peste d’Egypte, d’Orient, qui jamais n’clot spontanment en nos pays d’Occident, mais plus d’une fois y fut transporte. Cette peste, point historique intressant encore, serait la dernire aux rivages de l’Ocan. Aprs celle-ci, la France n’en vit plus qu’une , la grande peste de Marseille , en 1720.

Je vous fais grce, Mesdames, des donnes techniques, des discussions scientifiques sur lesquelles je fonde cette opinion mdicale. Je les ai soumises en dtail mes collgues de la Socit de mdecine, mais ici, devant cet auditoire plus dlicat, oserais-je insister sur des dtails de maladies, des symptmes souvent, rpugnants ?

Qu’il me suffise de vous dire que l’observateur le plus autoris, Chirac lui-mme, n’hsite pas rapprocher la maladie de Rochefort de la peste de Marseille [2], citant tout au long , pour mieux accentuer le rapprochement, les descriptions de son gendre, le clbre Chicoyneau. Impossible de rcuser pareils tmoignages !

Le doute n’est donc plus possible, Messieurs ; quatre pidmies des plus meurtrires qui soient, variole et rougeole, typhus et peste, s’taient donnes rendez-vous dans la ville de Rochefort. Ce concours n’est point pour nous surprendre.

Dans la vie des socits, des nations, des cits, parfois des circonstances diverses s’accumulent., qui les livrent un jour sans dfense ces impitoyables flaux.

Vous le savez , Messieurs ; la vie, c’est proprement la lutte. Des ennemis invisibles nous assigent incessamment , et dans l’air qui nous vivifie , et dans l’aliment qui nous nourrit, dans tout ce milieu ncessaire o nous sommes plongs. C’est un combat de chaque instant d’o nous sortons victorieux quand nous sommes forts, vaincus si nous sommes las ou terrasss par le nombre. De l deux moyens de dfense : se cuirasser et carter de soi cette innombrable arme de particules contagieuses, de germes infectieux.

A cette double indication rpondent l’hygine individuelle et l’hygine publique.

A vrai dire, pour conjurer les pidmies, seule l’hygine publique est puissante. Est-elle abandonne, nglige seulement ? Voici que surgissent de toute part, pullulent, fondent sur nous des myriades d’ennemis, semences de variole et de rougeole, semences de typhus et de peste. Le terrain est prt ; tous les germes lvent la fois.

Ainsi s’explique l’closion simultane de mainte maladie.

Essayons d’appliquer ces donnes celles qui nous occupent et cherchons comment Rochefort tait devenu un milieu pidmique si complet.

Ici un rapide coup-d’oeil est ncessaire sur l’histoire de la fin du XVIIe sicle , sur l’histoire de Rochefort en particulier.

Le rgne de Louis XIV avait t rempli d’une srie de guerres presque ininterrompues. Il tait arriv ce qui arrive toujours : aprs les succs, les revers ; aprs l’apoge, la dcadence. La France tait puise, et l’Europe avec la France.

Ds 1677, la veille de la paix de Nimgue, la misre du peuple tait gnrale, le mcontentement dbordait en rvoltes dans plusieurs provinces. Le peuple se lassait de subvenir par ses privations au faste de la cour, comme la gloire militaire du matre.

Plus tard ce furent les perscutions contre les protestants, la guerre d’Angleterre plus impopulaire encore que les prcdentes la rigueur de la saison qui dtruisit y> les biens de la terre et apporta la famine. On prissait de misre, dit Voltaire, au bruit des Te Deum. Plus de la dixime partie du peuple est rduite la mendicit et mendie effectivement, crivait Vauban.

Tout conspirait la fois faire natre et rpandre les maladies populaires , l’puisement des finances, l’puisement des denres , l’puisement des hommes , la guerre surtout.

Il vous a peut-tre chapp , Messieurs, combien l’histoire des pidmies est troitement lie l’histoire des guerres. De celles-ci on enseigne les grandes actions, les triomphes, les rsultats politiques. Vraiment ! c’est bien autre chose ! La guerre, c’est la misre physique et morale, la ruine, la famine ; c’est plus encore l’pidmie dchane. Nous le savons , nous, hyginistes , nous, mdecins des armes ; aprs la tuerie des champs de bataille tout n’est pas fini ; partout, la maladie, plus que les armes ennemies, a fauch les rangs des soldats.

Aux camps, dans les villes assiges, s’allument et s’attisent les foyers de typhus, de peste, de cholra ; les armes en marche les dispersent ensuite travers le monde.

Sous les murs de Philipsbourg , en 1688 , la rougeole la plus grave svit sur l’arme franaise.

En 1692 , le prince Eugne de Savoie se jette dans le Dauphin et avec lui le typhus qu’il apportait d’Italie. L’pidmie, par sa rigueur, l’oblige battre en retraite, mais demeure et s’tend en France.

En mme temps , la dysenterie des camps dsolait l’arme de Catalogne.

Je m’arrte dans cette numration, me contentant de ces pidmies qui sont les principales et les plus rapproches.

Les maladies bientt se rpandaient dans le royaume , rencontrant partout un milieu trop bien prpar pour les recevoir, les couver , les multiplier ; et Fnelon pouvait s’crier : la France entire n’est plus qu’un grand hpital.

Ces traits navrants de notre, histoire sont parfois ngligs ; l’clat du grand sicle souvent clipse ses misres.

De grandes choses, nanmoins, furent faites cette poque. Entre toutes, la plus merveilleuse est la cration de la marine. On sait tout ce que firent l’activit et l’intelligence d’un grand ministre : l’administration organise, l’inscription maritime imagine, la discipline restaure, les approvisionnement dbordant des magasins, Toulon, Dunkerque , le Havre , Brest agrandis , Nantes , la Rochelle, Bordeaux, Bayonne construisant et armant pour l’Etat, Rochefort enfin cr.

Ici tout tait faire ; le ministre Colbert, l’intendant du Terron , l’ingnieur Blondel se mettent l’œuvre ; de tout le royaume accourent des ouvriers, et, aprs sept ans peine, en 1673, 20,000 mes taient runies. Prodigieuse affluence ! rsultat inou mme dans notre sicle ! Est-il besoin de le dire ? Ce n’tait pas l’lite de la nation qui tait accourue. La fortune, la moralit de ces premiers habitants laissaient dsirer. L’hygine individuelle de ces gens, nous la pouvons deviner ; l’hygine publique de la ville nous la connaissons, nous savons ce qui fut fait pour elle.

La ville de Rochefort, dit l’historien Thodore de Blois, tait alors toute naissante, et son tablissement encore brut pour ainsi dire ; les rues qui n’taient pas encore paves taient remplies d’une boue empoisonne exhalant une odeur funeste. Les eaux mnagres et pluviales y croupissaient. Bgon entreprit de les nettoyer, les niveler, les paver. C’tait l’poque o Louis XIV ne ddaignait pas de prendre le mme soin pour sa ville de Paris dont le pavage entrepris cinq sicles auparavant, sous Philippe-Auguste, tait encore inachev.

Votre ville de la Rochelle, Messieurs, tait plus avance. Ses diles parlaient dj de remplacer les petits cailloux de mer, arrondis ou pointus, par de larges pavs plats.

L’eau potable Rochefort faisait dfaut : . Les habitants, crivait Bgon, sont rduits se servir des eaux de leurs puits qui sont sales et infectes. Il essaya d’amener en ville une fontaine de Tonnay-Charente. Ne pouvant obtenir de subsides suffisants du Trsor public obr, il fit des conduits avec des bois de rebut. Ce travail trop prcaire n’et pas de dure.

L’encombrement de la ville, des maisons, des casernes, des hpitaux tait encore la cause la plus relle des maladies. Que ne fit pas l’infatigable intendant ?

Le Jardin du roy, dmesurment vaste, fut en partie cd au corps de ville et couvert bientt d’habitations.

Les maisons , dit Thodore, taient fort basses et peu ouvertes, et ne contenaient qu’un air enferm et malsain. Bgon obtint un arrt du conseil pour les faire lever, afin de leur donner de l’air et du jour. Les habitants ne se prtrent pas sans protestation cette dpense impose. Il fallut user de patience, de persuasion, de rigueur quelquefois , pour obtenir un rsultat encore incomplet.

Pour surcrot d’encombrement, les soldats de marine logeaient chez l’habitant. Ce n’tait pas moins de 6,000 hommes. En 1688 , pourtant, l’intendant Arnoul avait obtenu de faire construire une caserne aux frais de l’tat. Faveur exceptionnelle, puisque trois ans aprs, la ville de la Rochelle l’ayant sollicite son tour, le ministre Lepelletier rpondit : Sa Majest trouvera bon que la Rochelle fasse btir des casernes pour le soulagement des habitants, mais il n’est pas juste que le roy contribue cette dpense qui regarde uniquement le bien et la commodit de la ville.

Rochefort avait t plus heureuse. L’occupation de la caserne y fut pourtant retarde,, tant la ville avait peu de ressources. Elle ne pouvait fournir l’ameublement, aux lits des soldats. En 1693 , la ncessit pressant, Bgon imposa cette charge la ferme des octrois ; ce fut un grand soulagement.

Mais voici que situes dans le quartier le plus bas, le plus proche des marais, bties sur le type de Vauban en quadrilatre ferm, divises l’infini en chambres troites et basses, emplies d’un personnel double de ce qu’elles auraient d contenir, ces casernes devinrent bientt de nouveaux foyers pidmiques.

Le commandant des compagnies de la marine , M. de Chaulnes , signale l’entassement excessif de ses soldats , et le marchal Jean d’Estres , commandant en chef de la province, ordonne de les dissminer aux alentours de Rochefort, n’y laissant crue la garnison indispensable au service.

Mesure admirable ! admirable surtout cette poque o elle n’tait rien moins que rpandue ! Le traitement le plus barbare s’appliquait alors aux populations pestifres ; les villes taient bloques par arrts des parlements ; les habitants svrement enferms dans leurs maisons.

Rappelez-vous, Messieurs, ce que racontent vos historiens. Pendant votre peste de 1585, ds que la contagion atteignait une maison, les portes en taient fermes et marques d’une croix blanche. Dfense d’entrer ou de sortir. En 1604, quand la peste fut porte de Niort la Rochelle, la dsertion tant gnrale, le corps de ville dcida que ceux qui demeureraient plus de deux nuits aux champs, en raison de la contagion, perdraient leur tat. C’tait la doctrine de l’poque.

Honneur donc l’officier intelligent qui devina ce que vaut, en temps d’pidmie, la dissmination des hommes. C’est du mme coup les arracher la contagion, diminuer l’encombrement, teindre, faute d’aliment, le foyer pidmique.

Voil, certes, de la bonne hygine ! A. l’hpital, c’tait, hlas ! bien diffrent. Quatre cents malades taient accumuls l o deux cents d’ordinaire se tenaient l’troit. Et dans quelles conditions ! Messieurs vous en pourrez juger par ce document bien curieux que j’ai rencontr : c’est une lettre de Seignelay l’Intendant : Un soldat de la galre la Magnifique a prsent des lettres de rmission, et, pour les obtenir , il expose qu’ayant bless fort lgrement la tte un homme qui le maltraitait, on avait port le bless l’hpital, qu’on l’avait mis avec un malade de fivre chaude et qu’il tait mort dix-sept jours aprs, plutt de fivre que de sa blessure.

Vous saviez bien, Messieurs, que dans les hpitaux, deux, trois et quatre malades s’entassaient alors dans un mme lit. Ces infortuns en taient rduits se relayer la nuit, chacun son tour grelottant ct du lit, pour aprs dormir quelques heures un peu plus l’aise.

Mais vous ne saviez peut-tre pas qu’on couchait au hasard et ple-mle, le bless cte cte du pestifr , le fivreux toucher le varioleux.

Vous frmissez, Mesdames, cet horrible spectacle. Effacez bien vite cette impression parle consolant tableau, qui ne vous est point tranger, de nos hpitaux contemporains, et mesurez ainsi la distance franchie depuis moins d’un sicle par la charit et par la science. Je dis la science, car, sans elle, la plus ardente charit demeure ici frappe d’impuissance.

C’tait surtout quand la fivre des marais accumulait les malades dans les hpitaux, les casernes, les maisons ; le typhus naissait fatalement et je suis persuad qu’il apparaissait chaque anne la saison caniculaire.

Toutefois, les grandes pidmies, toujours, ont concid avec un redoublement des constructions et des armements.

En 1671 , la guerre se prparait contre la Hollande ; la. marine prenait son premier et plus vigoureux lan. Rochefort, en un an , construit treize vaisseaux, une galre, plusieurs brigantins, arme trente-et-un vaisseaux. Le typhus se montre pour la premire fois.

En 1673 il fait sa deuxime apparition ; c’est l’anne o l’amiral d’Estres combattait glorieusement, avec la flotte anglaise , les cent vaisseaux de ligne de Ruyter et de Tromp.

A la paix de Nimgue, les travaux de !a marine se ralentissant, l’histoire n’enregistre plus d’pidmies.

Plus tard , il s’agit de rsister toute l’Europe ligue Augsbourg, de donner des annes navales d’Estres, Chteau-Renaud et Tourville, de rparer le glorieux dsastre de la Hogue. Tous les arsenaux se rveillent en une activit merveilleuse. En 1693, Rochefort armait vingt-deux vaisseaux, huit frgates, quantit de brlots et de galres. Quelle devait tre l’affluence des ouvriers, des marins, des soldats ncessaires pour construire, quiper, armer ces navires !

L’encombrement dj existant devenait excessif ; le typhus clatait.

Ce n’est pas tout encore. La navigation, l’hygine navale taient telles alors , qu’aux XVIIe et XVIIIe sicles il n’y et pas de croisire o typhus et scorbut ne se soient abattus sur les quipages.

Je ne peux dcrire ici la mauvaise tenue des vaisseaux. .Dans une ordonnance de 1691, le Roy dfendait d’embarquer des vaches, cochons, truies, canards, oies, poulets d’Inde, tant inform que c’est de l principalement que vient l’infection qu’il y a sur les vaisseaux. Cet ordre ne fut point observ et les matelots continurent partager l’entrepont avec les troupeaux.

Les cales, remplies d’eau croupissante, exhalaient une odeur mphitique ; enfin, je n’ai garde de vous dpeindre ce qu’tait la malpropret des quipages eux-mmes.

D’aprs ce simple aperu, est-ce pour nous surprendre si le typhus rgnait en permanence sur les navires et se transmettait aux ports d’arrive ?

Je sais bien que les prcautions taient prises ; je pourrais signaler toute une srie d’ordonnances, d’arrts et de lettres rglant la manire de procder en cas de peste porte du Levant ou de fivre jaune d’Amrique.

Le typhus aussi tait soumis la quarantaine. C’est ainsi que l’quipage de la Gaillarde fut consign bord et les malades isols l’hpital du Chteau d’Oleron. C’tait, j’en conviens, faire bon march des habitants de l’le d’Oleron ; mais le principe de la barrire sanitaire tait sauf, Rochefort et la Rochelle garanties.

Cette sollicitude cependant a pu tre mise en dfaut, et le typhus s’introduire par un quipage. Au reste, son introduction n’est point indispensable, et la naissance sur place a tout autant de probabilits.

Ces esquisses, Mesdames, Messieurs, vous auront convaincus, je l’espre , que, de 1692 1694, taient runies Rochefort toutes les conditions qui peuvent faire natre ou introduire le typhus. Nous aimerions prciser davantage, fixer l’poque, l’tablissement o il est apparu, le navire qui l’a import. C’est une histoire impossible reconstituer.

Pour la peste, je l’avoue, nous sommes plus dmunis encore. Certes, le XVIIe sicle, en Europe, fut fcond en pestes ; mais la dernire pidmie historique remontait alors 1665 ; c’est la peste de Sydenham Londres. La dernire de France tait de l’anne 1664, en Provence. Enfin, la Rochelle, nous n’en connaissons pas depuis celle de 1604. On cite bien une peste en 1628, aprs le sige, mais ce nom contient une erreur ; ce fut une maladie obsidionale venue de la famine, de la squestration.

Notre peste de Rochefort ne peut donc se rattacher aux pidmies d’Europe. De toute ncessit, elle fut porte directement du Levant.

Aprs la journe du cap Saint-Vincent (27 juin 1693), Tourville poursuivit plusieurs vaisseaux anglais au port de Malaga, s’en empara, et, avec eux, d’un vaisseau turc.

Bientt son escadre dsarma aux ports du Ponent ; vingt vaisseaux vinrent Rochefort. Auraient-ils port la peste gagne au contact du Turc ?

A cette poque, Venise tait en guerre avec la Turquie ; plusieurs fois les armes de la Rpublique furent frappes de la peste, et ses vaisseaux qui sillonnaient la mer de l’Archipel. A cette occasion, en 1693, justement des vaisseaux franais sont pris de force ou noliss par les Turcs pour porter des troupes d’Alexandrie en Candie ; la peste s’embarque avec eux. (Pariset). Savons-nous si quelqu’un de.ces navires n’est pas venu dans notre port ?

En ce temps encore, fut envoye sur nos ctes une partie des galres que jusque-l on n’avait pas os exposer sur l’Ocan.

L’quipement des galres tait une proccupation incessante. Les condamns taient loin de suffire, bien que le gouvernement prit les magistrats d’pargner, dans ce but, les peines capitales. Je rougirais, pour l’honneur de notre histoire, de dire quels hommes taient rivs la chane des criminels ! Du Canada arrivaient des Iroquois surpris dans un guet-apens. On achetait des ngres en Guine ; on achetait des Turcs surtout ; on en faisait enlever sur les ctes de la Mditerrane. Ces provenances de Turquie, d’Egypte, de Barbarie, taient fort redoutes pour la peste. A leur sujet fut promulgu le premier rglement sanitaire en France (25 aot 1683) , et la correspondance officielle porte la trace de minutieuses prcautions.

A Rochefort, la peste tant moins redoute qu’aux rivages de la Mditerrane , toutes les prcautions diriges contre la maladie d’Amrique , la surveillance, et ce n’est pas merveille, fut prise au dpourvu.

Tout cela, je le rpte, n’est que conjecture. . s’en tenir ces renseignements, l’invasion de la peste Rochefort est trs possible ; s’en rapporter la description de la maladie, elle est certaine.

Telle est, dans ses principaux traits, l’pidmie dont j’ai entrepris l’tude.

Episode important des premires annes de notre ville de Rochefort, elle m’a paru digne de votre intrt. Si vous m’avez honor de votre attention, Mesdames et Messieurs, c’est que la vieille cit Rochelaise aime sa jeune sœur et comprend que leurs intrts sont solidaires, leur histoire comme leur avenir troitement unis.

Dr H. Bourru, Professeur l’Ecole de mdecine navale de Rochefort


[1Chirac. Trait des fivres malignes et pestilentielles. - Paris. 1747.

[2Le trait des fivres ne fui crit qu’en 1727.

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